François Fillon et l’Histoire

Ecrit par Gilles Legroux le 03 décembre 2016. dans La une, Education, Actualité, Société

François Fillon et l’Histoire

Les contre-vérités proférées par M. Fillon sur les programmes d’histoire et les attaques frontales contre son enseignement suscitent dans la communauté des professeurs d’histoire-géographie de vives réactions. D’autant plus qu’elles ont été clairement exprimées devant des millions de téléspectateurs. Nous sommes nombreux à considérer cela comme des propos offensants qui dénaturent ce qu’est notre métier. Cet aspect constitue la face « culturelle » du programme d’essence réactionnaire de M. Fillon. Le programme économique et social est l’autre face d’un projet politique qui a somme toute une cohérence idéologique forte.

Parcourons les mesures-phares, dont chacun d’entre nous est libre de penser ce qu’il veut : abolition des 35 heures, abolition de l’ISF, hausse de la TVA de 2 points, baisse massive du nombre de fonctionnaires, réduction du droit des chômeurs, simplification du droit du travail, recul de l’âge de la retraite à 65 ans etc… Tout homme politique qui vise les sommets de l’Etat est animé d’un puissant imaginaire. M. Fillon se voit sans doute déjà en nouveau Reagan ou en fils spirituel de Margaret Thatcher, version 2016. Mais M. Fillon n’étant ni américain, ni britannique, son imaginaire a bien dû puiser quelque chose dans notre bonne vieille terre de France. D’autant que dans notre pays, avec l’empreinte du gaullisme, le libéralisme économique « à l’anglo-saxonne » n’a jamais été un courant de pensée dominant à droite. Mes réflexes professionnels et mon (mauvais) esprit historien me poussant à mettre les choses en perspective, je me suis posé la question suivante : qu’y a-t-il derrière le libéralisme « moderne et adapté aux réalités de la mondialisation » de M. Fillon ? Autrement dit, j’ai essayé de voir quelles peuvent être les valeurs culturelles des droites françaises qui constituent le socle de ce programme ?

D’abord l’expression d’un remords qui taraude une bonne partie de la droite depuis l’élection de Jacques Chirac en 1995 puis 2002 : celle de pas avoir « su faire les réformes nécessaires » et surtout de ne pas avoir été capable de crever l’abcès des 35 heures. Dans l’esprit de nombreux électeurs de droite, peut-être, seul un vrai chef ayant le sens de l’Etat, celui de l’Histoire, l’autorité et le courage nécessaires, peut conduire le navire dans la tempête jusqu’au port du « Renouveau » et résister aux lames puissantes de la contestation sociale que ne manquerait pas de déclencher l’application d’un tel programme… C’est l’image que F. Fillon cherche à donner de lui-même. Il y a là de quoi séduire un électorat à la recherche d’un « homme providentiel » et orphelin du lointain (?) général de Gaulle.

Ce programme laisse aussi entrevoir, me semble-t-il, un certain imaginaire social, une certaine vision de la société. Derrière l’abolition des 35 heures, la chasse aux chômeurs, il y a l’idée que le peuple Français est un peuple de paresseux ou d’assistés (surtout les pauvres…) et « que l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi. On a voulu épargner l’effort ; on rencontre aujourd’hui le malheur »(Pétain, discours du 20 juin 1940). Ainsi, les dettes, les déficits, le chômage de masse ne s’expliqueraient pas uniquement par les mauvais choix de nos gouvernants depuis 30 ans, mais serait une sorte de faute collective… qu’il faudrait expier par des sacrifices sur le temps de travail, les salaires, la réduction de l’aide sociale, le recul de l’âge de la retraite. Un discours qui peut entrer en résonance avec les valeurs morales d’un électorat catholique traditionaliste, voire intégriste. Quant à l’abolition de l’ISF, celle-ci ne serait pas uniquement un « cadeau fait aux plus riches », mais aussi une mesure de « justice », une réparation du « racket » fiscal considéré comme « scandaleux » – depuis 35 ans ! – sur des fortunes construites « sou à sou » grâce à un « dur et patient labeur individuel », une « gestion prudente et prévoyante »… Un discours de la bonne conscience propre à séduire un électorat bourgeois, assez proche dans ses valeurs, sans doute, de celui qui faisait la force de l’orléanisme au XIXe siècle.

Le programme de M. Fillon dans tous ses aspects est au sens strict du terme « réactionnaire ». Au-delà de sa nécessaire adaptation aux nécessités et idées dominantes de notre époque (le libéralisme, la mondialisation néolibérale), les fondements idéologiques de ce programme empruntent sans doute à plusieurs courants de pensée que l’on retrouve dans l’histoire des droites depuis le XIXe siècle. Chaque « famille » de la droite peut donc s’y reconnaître, y adhérer « en âme et conscience », d’une manière ou d’une autre. Le programme de M. Fillon a, semble-t-il, fédéré ces courants divers. Y voir, entre autres choses, une forme de « néo-pétainisme » sur le plan de certaines « valeurs » – le « travail » comme vertu cardinale de la nation – ne me semble pas relever de l’attaque gratuite ni du procès d’intention. M. Fillon n’est certes pas le Maréchal Pétain et n’est pas vichyste bien entendu, mais on ne peut s’empêcher de penser à la « Révolution nationale », pour ce qui relève du premier mot de la devise de l’Etat français. Il ne s’agit plus comme en 2007 de « travailler plus pour gagner plus »… Et la « Famille »… ?

M. Fillon, vainqueur de la primaire, sera donc le candidat de la droite aux présidentielles de 2017 et peut-être président de la république en mai prochain. Si tel était le cas, s’ouvrirait alors sans doute une nouvelle période politique marquée par l’émergence d’une droite « dure » et réactionnaire, avec un retour aux « fondamentaux » de la vie politique : les « valeurs ». Dans ce cas, nous aurons notre mot à dire et à faire entendre, en particulier par rapport à la conception que nous nous faisons de notre métier.

A propos de l'auteur

Gilles Legroux

est professeur d’histoire-géographie, membre de l’association « Les Clionautes »,  qui regroupe actuellement plus de 700 cotisants et des milliers de sympathisants.

Commentaires (3)

  • Fernandez Matc Antoine

    Fernandez Matc Antoine

    04 décembre 2016 à 18:31 |
    Sur le plan des " valeurs" à l'écoute du discours de Lyon ,avant le 2eme tour,on ne peut douter de l'accent fortement mis sur " travail,,famille et nation plutôt que patrie.
    Certes nous ne sommes pas sous Pétain mais ,il faut bien dire que ça y ressemble fort.
    Quant ´à la manipulation du récit historique ,il n'en fait pas mystères.

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    03 décembre 2016 à 15:10 |
    Cet article présente - à mon avis - le grand intérêt, tout en évoquant les directions générales de la globalité du programme réactionnaire de François Fillon (sur l'économique, le social et les mœurs), de replacer ce qui va être proposé aux Français lors du premier tour des élections présidentielles (en avril 2017) dans le contexte de notre histoire, et tout particulièrement par des allusions précises à des moments très forts de celle-ci...

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  • Martine L

    Martine L

    03 décembre 2016 à 14:13 |
    A l'évidence, la réaction est à l’œuvre dans la facette histoire de F Fillon. Et, vous le dîtes, avec une résonance, qui pour être populaire chez nous, ne peut «  se contenter » d'être économique, à la sauce anglo-saxone. Nous, on aime manier le culturel, et l'Histoire est la matière préférée des Français. Alors, à l'abri de leurs uniformes, on peut imaginer nos petits élèves de demain, se gavant d’ancêtres gaulois, même inexistants, chantant du grégorien sous les voûtes des cathédrales de l'Occident chrétien en gloire ( prêts pour aller en croisade?) ; j'en oublie. Pire encore, la façon dont nos gamins feront profit de cette discipline essentielle. Cela interroge avec la plus grande inquiétude, puisque sus au « pédagogisme » et retour à la parole du maître en chaire. Qui dira après ça, que Fillon c'est la modernité ?

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