Deux poids et deux mesures

Ecrit par Sabine Aussenac le 10 septembre 2016. dans La une, Education

Deux poids et deux mesures

Quand tu es prof « normal », en « poste fixe », ta rentrée c’est :

Une bonne demi-heure de plus sur l’horaire indiqué pour la pré-rentrée, quand tu arriveras tranquillement dans la grande salle du self qui bourdonne de voix connues qui t’interpellent. Un quart d’heure durant, ce ne sont que rires, sourires, embrassades, compliments sur ton bronzage, photos échangées, potins et commérages, cris de joie en revoyant tel collègue de retour après une longue absence ou en apercevant le ventre rebondi d’une jeune prof, clins d’œil en attendant le sempiternel discours hyper supra méga rasoir du chef d’et’ qui pourtant fera de son mieux pour captiver son auditoire…

La salle des profs qui t’accueille comme une matrice bienveillante et chaleureuse, « ton » casier que tu avais vidé en juin qui déborde déjà de tracts syndicaux, de spécimens offerts par les éditeurs espérant toujours que tu changeras de manuel à la Toussaint, de consignes de rentrée – selon ton établissement invitation à la réunion de rentrée du Rotary, date du Ramadan, et j’en passe… Ton code ENT est déjà dans le casier, super, tu pourras dès demain faire l’appel et dès ce soir rédiger tes cours jusqu’à la Toussaint en les mettant sur l’Espace Numérique de Travail… (tu savais dès juin que tu aurais tel ou tel niveau, tu as pu préparer tout un tas de choses à l’avance…).

« Ton » coin qui n’a pas changé, à droite de la photocopieuse et la machine à café à portée de main, tu sais aussi où tu accrocheras ton manteau par les petits matins blêmes, entre les premières gastros et les conseils de mi-trimestre, quand ton bronzage se sera dissipé depuis longtemps. Tu te souviens d’ailleurs avec émotion de ces salles des profs des débuts de ta carrière, quand il y avait encore la petite pièce réservée aux non-fumeurs, les casiers des agrégés séparés des casiers des certifiés, et puis les gros registres d’emploi du temps, aussi lourds que les cahiers de textes des classes et que ces bulletins que vous remplissiez à la main…

Et puis tu claqueras des bises sonores à une centaine de personnes : au concierge qui te parlera de ses petits-enfants ; au chef cuistot qui te parlera de l’Euro ; aux dames de la cantine qui te taperont sur l’épaule pour t’encourager car elles sauront que tu as la 4°4 ou la seconde 8 ; aux petites stagiaires un peu rougissantes à qui tu expliqueras qu’elles doivent te tutoyer car dans l’EN, tout le monde se tutoie ; à la boulangère du coin de la rue toute contente de te revoir quand tu iras chercher ta baguette ; au patron du bistrot d’en face où tu te réfugieras quand tu auras d’énormes trous dans ton emploi du temps ; aux collègues du CDI, ravis de te monter les nouveaux abonnements…

Ce premier repas au self, entre le sus-dit discours – durant lequel tu n’as pas arrêté de bavarder, de pouffer, de pousser tes voisins du coude, d’interpeller ton collègue trois rangées de chaises devant toi pour lui monter, furibond-e, ton emploi du temps pourri, avant de te calmer en voyant la présentation des nouveaux collègues car tu as repéré un jeune prof d’EPS qui semble sorti du calendrier des pompiers et/ou une jeune stagiaire d’espagnol qui ressemble traits pour traits à JLo – et les « conseils d’enseignement » que tes collègues de la même discipline et toi avez pliés en 5 minutes avant d’aller vous faire l’apéro au café d’en face. Le collègue de philo et/ou de techno aura apporté un petit Gaillac de derrière les fagots pour renouer avec la tradition, et à l’heure où il faudra reprendre les « réunions » vous aurez tous l’air ragaillardi de ceux qui savent que de toutes manières, cette journée-là finira vers 15 h.

Le bureau de la secrétaire du Proviseur et/ou Principal avec laquelle tu vas discuter une bonne demi-heure à la récré du matin, en signant ton PV d’installation quasiment prêt depuis juin avant de demander un RV au « chef » que souvent tu tutoies, depuis le temps, pour savoir si on ne pourrait pas changer cette heure du jeudi matin. Tu auras d’ailleurs apporté aussi une boîte de chocolats à l’administration, parce qu’il faut commencer l’année avec quelques douceurs, dans le grand sac où tu avais aussi ramené ton thermos, tes feutres, ton mug « Irlande » et ou « PSG », ton tapis de yoga, les photos pour coller sur le casier, etc…

« Ta » salle que tu retrouves avec un sourire presque ému, en revoyant les exposés des 3°5 ou les photos du voyage des terminales à Barcelone, et puis « ton » placard avec les manuels accumulés depuis 5, 10, 15, 20 ans…, les punaises, le scotch, les ciseaux, du matériel confisqué et jamais rendu… Tu soupireras d’aise en voyant les nouveaux rideaux ou le nouveau rétroprojecteur, ou alors tu iras râler direct en constatant qu’on ne t’a pas changé la télé. Au passage tu iras faire les premières photocops pour demain, ton code n’a pas changé, et puis tu auras déjà les clefs, badges et divers sésames que tu gardes d’une année sur l’autre.

Quand tu es TZR (et/ou contractuel), ta rentrée c’est :

Une bonne heure de recherches après t’être levé-e dès potron-minet pour trouver la route de ton nouvel établissement – tu auras été informé la veille de cette affectation –, entre GPS énervé ou trois transports en commun. Un peu échevelé, tu te précipiteras dans cette cour déserte, cherchant en vain des humains pour t’indiquer le lieu de rassemblement, puisque tout le monde sera, justement, au self que tu ne trouveras pas avant 9 h. Confus, tu t’assoiras tout au fond, te faisant le plus discret possible (tu apprendras plus tard que le chef d’et’ aura été presque en colère de ne pas te voir lors de « l’appel des nouveaux », quand tes autres nouveaux collègues étaient en train de rougir en se levant, sous les regards impitoyables des « anciens »…).

Tu ne connaîtras personne, complètement perdu-e au milieu de ce brouhaha et, si c’est ta première rentrée, tu hallucineras littéralement en prenant la mesure du vacarme et du manque de fermeté du chef d’et’ ou de son adjoint, qui se contenteront de frapper mollement dans les mains en disant « allons, allons » sans pouvoir en placer une avant que l’intendant, à la voix qui porte, ne fasse taire les récalcitrants…

L’établissement qui te semble énorme et où pourtant tu ne disposes que d’une journée pour « trouver tes marques », c’est-à-dire pour en comprendre le fonctionnement, les couloirs, pour repérer la salle des profs, les toilettes, l’administration… Personne ne te dira grand-chose, tu devras toi-même penser à tout, donc chercher ta carte de cantine, mais aussi tes codes de photocopieuse, tes codes ENT – sinon tu ne pourras pas faire l’appel ni remplir ton cahier de textes ! – sans oublier les clefs du portail, le vigik du parking… (si tu as de la bouteille, et que tu es TZR depuis 10, 20 ans, et prof depuis 30, tu te souviendras que c’était pareil à tes débuts, quand on te disait « Tiens, voilà les craies et la salle de roné », tu en souriras, presque ému-e…).

La salle des profs où personne ne t’adressera la parole parfois, et d’ailleurs si tu es prof depuis longtemps tu sais que tu peux pénétrer dans tous les établissements de France et de Navarre en disant que tu es professeur, aller dans la salle des profs, manger ton sandwich, aller aux toilettes, voire aller aux ordis en demandant qu’on te passe un code – testé deux fois l’an passé, à Agen pour aller vérifier une admissibilité et à Paris entre deux épreuves d’agreg à l’école de commerce voisine, impeccable, je vous donne le tuyau en me demandant quand ce laxisme cessera en ces temps agités et menaçants…

Tu devras aller demander qu’on te donne un casier, avant de vérifier comment ça fonctionne avec le café – cotisation à l’« Amicale » ? Machine ? Dosettes ? – et avant d’aller quérir tes livres au CDI, mais une fois sur deux on te dira que l’établissement est en rupture de stock, que tu dois te débrouiller. Tu passeras un bon mois à préparer fébrilement en catastrophe tes cours pour quatre niveaux différents, puisque tu n’auras appris la teneur de tes classes que le jour de la pré-rentrée…

Le self où on te laissera manger même sans tickets le premier jour si tu fais un beau sourire au chef cuistot qui, ma foi, aura l’air sympa, et si tu bades un peu avec les dames de cantines en leur disant que ça sent bon. Si tu es extraverti-e, tu t’installeras à une table en te présentant et en demandant comment ça se passe pour tel ou tel sujet dans cet établissement ; sinon, il faudra patiemment manger tes carottes râpées en baissant un peu la tête, mais je te souhaite de faire partie de la première catégorie, sinon il te faudra du courage dès le lendemain…

La course dès le début de l’aprem pour aller signer ton PV d’installation dans ton autre établissement, ton « RAD » – « établissement de rattachement administratif » pour les non-initiés au jargon du mammouth, voire la course pour aller faire ta deuxième pré-rentrée dans ton autre établissement, à une heure de route et/ou de train – oui, car le rectorat se fiche comme d’une guigne que tu n’aies pas le permis.

Mais quel que soit ton statut, ne l’oublie jamais : tu exerces LE PLUS BEAU MÉTIER DU MONDE !!!

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (2)

  • bernard péchon pignero

    bernard péchon pignero

    12 septembre 2016 à 09:21 |
    Vous avez peut-être écouté comme moi l’émission Rue des écoles, hier sur France Culture. J’en retiens, entre autres, une remarque qui m’a parue particulièrement vraie et grave : le sentiment de beaucoup d’enseignants de perdre leur cœur de métier à cause de la tutelle de plus en plus prégnante de la hiérarchie administrative qui veut tout uniformiser et tout contrôler n’est pas une spécialité de l’éducation nationale ; on retrouve les mêmes dérives centralisatrices, sous prétexte de rationalisation, dans l’hôpital mais aussi, au-delà, dans tous les services publics où la rentabilité économique prime désormais sur l’humain. Cela peut se justifier à la rigueur dans des domaines marchands mais dans tous les cas, cela revient à imposer des règles et des normes à des métiers par des gens qui, pour la plupart, ne les ont jamais exercés et en seraient probablement bien incapables.

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  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    11 septembre 2016 à 10:41 |
    J'ai lu avec attention, Sabine – dont je lis toujours avec plaisir les textes, votre épitre ( au « bon » professeur ?), construite à l'ancienne en deux parties qui comme il se doit, façonnent deux volets bien distincts, se voulant contradictoires. Simplement, le réel de l’Éducation Nationale manque dans votre récit qui tourne au romancé ! Quelques éléments parmi tant d'autres à ajouter : le TZR, espèce non menacée, c'est bien de le définir, mais il faut le faire entièrement : ce sont des postes volants – nécessaires, car devant pouvoir remplacer, suppléer – non fixes, comme vous dîtes, rattachés à une adresse administrative, un collège par exemple. Leur travail sera de partir effectuer leur remplacement dans un autre lieu d'enseignement ( le périmètre pouvant aller jusqu'à 30 km ou pas loin ; j'en ai connu qui refusaient d'occuper un poste pour deux cents mètres ; le Hussard Noir se faisant rare). Quand le TZR n'est pas en poste, il vaque – j'ai connu ainsi un collègue de maths qui a potiné, le journal à la main des années assis, royal, dans la salle des profs de son lieu de rattachement – faut-il dire, que bien entendu ( et j'en suis bien d'accord) il est intégralement payé. Ne pleurons pas à gros bouillons, quand même ! Les « petites matières », rares ( langues, notamment) sont très touchées par le phénomèneTZR, et ce, dès leur entrée dans le métier, mais – vous oubliez curieusement de le dire, ce qui fabrique en nombre le TZR, c'est ce coin adoré, où l'on habite, où l'on veut – absolument – rester ! Les enseignants de collège et lycées étant recrutés nationalement, et non dans le département. Le TZR ne veut pas quitter le Sud Ouest, la région marseillaise, ce pays de montagnes, etc... pour cela, il ne postule pas pour le reste du territoire, frissonnant dès que Loire passée ! Préférant n'importe quel faire fonction au Sud chéri. Quant à moi, et mon couple, deux CAPES – brillamment, je crois, obtenus, deux CAPES pratiques avec mention TB, nous avons « servi l’État », comme les fonctionnaires que nous étions, au fin fond du Nord, très loin de Lille, pendant quelques années... Beurre, argent du beurre, vous connaissez ??

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