L'Histoire, le retour de Vichy ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 01 octobre 2016. dans La une, France, Education, Politique, Actualité

L'Histoire, le retour de Vichy ?

L’Histoire et son enseignement ont toujours été une sorte de champ de bataille idéologique entre les politiques, parfois pour le meilleur (de vrais débats), mais le plus souvent pour le pire. Il y eut une époque où la gauche, prise dans son ensemble, apparaissait comme relativement hégémonique, dans le cadre de la grande tradition issue des recherches d’universitaires éminents, depuis la IIIème République (Albert Mathiez, Albert Soboul, puis l’École des Annales avec son « pape » Fernand Braudel, etc.). De plus, qui pourrait oublier notamment en ce qui concerne les politiques la célèbre formule prononcée devant les députés le 29 janvier 1891 par Georges Clémenceau : « La Révolution française est un bloc » ? Ajoutons qu’à partir des lendemains de la Seconde Guerre mondiale, sur la forme, une pédagogie active et individualisée commença à se mettre en place avec des hommes de talent tel que Célestin Freinet, et que par la suite d’autres pédagogues de renommée internationale, comme le philosophe et chercheur (sur la gestion mentale) Antoine de La Garanderie (décédé en 2010), apportèrent des ouvertures insoupçonnées. Or, il se trouve que, depuis quelque temps, nous assistons à une offensive de type conservatrice, voire réactionnaire, à la fois sur le fond et la forme de l’Histoire et de son enseignement à venir, en liaison avec les déjà relativement proches élections présidentielles de 2017.

Il y eut tout d’abord les déclarations récentes de Nicolas Sarkozy et de François Fillon. Le premier par ses propos (affirmés par deux fois) choqua la plus grande partie (voire l’intégralité) des professeurs d’Histoire et des historiens chercheurs. Rappelons en effet que le candidat aux primaires de la droite et du centre affirma que « pour être et se dire français, il faut devenir gaulois ». Plus idiot que cela, on ne pouvait dire, puisque tous les spécialistes savent que la Gaule n’était qu’une expression géographique (employée essentiellement par les Romains, dans l’Antiquité), et que de multiples cultures et civilisations peuplaient notre territoire, dont notamment (mais pas seulement) les Celtes. Il y eut aussi les annonces d’un autre important candidat à ces primaires, en l’occurrence François Fillon. Celui-ci déclara que s’il devenait président de la république, l’enseignement de l’Histoire se fixerait comme objectif – au moins dans le primaire pour un premier temps – de tout fonder sur « le récit national » ; en somme, une Histoire de France, mais avec forcément (en parallèle) une diminution de la place accordée à celle des Français (fait qui fut un acquis absolument considérable de l’École des Annales).

On assista, dans ce contexte politique global, à la sortie d’un « Nouveau Manuel d’Histoire » (dixit) destiné au « collège » (?!), dont la rédaction fut placée sous la direction d’un certain Mr Dimitri Casali, avec une préface du républicain souverainiste Jean-Pierre Chevènement. Ce livre est en fait au libre choix de qui voudrait l’acquérir, parallèlement aux programmes officiels de l’éducation nationale (parents, élèves, etc.). Destiné théoriquement aux classes de 5ème, 4ème, et 3ème, il se présente comme étant prétendument conforme aux Programmes 2016. En réalité, il ne correspond pas véritablement, autant sur le fond qu’en ce qui concerne la forme, aux programmes en question. Mr Casali tente même une récupération de ce qu’avait été le célèbre manuel d’Ernest Lavisse, en mettant en exergue la formule : « L’Histoire de France ne s’apprend pas par cœur, elle s’apprend par le cœur » – citation effective de Lavisse. Ce dernier, historien français, chantre du « roman national », avait répandu une mythologie du patriotisme français – qui eut son mérite à l’époque où il vivait, entre 1842 et 1922 (mais, nous sommes en 2016 !). De plus, ce « manuel » est mis en valeur par la Fondation Aristote, une organisation particulièrement axée sur ce qu’elle appelle « les valeurs patriotiques » (à l’image des souverainistes, voire des nationalistes du Front National de Marine Le Pen ?). Ajoutons que cette « Fondation » s’est fixée comme but de lutter contre le « pédagogisme » censé avoir « mis sous le boisseau les grands personnages et les grandeurs de ce qui fit la France, depuis les années 1970 »… Elle ajoute : « Or, voici qu’aujourd’hui, nous avons les moyens d’agir… La jeune Fondation Aristote, qui se donne pour mission de remettre l’excellence au cœur du système scolaire, a demandé à une équipe d’historiens de rédiger un Nouveau Manuel d’Histoire pour les collégiens, dans l’idée de rééquilibrer l’idéologie dominante »… Quelle « idéologie dominante » Mr Casali ? De fond ? De forme ? Des deux ? Et cette Fondation d’ajouter : « Ce nouveau Manuel d’Histoire risque de faire du bruit »… Mais, qui est donc Mr Dimitri Casali ? Né en Algérie en 1960, il s’agit de quelqu’un qui a publié essentiellement des livres sur son idole, Napoléon, et le Premier Empire. Sa conception de l’Histoire consiste donc avant tout en un retour à ce qui se faisait il y a une bonne cinquantaine d’années (et encore !) : avec de l’Histoire événementielle, ainsi que celle « des grands hommes qui ont fait la France » (comme justement « son » cher Napoléon), tout ceci au détriment d’une approche équilibrée permettant aux élèves de collège d’entrer au moins autant en contact avec l’Histoire… des Français ! Rappelons-nous au passage de quelques extraits de cette belle formulation de Bertolt Brecht dans Questions que pose un ouvrier qui lit : « Qui a construit Thèbes aux sept portes ? Dans les livres, on donne les noms des Rois. Les Rois ont-ils traîné les blocs de pierre ? Babylone, plusieurs fois détruite. Qui tant de fois l’a reconstruite ? Quand la Muraille de Chine fut terminée, où allèrent, ce soir-là, les maçons ? Rome la grande est pleine d’arcs de triomphe. Qui les érigea ? » etc… Par ailleurs, en parcourant des pages du « manuel » dirigé par Mr Casali, je n’ai pu trouver aucune mention de mise en activité pédagogique réelle des élèves ; un mauvais signe, quant à la forme ! Et, sur le fond idéologique, au sens strict, il suffit de lire par exemple comment sont présentées les guerres civiles vendéennes pour être fixé sur la soi-disant « objectivité des faits » (drôle de formulation en tant que « garanties ») dont se targue Mr Casali, pour lui-même et son « équipe »…

Et il y a aussi, bien sûr, l’offensive, déjà fort ancienne, contre l’Histoire de la part de la droite extrême (souverainistes) et de l’extrême-droite (Front National, Bloc Identitaire, etc.). Avec un Philippe de Villiers et sa déjà antique dénonciation du type « fixation » à propos du « génocide vendéen » (pour ce qui correspondit à des massacres, certes terribles, mais liés uniquement à une guerre civile). Avec un Robert Ménard, maire de Béziers, créateur du site de « triangulation » (pour brouiller les pistes) intitulé Boulevard Voltaire et ayant lancé des opérations d’instrumentalisations de la Mémoire et de l’Histoire, par rapport à Jean Moulin, ou bien encore à l’égard de sa nostalgie de l’Algérie française (en utilisant la symbolique du changement d’un nom de rue), etc. Et puis avec le Front National et le Bloc Identitaire (entre autres), se livrant – d’une manière anachronique et falsifiée – au culte de Charles Martel, de Jeanne d’Arc, voire à celui (ce qui est un comble lorsqu’on se souvient des combats de l’extrême-droite à son égard) du général de Gaulle (vu désormais comme exclusivement « national et social »).

Cette instrumentalisation de l’Histoire par l’extrême-droite a deux objectifs : prôner l’islamophobie (bien plus rentable électoralement que l’antisémitisme – pourtant toujours présent, au moins à la base), et faire de la récupération patriotique (alors qu’elle est nationaliste, ce qui n’a rien à voir).

Pour terminer cette chronique, il convient de signaler que tout cela doit être mis en rapport direct avec ce qui se passe actuellement surtout dans des pays de l’Europe de l’est, comme la Hongrie du populiste Viktor Orban, du point de vue de ce qu’il faut bien appeler de la « révision historique », ou même de la falsification…

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (3)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    01 octobre 2016 à 17:48 |
    Tous les pouvoirs, totalitaires ou démocratiques (comme le montre le 1984 d’Orwell - s’inspirant de la Russie stalinienne - où l’histoire se voit purement et simplement réécrite, au fur et à mesure que les ex camarades sont liquidés par le parti), ont tenté de manipuler l’histoire. La malheureuse séquence que vous évoquez n’en est, hélas, qu’un épisode…

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    01 octobre 2016 à 16:48 |
    Entièrement d’accord avec vous sur les dangers de l’accaparement par la droite des programmes d’histoire. Mais soyons réalistes : l’histoire, avant de devenir une discipline scientifique, est née et a même été conçue comme un instrument de propagande idéologique au service des nationalismes naissants. Au début du XIXème siècle, en réaction contre le rationalisme des Lumières et parallèlement au romantisme sur le plan littéraire, nait un goût – réactionnaire, au sens littéral du terme – pour le passé (en particulier médiéval), qui sert évidemment de tremplin pour les « nations » émergentes. L’ « histoire » a pour objet fonder la légitimité de leur revendications indépendantistes face aux empires dont elles font partie.
    En Europe de l’ouest, en France en particulier, l’histoire vise à découpler l’identification – très monarchiste – entre le souverain et le pays sur lequel il règne, vieille osmose remontant à la littérature arthurienne (cf. le fameux « secret » du Graal, selon Chrétien de Troyes : « le roi et la terre ne font qu’un »). C’est ainsi que Michelet parle d’une France-personne et écrit non une histoire de la France, mais une histoire de France. Dans l’introduction à sa monumentale somme, il décrit comment « France » lui est apparue : « une grande lumière se fit et je vis la France. Je la vis comme âme et comme personne ». Bref, de l’agit-prop et non de l’érudition.

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  • Martine L

    Martine L

    01 octobre 2016 à 14:31 |
    Mais en quoi les attaques actuelles relèvent-elles d'une Vichysation en marche ou à venir, car il s'agit assez nettement de ça. Je n'aborderai dans ce commentaire, que le fond de ce qu'on enseigne et non, la forme ; on sait que la lutte obsessionnelle contre le « pédagogisme » est majoritairement le fait des Droites, et que les fumets vichystes s'y retrouvent en pleine confiance. Prenons le manuel, dont vous parlez, destiné à « redresser ( ou corriger) les méfaits de l'idéologie dominante – en matière d'enseignement historique ». S'il est inquiétant, c'est que justement il s'agit d'un manuel, destiné aux apprentissages de jeunes cerveaux supposés malléables, et que la posture est celle de la catéchèse. Vous ne nous en dîtes que très peu, du fond qu'il véhicule, mais celui-ci aurait ravi le régime de Vichy, et ceux qui l'ont soutenu après guerre et le soutiennent sous des oripeaux modernisés. Ainsi, de l'image – uniquement violente et guerrière de l'Islam «  envahissant l'Occident », de la place idéalisée et monopolisante d'une Chrétienté médiévale image d'Epinal, des explications de la Révolution Française avec les lunettes du Puy Du Fou dans ses meilleures scénettes, des incroyables avantages de la Colonisation, etc... France dominante ( dont la perte de domination est contestée comme en 40) chrétienne, valeurs arrêtées aux marches de Versailles ; foin de toutes ces « horreurs » droit-de-l'-hommistes et carrément marxistes, savamment distillées dans les cerveaux des angelots par des cohortes d'enseignants vendus ( même posture qu'en 40, là aussi) au PS et à l'astre noir de Najat V Belkacem. On en rirait, si le projet ne s'appuyait sur une société déboussolée ou en déprise de valeurs, dont les digues de premier rang, sautent. Lorsqu'en plus, les programmes des candidats de Droite dure ou plus molle, s'emparent à leur tour de la nécessité d'enseigner l'Histoire «  autrement », cela devient sérieux et rejoint « votre » manuel. Vichy censurait haut les cœurs et faisait enlever des bibliothèques scolaires ces lectures ni morales, ni chrétiennes et trop défaitistes, qu'étaient par exemple les œuvres de Zola, alors on sait que le FN, bitterois ou national ne répugnerait évidemment pas à la chose, mais que dire de Fillon – bonne droite sociale et chrétienne, exigeant en se démasquant pour lors, un « autre récit national », dont la teneur est fortement colorée ? JFVincent le rappelle dans son commentaire, on a convoqué l'Histoire chaque fois qu'il fallait justement un récit national, avec nos hussards noirs pour consolider les valeurs de la République, parallèlement à l'installation de la Laïcité, et bien sûr, face aux menaces de l'Europe prussienne, pour convaincre de l'obligation de reconquérir l'Alsace-Lorraine. Chaque fois, il y avait menaces sur le territoire et les valeurs. On devine donc dans ce qui se passe à Droite actuellement qu'il y aurait invasion et menaces sur les valeurs collectives ? N Sarkosy, qui n'en est pas à un changement prêt ( quel tournis !) fit, un temps dans le G Moquet, à incanter dans les écoles, et maintenant, sus à l'invasion arabo-musulmane et retour à l'assimilation des «  étrangers » ( - si tu deviens français, tes ancêtres sont les gaulois, phrase mal comprise et plus qu'ambigüe, inacceptable et profondément vichyste en l'état.). Dangereux, et – clairement Pétainiste, cette utilisation de l'Histoire à laquelle on ne demanderait QUE un rôle de chantre en récit national bricolé. Les populismes – tous, de ceux d'Europe centrale de l'Est dont vous parlez, à Trump l'inénarrable, savent, eux, jouer de cette cornemuse. Soyons donc particulièrement vigilants...

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