Education

Il te faudra…

Ecrit par Martine L. Petauton le 23 mai 2015. dans La une, Education

Quelques mots pour cet ami qui entre dans la carrière de chef d’établissement.

Il te faudra…

Belle mission, beau programme, ami Sébastien. Devenir chef d’établissement, en collège, sans doute et j’espère pour toi, en ce moment, sous la Gauche, et Najat Vallaud-Belkacem qui mérite de hisser « sa » réforme, voulant nous protéger du pire ( sans aucune révolution  destructrice en vue, quoiqu’en miaulent les peureux ).

Devenir chef d’établissement c’est un défi, et plutôt haut, beau, probablement, exaltant, sûrement. Qu’il te faut relever, toi qui fus un enseignant passionné, fougueux même, imaginatif, quelque part engagé là, dans tes valeurs, dans la cité et sa gestion, donc la politique ; seul mot qui vaille en fait, pour le citoyen.

Mais, ami, il t’en faudra des choses en ta valise – lourde ! tu t’en doutes – et ne jamais baisser la garde, avoir l’œil à peu près sur tout. Dormir ? N’y songe même pas…

Chef ! Ne te laisse pas berner par le mot ; dans l’Éducation Nationale encore si centralisée, si faussement décentralisée si tu préfères, tu auras peu de vrais pouvoirs, et encore beaucoup de courroies de transmission, mais – c’est bien clair dans la Réforme à venir – un peu plus de latitude, de possibilités d’accommoder ce qu’on te donnera de sauce à tes clients – les élèves, évidemment, d’abord. De la liberté souffle un peu sous la chape, et ce n’est pas le moindre des atouts du paquet de notre ministre.

Chef mais de qui, de quoi, Monsieur le Principal ? je te le souhaite vraiment, d’équipes pédagogiques. Si elles existent (au pluriel, s’il te plaît !) tant mieux, essaie de nager dans leurs eaux ; si elles n’existent pas ou peu, ce sera ton travail de première urgence : en avoir et les faire fonctionner. L’enthousiasme du capitaine fait des miracles là où l’on aurait pu croire que tout était mort… Dans l’enseignant (n’importe lequel, ou presque, palpite le cœur d’un enfant qui ne demande qu’à agir et qu’à croire ; croix de bois-croix de fer-sûr !). Chef ! Je n’ai pas dit « père » ! encore moins « grand frère » ! attention, ami, aux registres ; tu n’es plus « eux », tes camarades, tu es devenu autre chose. Ce qui ne t’interdit pas de te souvenir que tu as été des leurs ( et, s'il te plaît, souviens t-en souvent !).

Tes élèves – tous, des classes de haut de panier que t’auront amenées, pliées dans de la soie, les notables du coin (eh si ! tu vas devoir leur parler à ceux-là !) aux SEGPA ( section d'enseignement général et professionnel adapté) si tu en as, ces petits déclassés, à peine acceptés dans la même cour que les autres enfants du collège, quelquefois – c’est eux les roses de ton bouquet, c’est pour eux que tu seras là, arbitre parfois, la main qui tranche, le décideur, le « là-haut, au bureau », dont l’autorité (et la mansuétude, et l’écoute) seront pesés – dis-toi – partout en ville. Être un homme de justice et de principes républicains ; voilà les armoiries qu’il te faudra gagner.

Communiquer – autre mot pour chef d’établissement, tu l’auras vite compris – sera ta spécialité de nage entre ceux-ci, ceux-là, d’ici, d’en haut, d’en bas. « Synergiser », voilà le fin mot, avec aussi concerter – prendre l’avis, expliquer, tenir compte, faire remonter, et puis descendre ; j’allais oublier ! amortir et convaincre, les deux mamelles ! Si tu imaginais ton bureau à venir comme une forteresse silencieuse, hautaine, ne bruissant que de coups de fil entre gradés de l’Ed.Nat., ferme l’écran c’est pas ton film !

A ces professeurs-là… Chronique de colère

Ecrit par Martine L. Petauton le 16 mai 2015. dans La une, France, Education, Politique, Actualité

A ces professeurs-là… Chronique  de colère

A ces collègues, les immobiles, les pires de pires, ceux qui étaient là, le stylo au poing, quand je suis rentrée dans la carrière ; ceux (leurs enfants, peut-être ?) qui sont encore là, la souris au poing, des années après ma retraite sonnée. Quand cela finira-t-il, la litanie des plaintes en tremolos, souvent faux qui plus est, de ceux qui ne veulent JAMAIS entendre ni les raisons, ni les façons de réformer (juste un peu) l’Éducation Nationale.

Énième projet de réforme des collèges. Gauche au pouvoir ; on vote pour eux, non ? Les affects compliquent la crise…

 Que le collège soit le maillon faible du circuit et de plus en plus dramatiquement, c’est un fait aussi dur que le système solaire et son fonctionnement. Que l’élève de collège, naviguant au plus juste entre vague réformette de l’orthographe, bidouillage des obligations en mathématiques, et changements prétendument structuraux en Histoire-Géo, ne retrouve plus depuis des lunes son chemin – ni les donnés pour bons, ni les considérés comme nuls – c’est aussi acté que 2 et 2 font 4. Mais, baste, peu leur chaut, semble-t-il, à ces gens dont le métier, que dis-je, la mission est la plus haute qui soit : former l’élève, l’élever – un avant, un après.

Qu’on me comprenne bien. Je ne saurais m’en prendre – même après toutes ces années de bonheur d’avoir enseigné, devant classes pleines, l’Histoire, la géographie, l’éducation civique, et la citoyenneté dans un collège en Corrèze – à ces collègues, ou ces anciens professeurs stagiaires que j’ai fréquentés, épaulés, parfois conseillés, et qui, pleins de bonne volonté, flanchaient, ça et là, au détour d’obligations, de modifications, dont les noms seuls surnagent dans ma mémoire (Projet d’action éducative, 10%, Parcours diversifiés…). Qu’on fléchisse un peu sous l’averse poétique et si notoirement lisible des contenus d’obligations de programme pondus par le ministère, si loin des rangées de nos classes, ce n’est que normal, humain. Sain, même. Non, ce ne sont pas d’eux, dont je parle ici – autrement dit, je ne m’adresse pas à la majorité des professeurs. Mais à une petite, solide troupée qui campe, voyez-vous, dans le Non perpétuel – idem, les concessions des cimetières ! – et dans le « moi-je, mes cours à moi, mon emploi du temps-le mien, mes élèves à part, tellement mieux que la masse, et le toutim ». Vous les connaissez, que vous soyez parent d’élève, collègue, chef d’établissement. Les inspecteurs les connaissent. Chikungunyas de malheurs : ceux qui bloquent l’avancée du train, en se couchant sur les rails.

Que nous serinent-ils encore cette année – copié-collé de ce que polycopiaient au bleu qui tache, leurs quasi grands-parents : comme à chaque projet de réforme ! le niveau baisse, ma pov’dame, on tire vers le bas. Dans le grand trou – l’Inferno des images d’Epinal, pas moins – les gamins, happés par les plus faibles ; les leurs, les dites têtes de classe. Sachant que leur définition de « tête de classe » est facile, simplette, fausse ; c’est l’excellence scolaire en caricaturée : mémoire récitative et accumulative, capable – fi l’ordi – de vous cracher en un temps record les déclinaisons de ce pauvre latin menacé, les dates de l'Histoire de Mallet (enfin, les dates !!), salivant, ou pas loin, – las, ça ne se fait plus -  sur les départements, leurs préfectures… cliquer sur Google ? vous n’y pensez pas ! Où serait l’élégance, ou le goût du sport… Je vous entends d’ici : – elle en a contre le Latin, l’Allemand première langue, elle ne comprend pas les attendus culturels et gratuits de ces types d’apprentissages ; chut ! elle cautionne le nivellement, mais elle est de mèche avec le gouvernement... Sus à la traître…

Le grouillement des apprenants !!

Ecrit par Ahmed Khettaoui le 14 mars 2015. dans Ecrits, La une, Education

Le grouillement des apprenants !!

Peut-on dire et approuver, voire adopter que nos universités produisent des universitaires au sens propre du mot. Je ne pense pas. Imaginez-vous un Licencié qui ne sait même pas rédiger une demande ou écrire une lettre ou diriger une conversation orale sans commettre un « tas » de fautes et d’erreurs. Le plus grave, et le plus catastrophique – à mon sens – l’état dramatique du « maigre » Savoir de certains nouveaux jeunes médecins diplômés entre guillemets, qui trouvent constamment des difficultés énormes à converser avec leurs patients pour ne pas dire « conférer ». S’entretenir avec maîtrise, avec altitude d’un Savoir compétitif ou d’une aptitude influente est un art d’éloquence, c’est un élément nécessaire, indispensable, voire une astuce d’ingéniosité invariable, irrésistible, ce n’est pas une plaisanterie, une galerie, ou une galanterie aux dépens de la science et du savoir.

Vous voyez l’état que nous vivons actuellement. C’est triste et écœurant quand même de constater cette médiocrité au sein de notre société et notre sphère universitaire y compris son cycle supérieur ; chose qui n’était pas inusitée auparavant. Pour débattre ce sujet, il me faut, comme il vous faut, toute une étude linguistique analytique, et ce n’est pas le moment. En outre, je ne nie jamais les potentialités, les capacités éblouissantes excitantes. Ainsi que les lumières attrayantes qui ne cessent d’illuminer, hermétiquement si j’ose dire, notre univers universitaire (je parle toujours des jeunes universitaires), par leurs recherches et capacités intellectuelles remarquables.

Avant de clore ce petit papier, je tiens à souligner que certains facteurs demeurent, à mon avis, responsables vis-à-vis de ce conflit de médiation relationnelle actif, interactif, instrumental, inter-générations, qui s’intègre dans un enseignement instructif tout à fait différent à celui qu’on enseigne actuellement à nos élèves et étudiants dans tous ses aspects pédagogiques, didactiques et autres. L’enseignement scolastique issu des anciennes méthodes pédagogiques, adapté au processus de formation continue, et aux éléments de transmission de connaissance, peut gérer une évolution didactique et lui donner sa vivacité éducative, et pourquoi pas esthétique, promotionnelle au sein de notre société et notre locution quotidienne si on assume convenablement tuteurs, tutelle, notre tâche. Quoique la formation inhérente de notre ancienne génération qui reste toujours l’élément le plus nutritif, et plus efficace, actuellement et jadis, une renaissance surgit à l’univers.

La République, l’école, le bien, le mal

Ecrit par Martine L. Petauton le 21 février 2015. dans La une, Education, Actualité, Société

La République, l’école, le bien, le mal

Hier, ces presqu’enfants au pied de la forêt des tombes profanées, dans le brouillard de l’Est. Avant-hier, ce jeune homme au visage vaguement innocent, perdu dans la foule conviviale, se voulant probablement tolérante à la Scandinave, des rues de Copenhague. Et, bien entendu, juste avant, les deux frères Kouachi et leur chemin d’orphelins des Centres pour l’enfance, en passant par Coulibaly, petite bouille souriante, au milieu de ses petits camarades, sur les bancs de notre école républicaine… même programme pour tout le monde, du B à BA à « c’est quoi la Shoah ? ».

Tous, élevés, éduqués, nés du reste souvent là, dans ces terreaux européens de démocraties installées et rodées, ayant – comme on dit – « sucé les valeurs de la République à la mamelle », et, dedans, comme une évidence, un tabou suprême, le refus de l’antisémitisme.

Tabou, c’est-à-dire, morale et son vaste champ, relevant du religieux, du familial – donc, de l’intime – mais, aussi – jadis – au tableau noir des écoles des hussards noirs. Qu’on ânonnait (ma toute petite enfance l’a connu) en tout début de classe (je ne sais plus si on expliquait, je ne crois pas, ces commandements laïcs). Parce que la morale ne s’explique pas ; elle s’entend, dans un pseudo consensus, puis elle s’applique, vaille que vaille. Mais elle retourne, en fait, dans le secret de chacun, dans les arrière-cuisines de l’intime, la famille, les copains, et elle subit les transformations accouchant de ce que notre société affiche ces temps-ci, si, benoitement, elle n’a pas été carrément oubliée… « L’homme peut-il vivre sans morale ? », sujet de Philosophie à l’autre bout de ma vie, un jour.

Alors, ces dernières heures, l’affaire du cimetière, après et dans le contexte de  Charlie, Copenhague, et de tant d’autres évènements signant un antisémitisme toujours aux portes de nos sociétés, de nos têtes. Revenu ? Ou jamais parti ? Ne fait-il pas partie intégrante de l’homme social et moral, puisqu’il est en l’homme la haine de l’autre…

Et, les bonnes gens de s’interroger – vraie et sincère indignation : – mais, que fait l’école ? Ses professeurs d’Histoire ? Remettre la morale, vite ! J’entends donc, au tableau à présent devenu blanc, vite fait-bien fait, avant le cours de maths (et, moment baptisé, j’en ai peur, « éveil à la citoyenneté »…).

Manquent, ces gosses (« ces », pas « nos » !), de culture générale ! savent pas lire, et le toutim, désignant à la fois et dans le même geste le coupable et le responsable, l’école (« ils »). On s’arrêtera une fois de plus, au bien, au mal, à ce qu’on doit, qu’on ne peut pas… et les têtes brûlées ou perdues, ou les deux, sur lesquels tomberont ces injonctions venues du haut, donc, d’ailleurs, ne comprendront goutte à cette République qui parle une autre langue…

L’école n’est-elle pas la société, ses manquements, sa façon de trébucher, de se relever, aussi ? Elle n’est pas, me semble-t-il, hors sol, et à ce titre, les gens auraient mauvais genre de lui renvoyer la patate chaude et de repartir s’endormir. Difficile tout ça ! On en est, certes, à la phase de la déploration, mais, pour ne pas en rester là, avancer, et, mieux, et plus efficacement, quels chemins ?

La République a encore une école !

Ecrit par Martine L. Petauton le 31 janvier 2015. dans La une, Education, Société

La République a encore une école !

Et quoi qu’on entende, ici et – hélas – encore là… Parce qu’on en entend ! Et certains – pas forcément au Figaro – de pointer une fois encore du doigt l’école. Qui, disent encore ces autres, aurait depuis des lunes abandonné – ces couards ! – l’enseignement des valeurs et le courage bien républicain, qui va avec. Là, on le sait, on ne peut plus guère enseigner la Shoah – mais, on oublie tous ces endroits en nombre, où on peut le faire. Avec profit. Ici – dans 90 lieux d’enseignements (ou peut-être un peu plus) –, la Minute de Silence a été sabordée, voire plus ; et, de passer sur ces trains qui arrivent à l’heure, à savoir ce qui reste des écoles, collèges ou lycées où ce fut l’occasion d’un vrai et fort moment de citoyenneté. La petite queue de la girafe passe encore une fois devant son long cou, dans les représentations. Pénible ! Et que ceux, par ailleurs – une cohorte de ya-ka ! – qui n’ont jamais « pratiqué » l’élève, veuillent bien musicaliser en mode mineur !

Parce que se lèvent aussi les critiques – habituelles et massives, en ce domaine – contre le gouvernement, sa Najat toujours aussi ferme derrière ses sourires. Réinjecter dans nos écoles, dans ce contexte, et – disons-le – tel quel, dans la foulée de ce climat émotionnel, les rappels de démocratie, les doses supplémentaires d’enseignement de citoyenneté ; ce serait, aux dires des scrogneugneux de tous poils, des gadgets, un saupoudrage inutile, voire risible. Les hochets insupportables des valeurs républicaines… J’en connais qui diront cela, à peine la présente chronique déroulée.

Eh bien, pourtant, c’est ce qu’il faut faire. Sans forfanterie inutile, presque modestement, mais, sans lâcher le manche. Continuer, insister, redonner sens et couleurs, souligner, expliquer, là où notre métier d’enseignant l’exige ; devant élèves, et dans l’école. Du coup, face à la société. Cette mission, que J. Ferry donna à ses hussards, que – à chaque choc – la République reformula et remit sur la table et le bureau ; elle est dans nos tablettes, nos obligations, depuis toujours. Rien de neuf ! Rien de jamais vu dans le chapeau ; du toujours la même chose, mais… à présenter, à organiser autrement, à éclairer différemment, selon le contexte, qui, lui, change. Face à celui de janvier 2015, des structures sont à conforter, des positions à inventer, pour, au bout, le même objectif simple et, de plus en plus ! complexe : l’école doit transmettre les valeurs républicaines, savoir le faire, y veiller et – surtout, absolument surtout – les faire vivre, les faire appliquer chaque minute du quotidien-élève. Parce que – humble avis de mon vécu d’enseignante en Histoire-Géographie-Education Civique – le dire, quand on enseigne, marche en binôme avec le faire. Ce n’est pas un commandement religieux, que le non-racisme, c’est à tous moments se situer dans ma cour d’école, ou dans ma rue, face à l’actualité, « par moi-même », et pas seulement parce qu’on « me dit qu’il faut… ». Et, ça – figurez-vous – ça s’apprend, ça met beaucoup de temps, ça se fait avec les autres, ça s’entretient, ça s’arrose, et c’est peut-être comme ça, qu’un jour de janvier, il y a au pied de la statue de la République ce « crayon guidant le peuple » qui rassemble et rend fier.

La fracture

Ecrit par Pierrette Epsztein le 08 novembre 2014. dans Ecrits, La une, Education

La fracture

Un petit collège très ordinaire, dans une banlieue très ordinaire, huit cents jeunes adolescents, vingt nationalités au moins. Les vêtements s’y ressemblent beaucoup. Blousons Chevignon ou imitation, pantalon Levis ou imitation, minijupes et jupes longues se côtoient, cinq jours par semaine, durant quatre ans, les quatre années de l’adolescence, les quatre années où au fil des jours ils prendront conscience du monde, de ce à quoi ils tiennent, premières amitiés, premiers amours, l’âge où le corps se transforme, déborde, les déborde.

Une classe, des tables regroupées par quatre. Vingt-cinq élèves de troisième. Un cours d’arts plastiques. La peinture montre, raconte, dénonce aussi. Ils en avaient pris conscience en étudiant Guernica. Picasso : « La peinture n’est pas faite pour orner les salons, elle est une arme de guerre ». Picasso leur a crié, sur cette immense toile en noir et blanc, avec ces corps déchiquetés, l’absurdité absolue, le non-sens. Il s’est servi de toute l’histoire de l’art pour évoquer ce jour d’avril 1936 où un bourg entier fut brûlé et sa population massacrée. Un village du pays basque au beau nom de soleil : Guernica.

La classe est plongée dans le silence, les élèves œuvrent et le silence danse, il est léger et lourd comme l’implication attentive de ces jeunes à qui le professeur avait dit : « Comme Picasso, dénoncez plastiquement un fléau de votre époque ». La semaine précédente, ils avaient avec elle analysé le tableau ; elle leur avait lu des articles de journaux parus le lendemain du massacre. Pourquoi les larmes lui étaient-elles montées aux yeux à cette lecture ? Les élèves n’avaient pas posé la question. Une s’était contentée de se lever et de lui tendre un mouchoir en papier sans un mot, un mouchoir blanc comme la pureté, doux comme la tendresse, lisse comme la tolérance et ils s’étaient ensuite mis au travail. Au tableau quatre mots : drogue, Sida, misère, guerre.

La même salle, trois semaines plus tard. Affichage des travaux, évaluation. Le professeur est fasciné par deux réponses, celles de deux sœurs algériennes. Salhia a dessiné, noir et blanc, au crayon, des femmes voilées et des hommes pressant un revolver sur la poitrine des femmes. Dalila a peint une côte : la Méditerranée, un pays l’Algérie, immense plage rouge, tache de sang giclant sur la feuille au milieu de laquelle émergent des tanks verts et noirs. Les élèves sont silencieux, les yeux regardent, particulièrement ceux d’Hanane, qui trouent le visage enrobé d’un voile de coton gris. C’est presque la fin de l’année, dans trois semaines ils quitteront le collège. Le professeur prend la parole. A sa manière, elle souhaite leur dire adieu : « J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec vous. Il y a des classes où passe un vent de liberté. Vous voyez, ce qui était formidable dans la vôtre c’est qu’ont pu cohabiter, en bonne entente, Salhia et Dalila et leur dénonciation de l’arbitraire et Hanane et son foulard. N’est-ce pas la force de l’école laïque ? Bonne route pour vos études ».

L’école et les Enfants de L’immigration

Ecrit par Zoe Tisset le 25 octobre 2014. dans La une, France, Education, Politique, Société

Essais critiques, Abdelmalek Sayad, Le Seuil, coll. La Couleur des idées, septembre 2014, 320 pages, 21 €

L’école et les Enfants de L’immigration

Il faut lire ce livre en le replaçant dans un contexte historique, celui de la question de la scolarisation des enfants issus de l’immigration dans les années 1980. Nous sommes à un moment charnière où, d’une immigration pensée comme provisoire, on passe à une immigration familiale définitive. Si Sayad s’interroge en tant que sociologue, il est aussi partie prenante de ce débat en tant qu’instituteur ayant bénéficié de l’Ecole normale de la Bouzaréa (en terre coloniale algérienne) et aussi en tant qu’immigré algérien en France. Son « intégration » a été réussie, semble-t-il, tout au moins socialement et professionnellement puisqu’il fut chercheur au CNRS et coauteur avec Pierre Bourdieu du Déracinement.

Le livre est fait de plusieurs articles, notamment de textes autour de la contribution d’Abdelmalek Sayad au rapport de Jacques Berque (professeur au Collège de France et arabisant reconnu), commandé par Jean-Pierre Chevènement. La France s’interroge alors sur l’avenir des enfants des immigrés restés en France ou repartis dans leur pays d’origine. Tout l’intérêt de ce livre repose sur la position très critique et très lucide de l’auteur, à la fois sur les causes politiques et économiques de ce soudain intérêt pour cette population et sur des propositions qu’il considère souvent comme aberrantes et parcourues « de bons sentiments ». Son point de vue était extrêmement marginal à l’époque, mais s’inscrit aujourd’hui dans une problématique résolument moderne autour de ce qu’on appelle l’interculturalité. Il était question notamment de faire bénéficier ces enfants d’un enseignement des langues et cultures d’origine afin de palier à leur échec scolaire. Sayad qualifie ceci de « caricature pédagogique » ou « d’alibi », sachant que cet enseignement ne serait, de plus, pas assuré par des enseignants français mais par les « locaux de la langue d’origine ».

Pas à pas, il démonte les illusions d’un relativisme culturel qui ne profite qu’à la population parlant la langue « légitime ». Il nous accule à un décentrement par le regard que portent les familles d’immigrés sur l’école française et sur ce qu’elle en attend. Propos invisibles et silencieux (à cette époque en tout cas) qu’il est parvenu à recueillir : « L’école française ne fait rien pour les enfants des Arabes », « L’école française ne veut pas que les enfants arabes apprennent quelque chose… ».Position très ambigüe de ces familles, celles-ci étant à la fois très méfiantes mais aussi excessivement confiantes par rapport à l’école française.

Enseigner à vivre, Manifeste pour changer l'éducation (Essai), Edgar Morin.

Ecrit par Martine L. Petauton le 11 octobre 2014. dans La une, Education

éd. Actes Sud, Domaine du possible, septembre 2014, 122 pages, 16 €

Enseigner à vivre, Manifeste pour changer l'éducation (Essai), Edgar Morin.

Quand Actes Sud ouvre une nouvelle collection, « Domaine du possible », ainsi définie : « crise profonde de nos sociétés… partout dans le monde, on s’organise autour d’initiatives originales et innovantes en vue d’apporter des perspectives nouvelles pour l’avenir », n’est-ce pas déjà la signature d’Edgar Morin qu’on subodore au coin de la page ? Son regard « à part », ses formules qui passent si usuellement dans la langue des intellectuels et des politiques, son culot et sa formidable capacité à interroger, par « le monde expliqué en une page » ; sans ridicule aucun… Morin et le structuralisme à sa sauce.

Encore ? diront plus d’un, dubitatif. Ne va-t-on pas de redondance en rappel, si ce n’est en révision – ou en radotage oseront les plus aigres – nous resservir ces plats des années post 68-80 en gloire, à tout le moins : la pensée complexe en plat du jour ; la connaissance de la connaissance, en dessert, ou pour une politique de civilisation, pour ceux qui ont encore faim ?

Et bien, Morin a 93 ans, et – on le pense – quand on referme son livre dense, un intellect encore frais où moulinent vivement ses neurones définitivement « à part ». La pensée Morinienne bouge encore, bien vivante ; elle risque d’enthousiasmer ceux qui de temps à autre lui ont dressé une statue de gourou, d’agacer à l’identique les dents de ceux pour qui c’est : Morin ! non merci. Cet homme – cette pensée – s’est attaqué à des concepts tels ! l’humanité, la mort, l’espérance… que, l’éducation, pourquoi pas.

Allons donc en pays Morinien, visiter quelques écoles… rien ne risque à son âge, de freiner ou mollir sa plume !

On s’en doute, ce qui existe ne lui plaît pas – il sait pourquoi, et – tout Morin est là – il désigne aussi, et presque dans le même geste, les chemins possibles, avec cette conviction qui secoue les montagnes de défaitistes.

Tellement dense et riche, la copie, qu’on a du mal en quelques lignes à choisir. Parce que, pas grand chose ne manque sous le microscope affuté du penseur. Vivre ? C’est savoir vivre et affronter les incertitudes. « Le scepticisme est l’énergie de l’esprit ». La crise de l’école est la crise de la société, en micro comme en macro. Avant d’apprendre, il faut comprendre, et cela s’articule en une réelle lutte des classes enseignés/enseignants qu’il faut gérer. Il y a une condition humaine et son grand récit, exigeant une éthique. « Nous sommes Français », les pages sur l’enseignement de l’Histoire/vision E. Morin, sont un moment goûteux du livre, où il rôde fort à propos sur les terres de l’émigration et de l’intégration en écoles des banlieues. Ce que l’on pourrait particulièrement éclairer – il porte le sens du propos/problématique de ce « Enseigner à vivre » – est le chapitre « connaître » ; un pur bonheur pour les enseignants et les enseignés – mais surtout les premiers ; un ensemble de feuillets qu’on voudrait que chaque conseiller pédagogique, en ce moment de rentrée, puisse remettre à ses jeunes, en guise de réflexion/introduction. Cela tient – comme souvent, chez Morin – d’un « bon sang, mais c’est bien sûr ! », paraissant simple, mais pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ! Ce qui agace les anti, le plus souvent. Une pensée somme toute lumineuse, qui réchauffe et convainc ; un chemin, enfin, une éthique, une – il le dit – « métamorphose », exigeant de penser l’acte d’enseigner et d’être enseigné, avant ou en parallèle de ces fameux contenus dont chacun parle. Simple comme Morin, et si complexe au bout ; la vie, quoi !

Enseignement : le modèle finlandais questionné

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 juin 2014. dans La une, Education

Enseignement : le modèle finlandais questionné

« Comédie du Livre » – Montpellier, il y a peu. Au milieu de la kyrielle d’entretiens littéraires et de conférences, toutes excellentes, une fin de matinée, ce débat : le modèle finlandais de l’école en question. Salle comble ; beaucoup d’enseignants.

Deux jambes fermement amarrées en guise de problématiques : un tenant du modèle - l’avenir passe par « leurs » méthodes ; un contradicteur - on nous vend un produit commercial ; une franco-finlandaise avec enfants, ayant « testé » le système de là-bas, et le nôtre, faisant office de pont.

Les indicateurs du fameux rapport PISA (il étudie le système éducatif des pays de l’OCDE et de ses partenaires tous les 3 ans) – la hantise de toutes nos écoles – ont hissé depuis plusieurs années l’école finlandaise en haut du tableau des réussites des têtes blondes. Pas de rentrée sans qu’on ne pleure sur cet ailleurs glacé où tout va mieux qu’ici ; pas l’ombre d’un discours ministériel – tous gouvernements confondus, sans que cette Finlande – on finira au moins par la situer sur la carte – ne soit le cap, la bien-pensance en matière d’éducation. Est noté, cependant, d’entrée de jeu, que si PISA a éclairé la Finlande dès 2000, dans son rapport 2013, une chute est observée – petite – signifiante ?

Démarrée dès les années 60, dans un pays très rural et isolé – climat oblige – la réforme finlandaise, influencée par la Russie, et l’Allemagne, a voulu dessiner « son » école pour tous, de 7 à 16 ans, arrimée sur un socle commun de connaissances, avec, comme pendant in-négociable, un égal accès pour tous. Équité et progressions vont de pair, dans la philosophie – c’en est une – du système. Pari : on peut augmenter les compétences de l’élève, sans que l’excellence soit sacrifiée ; on n’arase pas, on construit. Pas de séparation Primaire/secondaire ; un cursus. Le cœur de la formation des enseignants est la pédagogie et la connaissance de l’individu-enfant. Un « collège unique » réussi. L’acquisition des savoirs et l’épanouissement de l’élève vont de pair ; il n’y a pas ce divorce entre les savoirs et les méthodes qu’on a chez nous ; le savoir-être, par ailleurs, n’est pas négociable. On le sait, l’individualisation de l’acte d’enseigner – serpent de mer au niveau des mots de chacune de nos rentrées hexagonales, agité comme drapeau sans contenu – est la locomotive du système finlandais : l’enfant progresse à son rythme ; doit être prêt pour les apprentissages ; s’il lui faut un an de plus, c’est parfaitement possible !! Dès le début (pas si tôt que nous ; le Primaire là-bas insiste d’abord sur le jeu) les difficultés cognitives sont repérées, et des « rails » parallèles de remise à niveau fonctionnent tout au long de la scolarité en regard du train « normal ». 1 enfant sur 3 est touché à un moment ou à un autre par cette « éducation spéciale », dont se félicitera notre Finlandaise ancienne élève du système, insistant sur ce respect de l’enfant, ce confort de vie, et cette façon d’accompagner celui qui grandit.

« Elles votent ! Madame… »

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 avril 2014. dans La une, Education, Histoire

« Elles votent ! Madame… »

Petit encore, l’élève – bonne bouille marquée de l’enfance si proche, sourire éveillé et doigt constamment levé, quand – livre d’Histoire de 6ème ouvert, il s’émerveillait de cette agora arrosée de tout le soleil athénien, où – Madame ! Ils votent déjà ! Et, juste derrière, en rabattait, parce que sa voisine, une petite taiseuse très attentive, avait murmuré : – ni métèques, ni esclaves, ni… femmes ! La démocratie arrivait, pétaradante dans la grande Histoire – tiens donc ! sans femmes…

Le gamin n’était pas au bout de ses peines. Le Moyen Age des cathédrales, assez curieusement – s’il s’interrogeait en boucle sur l’éventualité d’une âme chez les femelles, leur cerveau forcément sous-équipé, et la diablerie qui, en elles, remplaçait l’intelligence – confia ça et là des capacités de décision aux femmes – veuves ou pas, en gérance de fiefs. Pas partout, pas tout le temps : flou et dilution juridiques du morcellement médiéval.

Après, on aurait pu attendre franchement mieux. Déçu l’élève, et nous tous, avec lui. Qu’est-ce qui a donc coincé dans ce XVIIIème siècle des Lumières – ce Grand Siècle plutôt que l’autre, ses salons politiques souvent animés par des femmes puissantes – pour que la Révolution Française, malgré les appels d’un Condorcet, refusât d’entrée de jeu d’élargir la citoyenneté aux femmes ? Dès la Déclaration des droits, la Constitution de 91, malgré ces femmes du 6 Octobre sous la pluie de Versailles, et ces voix claires un peu partout portant la Révolution, elles furent déjà « déclassées », remisées avec enfants, et étrangers, au rang de ces « citoyens passifs », dont le nom seul… et le gamin de dire – un garçon batailleur en récré – c’est mieux qu’avant ! C’est déjà ça ! sa copine, la même, de murmurer encore – non ! Et le train des leçons d’Histoire continuait, sans elles, guillotinant Olympe ou Manon, mais lisant quand même Germaine (De Staël).

En 1848 – année du premier « vrai » vote au suffrage universel – un « club-voix de la femme » poussa Georges Sand – celle qui s’habillait en homme quand elle parlait politique – à se présenter aux législatives. Le 1er groupe suffragiste à la mode anglaise s’activa dès (seulement ?) 1876 avec Hubertine Auclert, dont le nom est connu de combien d’entre nous ? On attendra 1906 pour qu’une proposition de loi envisageât de confier – prudent ballon d’essai – aux femmes le droit de voter aux élections municipales et départementales (tiens, comme le projet mitonné en cuisine – peut-être même, congelé, par notre gouvernement, pour les émigrés intégrés depuis des lunes)... Le gamin de ma classe est en début de 3ème ; les feuilles tombent des platanes de la cour, et sa copine s’impatiente…

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