Merci, je préfère les huîtres. Plaidoyer pour les perles.

Ecrit par Marianne Braux le 03 octobre 2017. dans La une, Education

Merci, je préfère les huîtres. Plaidoyer pour les perles.

C’est nouveau, ça vient de sortir : les traditionnelles perles du bac seraient un symptôme de plus de notre culture éducative « du dédain », défectueuse et obsolète, basée sur l’humiliation permanente de ses jeunes et la hauteur inavouée de ses vieux, lesquels prendraient depuis trop longtemps un malin plaisir à « moquer les idioties » et « exhiber les bêtises » des lycéens qui « non, n’ont pas un QI d’huître ». La dénégation parle d’elle-même : Madame Cahen, à l’origine d’une contre-offensive visant à valoriser les « anti-perles » (somme des « fulgurances » de bons élèves, fièrement rapportées sur Internet), et les médias en quête d’ondes positives qui s’en font le relais, voient-ils donc d’un si mauvais œil les « absurdités » laissées, parfois volontairement rappelons-le, par des élèves souvent brillants à leur insu et audacieux ?

Parce que des collègues de Madame Cahen se repaissent chaque année de ce mets « fameux » – ce n’est pas moi qui le dis – avec « un rire gras assorti de commentaires effarés sur le nivokibess », il faudrait condamner tous ceux qui s’en régalent sans mépris et même avec une certaine admiration ? Vraiment, il faudrait remplacer des bijoux produits par des êtres de chair et de coquille par de pâles « pépites » trouvées dans de jolies copies bien conformistes ? Loin de moi l’idée de critiquer ces dernières : leurs auteurs ont fait leur travail, bravo, on ne leur demandait pas autre chose. Mais est-ce bien la peine que l’on s’en vante ? Qui plus est, lesdites pépites sont généralement d’un ennui… et nombre d’entre elles (car je les ai lues, contrairement à beaucoup qui se sont empressés de féliciter Madame Cahen sur les réseaux sociaux, à coups de cœurs battants et de commentaires obligés) trahissent la complaisance des professeurs eux-mêmes, trop heureux de voir de temps en temps leurs objectifs atteints. Encore une fois, c’est tout à leur honneur, mais que l’on ne vienne pas nous dire qu’une citation bien placée, une phrase ponctuée de trois ou quatre locutions précieuses du genre « outre cela », ou une explication « structurée, étayée, dans une langue impeccable, développée en 10 minutes pile » sont des « éclairs de génie ». Le talent est ailleurs, et surtout là où il s’ignore, comme dans ces aphorismes aussi déplacés que lucides, ces lapsus étonnants avec lesquels je composerais bien moi-même quelques vers, ou ces commentaires à côté de la plaque que l’on dirait tout droit sortis d’une pièce d’Eugène Ionesco. Mais je ne suis pas certaine que Madame Cahen apprécie le théâtre de l’absurde, à en juger par les propos qui étayent sa bienveillance affichée et lui ont valu ces derniers mois un début de notoriété publique. Car l’initiative est dans l’air du temps et vient à point répondre à ce qu’elle-même diagnostique comme « une véritable attente de la société, dans le sens d’une vague de fond positive » qui, il est vrai, s’abat tout en douceur sur la France sans que personne ne s’en alarme, ou alors pour se voir taxer de pessimiste, rétrograde ou mieux, de méchants. Bienvenue au Club Med, où même les tsunamis sont gentils ! Apprenez à surfer et ça ira tout seul. Non non, ceci n’est pas un attrape-touriste, évidemment.

On dira que j’exagère, que personne ne fait de mal à personne et que donc c’est bien. Ce n’est pas tout à fait faux (c’est la force des syllogismes, les sophistes le savent bien) ; d’ailleurs, si l’initiative avait été présentée différemment, avec moins d’animosité et plus d’honnêteté intellectuelle, pour essayer autre chose, je n’aurais pas réagi. A vrai dire, je n’aurais sans doute même pas remarqué la chose. Mais quand je lis qu’il s’agit pour Madame Cahen de « prouver que nos lycéens ont un cerveau et mieux, qu’ils savent s’en servir ! », je m’inquiète. Je m’indigne de ce type de comportement qui gagne du terrain en le pavant de bonnes intentions, alors qu’il est non seulement dégradant pour ceux qu’il prétend défendre – faut-il vraiment prouver que les élèves ont un cerveau ? A qui ? La démarche ainsi motivée leur fera plaisir, à n’en pas douter – mais aussi condamne l’humour et l’autodérision qu’il serait temps d’enseigner à certains enseignants, au profit d’un sérieux complexé, sourd à la poésie et à l’ironie, et lourd lourd lourd de morale. La liste serait longue des prescriptions/proscriptions angéliques qui vont aujourd’hui dans ce sens. Mais ce n’était pas le but premier de ce papier que de dénoncer une tendance actuelle, selon moi plus pernicieuse qu’elle n’y paraît. Il faudrait tout un livre et d’autres en font déjà. Non, je voulais simplement plaider en faveur des perles et contre les fadaises, aussi respectables soient-elles, qu’on nous sert comme du caviar. Merci Madame Cahen, mais je préfère les huîtres, ne vous en déplaise.

 

 

 

NB : toutes les citations sont de Madame Cahen, sauf « moquer les idioties » extraite d’un article de journal présentant l’initiative, ainsi que les extraits d’anti-perles mentionnées dans le deuxième paragraphe, relevés sur le site « Anti-perles ». 

Marianne Braux est doctorante en littérature à l’université d’Adélaïde en Australie. Elle a publié des poésies dans diverses revues papier et en ligne (Poésie/première, Le Capital des Mots, Lichen, Lélixire) ainsi que deux articles universitaires sur Lydie Salvayre et

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Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    07 octobre 2017 à 14:22 |
    J'ai bien aimé votre texte, son propos et sa forme alerte. Il y a – cette bataille est redondante - ce « nivo » en orthographe ( dont on a dit un temps lointain, que c'était la science des ânes) ces revendications hautement conservatrices, genre : pas un accent ne bouge ! qui cachent mal c'est tellement évident, le malaise de vouloir à ce modeste prix être classé dans les intellectuels. Ou bien, c'est plus acceptable, le rapport tout bêtement à la loi, celle de l'écriture, et derrière, celle de la société. Mais, il faut s'entendre : la poésie à moins que la provocation des génies méconnus, m'importent moins, que la nécessité de l'évolution des langues, leur adaptation aux sociétés et aux générations qui y évoluent, à condition que – on ne peut négocier quoi que ce soit ici, la compréhension, la capacité de la communication tiennent toujours la barre. Bien sûr que «  le nivokibess », est une douce utopie qui sans doute tient chaud à la dame qui concentre votre ire ; on sait parfaitement qu'il est ailleurs sous d'autres visages, ce « nivo » qui je le crois, est toujours bien vivant, voire montant. Seule interrogation : ne concernerait-il pas une petite aristocratie ( comme hier, pardi!) ; et que fait-on des autres ?

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