Un film juste parfait : « 45 ans »

Ecrit par Martine L. Petauton le 27 février 2016. dans La une, Cinéma

Film de Andrew Haigh, Grande Bretagne, 2015, Charlotte Rampling / Tom Courtenay

Un film juste parfait : « 45 ans »

Parfait. L’émotion – la vraie, la juste mesurée – le toucher du réel – le nôtre, au clignement de paupière près. En plus, la beauté de la photo ; vertes prairies et brumes labellisées anglaises ; la bande-son qui nous chavire la mémoire ; les Platters qui traînent... On voudrait que ça ne s’arrête pas, pas encore ; ils ont sans doute tant d’autres moments ces deux-là, Kate-Charlotte et Geoff-Tom ( fins, comme fil d’or class ; tressés comme tapisserie d’Aubusson ; des laines vertes et bleues, passées mais pas fanées).
Deux dès à coudre – emplis de cette eau si particulière à la verte Angleterre, côté Sud – suffisent pour raconter le fil du film : deux sexagénaires, à moins que septua, à la retraite, dans leur campagne : pas d’enfants, mais un chien aimé. On est dans la préparation – le film est entre ces deux bouts – de l’anniversaire de mariage du couple (45 ans). L’arrivée d’une missive venue du fond des Alpes Suisses – annonçant qu’on a retrouvé le corps congelé en crevasse d’une lointaine amoureuse du mari, disparue dans un accident de montagne, il y a des décennies – a l’effet–dominos qu’on pressent. Voilà.
1 heure et demie de thé préparé, à ce moment, cet autre – à peine le changement de la lumière entrant par la fenêtre pour faire la différence – d’économie de paroles, de densité des regards de presque un demi-siècle de vie commune, de rituels divers et imperceptibles, de la laisse du chien, et de pas lents dans l’unique rue commerçante du bourg… Elle sait d’instinct s’il va bien, pourquoi il bougonne ; la justesse de la tignasse blanche de Tom Courtenay ! où est son médicament pour le cœur (il a eu un pontage il y a cinq ans). Il connaît – à quoi bon le dire – tout ce que disent ses yeux à elle. Gris-bleus-Rampling. Bref, un couple, dans sa durée, qui va l’amble ; pas si mal. Une histoire de vie commune, banale jusque dans la façon dont ils éteignent la lampe le soir. Les Vieux de Brel, en couleurs d’aujourd’hui. De l’amour au quotidien, sans être dans aucun romantisme tapageur, ni passion opératique, ni exaltations inutiles. Rien de factice. Les liens d’un couple qui a de la bouteille.
Jusqu’à… à peine une déchirure, au début ; craquement léger de la porte de la vieille armoire, pas plus. Un murmure, un marmottage de lèvres un rien ridées ; c’est quoi cette histoire ancienne ? La vie, à lui, avant elle, ça ressemblait à quoi ? À qui, surtout ? Et, comme une musique – que des cordes de violoncelle qui prendraient de la force –, comme un sanglot qui monte, la voilà qui farfouille au grenier – lettres et photos –, et qui, en découvrant un réel si ancien ou tout à fait proche ; sait-on ! en est sidérée, comme on se coulerait dans l'ambre, perd ce Nord qu’elle avait cru tenir. En quoi elle avait cru. Une lézarde, guère plus, mais qui met en danger les fondations de tout un monde. C’est évoqué, légèrement découvert, comme un rideau de fenêtre qui se lève, à la japonaise, discret. Le visage de Rampling se défaisant, se chagrinant, s’enlaidissant de peurs et perplexités sans fond, voilà un voyage qui est un des plus forts du cinéma de cette année. A la fin – la fête d’anniversaire, plus vraie que vraie, il pleure un peu – c’est pas son genre ; elle se fissure… c’est quoi la suite ? finalement on a un peu peur, quand le générique de fin s'installe...

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    27 février 2016 à 13:03 |
    Ce film – fort bien évoqué par vous – pose une question philosophique, existentielle : l’amour – conjugal, mais pas seulement – peut-il être inconditionnel ? Est-il capable de résister aux déceptions, aux colères, voire aux trahisons ?
    La fin du film – que je n’ai pas vu – le dit sans doute.
    Pour que l‘amour résiste à tout, il faut un tel oubli de soi, un tel confinement de l’ego que cela en confine au divin – les fameuses « entrailles de miséricorde » de Dieu, dont parle la Bible…pareil amour oblatif, pareil don total et irrévocable de soi ne saurait exister, selon mon expérience personnelle (et encore, ce n’est nullement une donnée universelle), que dans un seul cas de figure : l’amour paternel ou maternel pour son enfant…

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