Défense de la filière L

Ecrit par Sabine Aussenac le 28 mai 2016. dans La une, Education

Défense de la filière L

Un médecin sans histoire peut devenir un Mengele

Chers élèves de troisième, germanistes ou pas, voici quelques pistes de réflexion pour ne pas vous priver d’une magnifique orientation !

Il n’y a pas que la filière S dans la vie, quoi que puissent en dire certains !

Je suis chagrinée de voir que la plupart d’entre vous semblent se destiner à de diverses orientations certes toutes prometteuses, mais sans aucune envie d’intégrer un jour une filière littéraire. Ce serait vous priver d’une réflexion passionnante que de ne pas réfléchir à toutes les possibilités offertes et à tous les métiers envisageables…

Non, la section L n’est pas une section « poubelle » ni une « voie de garage » !

Non la section L n’est pas réservée aux « fumistes », aux « glandeurs », à ceux qui n’ont pas d’autres possibilités car trop faibles en maths ou en sciences économiques ! Et même si ce type de profil se rencontre, oui, mais pas plus qu’ailleurs, on trouve heureusement de « véritables littéraires » et des élèves et étudiants enthousiastes, brillants et cultivés.

Non, on ne devient pas « que prof » en préparant un bac L ! On devient aussi journaliste, employé(e) de collectivité locale ou territoriale, rapporteur au Sénat, avocat, infirmière, communiquant, manager, patronne de PME, notaire, courtier en assurances, agent de voyage, guide touristique, traducteur, énarque, élève à Normale Sup ou à Sciences Po, cadre, préfet, artiste, intermittent du spectacle, producteur, acteur, directeur de maison de retraite, d’hôpital, chauffeur de bus, psychologue, kiné, orthophoniste, routière, ministre, président de la république, architecte, commerçant…

Cette liste à la Prévert n’est pas exhaustive, mais soyez certains qu’elle est exacte, car un bac L mène certes à de classiques études littéraires, mais aussi au droit et aux sciences économiques, aux écoles d’arts et d’architecture, aux écoles de commerce ou aux filières de tourisme et de l’hôtellerie, voire même aux écoles d’infirmières, à tous les concours de la fonction publique, de gardien de la paix à l’ENA, et à mille autres voies plus variées les unes que les autres ! En effet, il existe en première et en terminale différentes options et spécialités, comme « droit et grands enjeux du monde contemporain », art, histoire des arts, maths… Certaines écoles, comme les grandes écoles de commerce, recherchent depuis quelques années des candidats issus de la filière littéraire, justement au vu de leurs profils atypiques…

Je sais que nombre d’entre vous ont d’ores et déjà en tête de préparer un bac S ou ES ensuite… C’est une erreur pour certains d’entre vous, pour tous ceux qui, spontanément, aiment le monde de la littérature, des arts, pour tous ceux qui adorent l’histoire et la politique, qui aiment les langues, qui se plaisent à réfléchir au sujet du monde, de la société, de la culture… Ne vous laissez pas influencer par les diktats des maths, des sciences ou de l’économie – et d’ailleurs, on peut fort bien intégrer HEC ou Sciences PO après le bac L !

Songez aussi que si vous êtes déjà des musiciens ou des artistes et que vous baignez dans la culture depuis des années, vous êtes déjà empreints de cette sensibilité littéraire dont le monde et la société, à notre époque de « pertes de valeurs », ont plus que jamais besoin ! Comme je l’ai dit à certains de mes propres élèves, qui prétendaient par exemple que le recrutement en classes préparatoires littéraires favorisait les élèves issus de S – ce qui est entièrement faux, bien entendu –, même les médecins reçoivent enfin une (petite) formation de psychologie et de sciences humaines, justement pour à nouveau « humaniser » leur métier qui fait de certains « pontes » des savants, certes, mais dénués de cœur !

Songez aussi que tous les régimes dictatoriaux du monde ont, depuis toujours, commencé par museler la culture et les sciences humaines, justement afin d’éradiquer la pensée et les libertés.

Bref, réfléchissez avant de vous faire embrigader par les sacro-saintes mathématiques. Et je ferai bientôt un autre article au sujet des filières technologiques et techniques, voire même des CAP, si décriés dans notre pays qui voudrait faire de chaque élève de collège un futur étudiant en oubliant que nous avons aussi besoin d’artisans et de spécialistes, d’agriculteurs, de bijoutiers…

Je repense à cet autre article, écrit il y a quelques années sur Le Post, lorsqu’il était question de supprimer l’histoire en TS…

Souviens-toi du Vase de Soissons !

Moi, je trouve qu’on devrait aussi supprimer la philo, en S.

Et les lettres.

Et puis les langues, aussi.

Pour ce qui est des arts et de la musique, on est tranquille, c’est déjà fait.

Parce qu’entre nous soit dit, ça commençait à bien faire, cette manie de vouloir faire de nos futurs médecins et/ou entrepreneurs des penseurs et des philosophes, qui plus est mélomanes, dotés du sens du Beau et accessibles aux brûlures de l’histoire !

C’est vrai quoi, pour remettre un os en place ou pour fermer une usine, pour vacciner un bébé ou pour vendre des avions à des chinois, il est totalement inutile de savoir qu’en Chine on tue les petites filles et les citoyens tibétains.

Et puis pour aller faire des injections le week-end dans quelque gymnase de banlieue, ou pour construire des autoroutes en Afrique, franchement, quel besoin aurait-on de savoir que Bouana a colonisé Banania il y a quelques siècles, ou qu’un certain Pasteur a inventé un vaccin contre la rage ?

Ne parlons même pas des idées. De la réflexion. De l’éducation aux valeurs. De ce qui fonde un peuple, une nation. Des passerelles entre les cultures…

Petite prof d’allemand de province, épuisée par d’incessants trajets – puisque nous n’avons plus d’élèves, je dois aller à leur rencontre, et ainsi éparpiller mes savoirs et mes forces – je me souviens pourtant de ce PDG d’un grand groupe international qui, lorsque je tentais encore de faire du bouche à bouche à ma discipline moribonde, m’assurait qu’il était indispensable de connaître la langue d’un pays pour finaliser véritablement des contrats.

Certes, la langue de Shakespeare suffira pour commander du chien ou des sushis. Mais pas pour deviner les subtilités de ce qui se murmure derrière les tatamis ou les chars entourant une place…

Et la musique… Souvenons-nous de ces orchestres jouant dans les Camps, sous le regard bienveillant des officiers SS… Ils ne savaient plus faire la différence entre le Bien et le Mal, devenus inaccessibles à l’art « dégénéré », mais émus, toujours, par ces violons du bal joués par des morts vivants.

L’homme, nous le savons bien, redevient bien vite un loup pour l’homme. Dépourvu de son vernis social, mais surtout des valeurs qui fondèrent toutes nos civilisations – il n’est qu’à regarder deux excellents films récents, Le Ruban Blanc ou La Route, pour se convaincre des atrocités ordinaires –, il retourne, toutes griffes dehors, vers les sauvageries primitives.

Enfants soldats d’une Afrique déculturée, Talibans sanguinaires, oh vous, peuples soumis aux dictatures, que n’avez-vous pu entendre Mozart, que n’avez-vous pu découvrir les arts…

Nous avons tant de chance, en France.

En ces heures où l’identité nationale fait rage, souvenons-nous du Vase de Soissons.

Et de Saint-Louis sous le chêne, et des prises de nos Bastilles, et de Jaurès et autres Jean Moulin…

Je ne comprends pas, mais alors pas du tout, comment un gouvernement si attaché au tricolore veuille subitement décolorer nos écoles et en effacer les traces vives !

Je suis très en colère !

Nicolas disait qu’il avait pleuré, à Yad Vashem… Qu’il avait changé, à Yad Vashem !

Où sont donc passées les larmes de son devoir de mémoire ?!

Alors ce matin, quelqu’un m’a dit de vous réciter Aragon…

« Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,

Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop !

Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,

Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Je vous salue, ma France où les vents se calmèrent !

Ma France de toujours, que la géographie

Ouvre comme une paume aux souffles de la mer

Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie !

(…)

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe

Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus,

Liberté dont frémit le silence des harpes,

Ma France d’au-delà le déluge, salut ! »

Laissons nos élèves libres de leurs opinions, offrons-leur en cette année de terminale où ils se feront terreau de nos avenirs la possibilité de devenir des hommes et des femmes libres.

Un médecin sans histoire peut devenir un Mengele.

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (3)

  • Sabine Vaillant

    Sabine Vaillant

    03 juin 2016 à 09:26 |
    A la City sont recrutés des littéraires alors pourquoi pas chez nous?
    Il est frappant de constater que dans la filière S se trouvent aussi des élèves très polyvalents, mais ils sont en S.
    Il existe des filières en classe prépa surtout qui allient sciences et langues.
    Ce qui n'empêche pas que les classes euro allemand sont abandonnées au collège alors que celles d'euro anglais ne le sont pas, dans le collège de mon fils même si l'enseignement bi-langue est conservé dès la 6ème. De son propre aveu et de celui de ses copains, ils se disent pris pour des ... Je comprends votre désarroi et votre fatigue suite à l'éparpillement de vos heures de cours.
    Sabine V.

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    • bernard péchon pignero

      bernard péchon pignero

      03 juin 2016 à 17:04 |
      Dans le collège de ma fille, la classe bi-langue allemand est supprimée parce qu'elle passait pour être la classe d'élite.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    28 mai 2016 à 14:49 |
    Bien d’accord avec vous : il existe une excellence non matheuse. Mais qui dit filière d’élite dit sélection. L’excellence, par définition, n’est pas démocratique. Or c’est bien la fonction des maths que de sélectionner. C’est d’ailleurs l’unique raison pour laquelle elles encombrent les deux premières années de médecine, alors qu’elles seront souverainement inutiles aux futurs praticiens dans leur cursus ultérieur.



    Autrefois, c’étaient les langues qui remplissaient, en lettres, ce rôle d’élimination des médiocres. Les « forts en thèmes », c’étaient les forts en latin. Ce qui rejoint votre réflexion sur l’anglais. A force de le choisir comme lv1 (avec l’espagnol comme lv2), on mise sur une – d’ailleurs trompeuse – facilité pour aboutir à ce « globish » insipide qui sert de langue véhiculaire internationale (rien de bien nouveau cependant : Thomas d’Aquin, à la différence d’Érasme, écrivait un latin de cuisine). A quand donc une filière allemand-latin, langues « dures » mais structurantes ? Problème : qui se risquerait à s’y inscrire ? Ce serait pourtant la condition indispensable au renouveau des défuntes « humanités »

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