L’école de la lâcheté ?

Ecrit par Jean-François Vernay le 20 janvier 2018. dans La une, Education, Littérature

Un petit fonctionnaire, Augustin d’Humières, Grasset, avril 2017, 144 pages, 15 €

L’école de la lâcheté ?

Le quotient intellectuel est en baisse dans les pays occidentaux et les fautifs seraient des perturbateurs endocriniens. De très sérieuses études ont en fait un secret de polichinelle depuis plus d’une décennie. Dès lors, peut-on compter sur l’École publique pour stimuler les capacités cognitives des apprenants et renverser la tendance ? Pas si sûr, à la lecture du dernier ouvrage en date d’un professeur de lettres classiques qui se passionne pour son métier.

Malaise dans l’Education Nationale

En guise de préambule, pour se soustraire au devoir de réserve auquel sont contraints les fonctionnaires, l’auteur situe son récit en 2043 dans un futur hypothétique, une captatio benevolentiae habile qui permet de porter un regard sans complaisance sur l’Education Nationale et son fonctionnement. L’amorce est limpide : un certain Edward Paxton – chercheur et auteur d’une thèse sur l’effondrement du système éducatif français qui portait en germe les mécanismes de son propre déclin (1) – souhaite s’entretenir avec Augustin d’Humières, alors retraité de l’Education Nationale depuis fort longtemps. L’échange prend une tournure inattendue.

Professeur dans un lycée de Seine-et-Marne, Augustin d’Humières s’inspire de son expérience personnelle de pédagogue afin, tel un effet maïeutique appuyé par une rhétorique subtile et un esprit plein de finesse, d’amener le lecteur à circonscrire le malaise qui sourd au sein du corps professoral. Nous sommes tout ouïe. En règle générale, le jeune auditoire des professeurs de l’Education Nationale l’est moins, parfois nettement moins. Les enseignants, ceux qui n’ont pas l’insigne privilège d’enseigner en classes préparatoires ou dans des établissements de prestige comme le Lycée Henri IV, doivent parfois aussi composer avec des élèves blasés, apathiques, voire antipathiques, aux connaissances limitées, quand ils n’ont pas affaire à de petits délinquants en puissance. Au fil des ans, force est de constater que le goût de l’effort et de la rigueur ne sont plus des qualités jugées prioritaires et qu’un certain nombre de réformes (portant sur l’évaluation et les procédures disciplinaires) ont vu le jour afin d’assouplir les exigences d’antan. Cette école de la lâcheté – pour reprendre le titre d’un autre professeur auteur d’un pamphlet sur l’Education Nationale (2) – pourrait, selon Augustin d’Humières, même être tenue responsable de la montée de l’intégrisme, du radicalisme et de l’insécurité qui gangrènent la France et dont les tragiques conséquences sont visibles depuis les attentats contre Charlie Hebdo qui ont eu lieu le 7 janvier 2015 : « Nous savons que nous avons construit une école qui fait sortir de son sein des élèves chez lesquels nous n’avons rien fait retentir, sinon la colère sourde et diffuse d’avoir été victimes d’un système qui, sous couvert d’égalité des chances et de formation à la citoyenneté, ne fait qu’amplifier les inégalités et vise à n’apprendre strictement rien de clair et de précis à un élève. Nous savions, et nous n’avons rien dit. Nous avons fait comme si de rien n’était. Faire comme si la vie continuait. Faire comme si tout était normal » (pp.50-1).

La copie est à revoir

La copie de l’Education Nationale serait à revoir, en de nombreux points.

– Les fiches techniques ultra-réductrices, qui avaient déjà été stigmatisées par Daniel Pennac dans Comme un roman (1992), ne pourront pas conduire à un amour de la littérature car on se détournerait du plaisir du texte pour évaluer, sinon valoriser, les capacités technicistes des élèves.

– L’érudition, la sagacité et l’originalité sont les bêtes noires des concours, et donc les candidats qui en font preuve seraient personae non gratae. On recruterait des esprits plus dociles en fonction de leur aptitude à faire face, et peut-être (dans le meilleur des cas) à surmonter la médiocrité sans sourciller (voir le passage ubuesque pp.62-3).

– L’administration, qui chercherait à sauver la face, ferait montre d’une philosophie « pas de vagues » pour maquiller, sinon étouffer les dysfonctionnements de toute nature ainsi que le niveau réel des élèves pour lequel les perturbateurs endocriniens ne sauraient être tenus pour responsables : « Si l’on n’en entend pas parler, c’est que tout va bien. C’est ce qui fait le bon proviseur, le bon inspecteur, le bon ministre. Préserver à tout prix le système comme si, en préservant ce système, on préservait l’École publique. Un système qui privilégie le plus fort, creuse les inégalités, favorise les communautarismes, un système où la solidarité se mue en clientélisme, où le travail en équipe devient un instrument de contrôle, où la transmission et la rigueur deviennent des termes réactionnaires… » (p.68).

– En classe de français, l’épreuve intitulée « écriture d’invention » serait un leurre qui ferait des cours de création littéraire une fabrique d’épigones qui écriraient systématiquement « à la manière de », au détriment d’un style plus personnel.

– Les enseignants seraient contraints d’avoir des ambitions très modestes, ce qui est l’occasion pour l’auteur de nous offrir un aperçu de son humour décapant « à la manière de »… Edouard Launet (3) : « En mai 2016, une inspectrice de l’académie de Versailles nous avait donné la consigne suivante, à l’heure où nous nous apprêtions à interroger les candidats à l’épreuve de latin : « Surtout pas de questions “trop pointues” aux candidats : “quel est le temps du verbe ? quel est le mode du verbe ?” Face à elle, une cinquantaine de professeurs qui pour certains avaient dû batailler pendant des années pour faire comprendre à leurs élèves la différence entre un mode et un temps. Chacun d’entre nous écoutait. Personne pour demander : Mais, madame l’Inspectrice, peut-on éventuellement demander au candidat de faire la différence entre un verbe et un nom, ou cela vous semble-t-il encore “trop pointu” ? » (p.75).

Sous la plume acérée d’Augustin d’Humières, le système éducatif pourrait paraître caricatural, presque grotesque, n’était-ce la tragique résonance qu’il parvient tout de même à trouver auprès des agents donquichottesques de la fonction publique et de l’enseignement privé qui ne souhaiteraient pas renoncer aux valeurs fondamentales inhérentes à la culture du travail. Les lecteurs, quant à eux, seraient en droit de s’interroger sur, et surtout de creuser, la réalité qui se dissimule sous la fiction dystopique qui sert d’interface à ce pamphlet courageux et instructif qui n’a pour but que d’affiner les missions de l’Education Nationale.

 

(1) « Cette école avait été pensée, structurée, organisée pour que l’élève en sache le moins possible. La multiplication des matières, des filières, entre lesquelles l’enfant devait choisir comme dans un supermarché, au nom de la sacro-sainte “liberté” de l’élève, l’inadaptation totale des programmes à la réalité des classes, la diminution continue des horaires, la priorité donnée au projet, à l’expérimentation hasardeuse, tout avait été fait pour transmettre un savoir volatile, éclaté, absurde. On avait cassé tout ce qui pouvait ressembler à un cadre » (p.24)

(2) Maurice T. Maschino, L’école de la lâcheté (éd. Jean-Claude Gawsewitch, 2007)

(3) Lire cet ouvrage : http://www.lacauselitteraire.fr/ecrivains-editeurs-et-autres-animaux-edouard-launet

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Commentaires (1)

  • GABLE André

    GABLE André

    21 janvier 2018 à 00:27 |
    Nous avions une école. C'était le temps lors duquel elle fut appelée de la République. Cette période de construction de l'école républicaine s'étendit tout au long du XIXE jusqu'aux années 1974.78. À partir de ces années là l'école républicaine fut très rapidement mais efficacement deconstruite pour laisser place à l'édification d'un système éducatif. Qu'est-ce qu'un système: tout sauf de l'humain ! L'école répondait certe à des attentes sociales mais aussi à celles des individus à part entière. Le Maître d'école qu'il fût instituteur ou professeur avait en charge de construire en chacun de ses élèves le citoyen responsable et "civilisé ". Les valeurs, terme vide de sens aujourd'hui, étaient le ciment de cette école. Du reste les instituteurs lors de leur formation étudiaient le texte fondateur pour leur pratique professionnelle: le Code Soleil, véritable guide de référence morale et déontologique. Son enseignement aux normaliens fut abrogé en 1976. Dès lors il leur fut enseigné les sciences de l'éducation natives en ces années 1975...
    L'école reposait donc sur l'engagement individuel. Chaque enseignant était porteur de l'institution dans sa classe, chaque proviseur était porteur du sens de l'éducation à donner dans son lycée. Bref: ça fonctionnait bien. Mais il fallait en passer par là période de la gestion statistique des masses, par l'époque de la mise en demeure de l'individu à s'accorder avec le temps de l'hyperconsommation. Il faĺlait un système éducatif contrôlé, géré capable tout à la fois d'accueillir masse de futurs consommateurs en leur donnant à croire qu'ils sont libres et de former utilement une minorité d'élites aptes à diriger les premiers. Bref mon discours pourrait être poursuivi par une analyse plus fine; mais l'essentiel de ce que je pense est là.

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