Montessori et les autres ; questions à ces écoles-là

Ecrit par Martine L. Petauton le 04 juin 2016. dans La une, Education

Montessori et les autres ; questions à ces écoles-là

Précieux moment, devenu rituel à la Comédie Du Livre de Montpellier, que la séquence animée par « Les amis de la mémoire pédagogique ». Chaque année, une rencontre souvent riche d’échanges, éclaire histoire et positionnements pédagogiques, ici et par le monde. Enseigner, mais comment… disait quelqu’un.

Cette année – Comédie du Livre à l’heure italienne oblige – Maria Montessori, son parcours, son éthique, sa philosophie au regard de l’existence actuelle des écoles qui s’en réclament, s’imposait. La tribune autour d’un directeur Montessori était enrichie d’« un » Freinet, tandis qu’un enseignant chercheur en écoles et éducation nouvelles – défendant ailleurs la pédagogie Decroly qu’on sait liée à une école sans notes – fermait le ban. Une tribune-écoles alternatives seules, donc, et on peut regretter d’entrée l’absence de contradicteurs, et même simplement la voix de l’école publique, implicitement reléguée au rang des « vieilles choses obsolètes » ?

Les écoles Montessori, et autres, sont des écoles alternatives, fonctionnant hors de l’école publique. Privées, non confessionnelles pour autant, pas sous contrat non plus. Ces « libres écoles Montessori » occupent un espace social, juridique à part, et mobilisent plus d’un débat familial ou sociétal depuis près d’un siècle d’existence. Toutes, que ce soient les plus connues comme Montessori, Cousinet, Decroly, Steiner, ou une pléiade d’autres, défendent peu ou prou le même crédo a priori sympathique : un enfant plus libre, pris comme individu, traité de façon différenciée dans la démarche enseignante, dont on espère faire un citoyen plus adapté, plus résistant, plus conscient. Écoles transmettant toutes de belles valeurs. Ce n’est donc pas l’éthique qu’elles affichent, ni les projets ou fonctionnements pédagogiques souvent très novateurs qui les animent, qui peuvent interroger, mais plutôt leur place dans la société et dans les Institutions, et leurs demandes actuelles. Ce que je suis, moi, citoyenne, face à ce type d’école, dans l’obligation scolaire légale.

Le directeur d’une de ces écoles Montessori – seule de la région, à ce jour, aujourd’hui installée dans la périphérie Montpelliéraine – expliqua, du reste, les difficultés rencontrées pour monter son école ; réticences, méfiances, refus des maires ; interrogations multiples des familles. Lesquelles semblent mi-chèvre, mi-chou, puisqu’au-delà des classes maternelles, beaucoup de parents rapatrient le gamin dans l’école publique pour y « apprendre à lire », sérieusement ? Ajouterait-on...

L’école Freinet représentait, sur l’estrade, l’école alternative officielle à l’intérieur des murs de l’Éducation Nationale. Elle campe complètement à l’intérieur de l’école de la République ; ses instituteurs choisissant des chemins particuliers pour remplir les objectifs communs à toutes les écoles.

Maria Montessori fut en Italie à la fin du XIXème siècle une figure rare de femme-combat, comme il en est de temps à autre. Première femme médecin de la péninsule, elle se consacra à ces gamins rebuts de la Révolution Industrielle, qui hantaient les rues européennes. L’État – l’Église aussi, on le suppose – fut satisfait de se débarrasser ainsi d’une tâche immense, et de médecin, Montessori devint pédagogue, théorisant au fur et à mesure la philosophie de ce rapport à l’enfant, dont l’optimisme, la croyance en demain, ne s’est jamais démenti depuis, arguant simplement – plus jolie formule qu’on puisse lire sur l’école – que « tout enfant est perfectible ». Elle fonda ainsi une « pédagogie scientifique » disait-elle, qui menait plusieurs chantiers de front : la formation des enseignants, la psychologie de l’enfant, les rythmes d’apprentissage, le matériel des classes aussi, tricotant du coup un enfant libre (mais encadré, à la différence justement des « libres enfants de Summerhill ») dont le projet est de s’inscrire dans une société particulière, donc de fabriquer le citoyen autant que l’individu. Révolutionnaire, à sa façon, évidemment, Montessori. Beaucoup de points communs avec les écoliers Freinet, avec cependant chez ces derniers quelque chose de plus collectif ; le syndicaliste « Ecole émancipée » qu’était Célestin Freinet visait un degré de citoyenneté militante derrière le gamin, et ses enseignants se voulaient des hussards noirs, mais particuliers.

Quand on observe l’architecture-Montessori, on ne peut qu’admirer ces « périodes sensibles » de l’enfant, de l’ado ; ce qu’ils sont à ce moment-là, ce qu’il faut saisir de ces failles, de ces opportunités ; ce qu’ils demandent : de 0 à 6 ans, les aider à faire tout seul ; de 6 à 12 ans, l’âge moral ; de 12 à 18, l’âge social : aide-moi à être avec les autres, puis cet âge politique – aide-moi à m’engager, qu’on peut nommer sans doute l’âge de la Cité… Franchement pertinent et de très belle facture, ce projet pour l’homme qui vient ; peut-être un brin rigide. Mais la question d’une chercheuse en fin de séquence fit apparaître l’importance de la recherche-action chez les Montessori. De même que ce concept d’« absorption » démontrant combien l’élève est une éponge, bons et mauvais côtés, une personne, et non ce cerveau formaté au psytachisme, que d’aucuns voulaient et continuent de vouloir. Techniquement, et comme dans la plupart des théories pédagogiques actuelles, les cycles sur plusieurs années reconnaissant enfin le rythme de l’apprentissage sont évidemment dans Montessori, de même que cette pédagogie les uns par les autres, prenant en compte l’interactivité entre apprenants, ainsi que le fondamental du ludique dans les avancées. Parmi tant d’autres choses… Dans l’assistance, où dominait visiblement un type d’enseignants anciennement ouverts, mais à la retraite, quelques très jeunes parents avaient l’œil rêveur, pensant au bonheur de la petite, un peu timide et si fragile, qu’il faudrait pourtant immerger un jour ou l’autre dans le grand bain des autres. Alors, ce genre d’école…

L’intervenant Montessori fit état d’une considérable poussée de la demande parentale ces temps-ci ; peu étonnant, quand on sait le sentiment d’insécurité dans tous domaines qui semble caractériser notre société. 150 écoles en France ; beaucoup en Angleterre, Allemagne, Pays-Bas (dernière base de Maria Montessori), pays scandinaves. C’est à la fin du débat qu’arriva, comme un léger retard de vol, l’info qui fâche : 5000 euros, par exemple, par année de Maternelle (il y en a deux). Un ange passa. Ainsi, de petites et superbes républiques parfaitement autonomes, réservées à un nombre réduit de personnes nanties et largement informées, habitent l’espace à deux coudées de classes banales, mélangées (la mixité sociale en classe Montessori ??) souvent encore surchargées, travaillant elles aussi en projets, mais avec moins de souplesse et de moyens… Les écoles de la République, subitement plus ternes, sous les soleils épanouissants de ces niches à gamins heureux. Comme un malaise, tout de même, quant aux conditions sociaux-économiques, mais pas que. Ainsi fut rapidement souligné, dans le trop court débat suivant les exposés, que le projet de l’école en France n’acquiescerait pas à la demande feutrée du directeur de la petite école aux 3 enseignants par niveau : que chaque parent, via ses impôts, puisse accéder à l’école de son choix, sur les deniers publics ; école publique ou école alternative. Le temps a manqué sans doute pour mettre en question cette étrange dichotomie ; innovation alternative contre conservatisme école publique ; inventions et libertés d’un côté, contraintes de l’autre, et bien sûr, enfant heureux face à enfant subissant… Tout de même, fortement caricatural ! Pour autant, et cela sera ma conclusion à la sortie de cette fort intéressante séquence, dont on peut déplorer l’aspect un peu inachevé : c’est vers une mutualisation école nouvelle, école plus traditionnelle, École Publique, écoles alternatives de la qualité des Montessori, qu’il faut faire évoluer les systèmes d’enseignement. Et non laisser tel quel ce ciel de planètes étanches. Il y a des obligations de programme, des savoirs, certes, mais aussi un individu à éduquer et à conduire à s’épanouir. Des savoirs, des savoir-faire, des savoir-être et ce bonheur d’apprendre qui doit redevenir de saison, un mot suranné qui doit réintégrer l’espace pédagogique.

De même qu’un peu de Freinet a parfumé tellement d’écoles, et ce, bien au-delà des classes labellisées, on veut croire que du Montessori, comme une odeur d’Italie, se mêlera demain, et bien au-delà des Maternelles, à l’abécédaire des familles. La République et son école ne peuvent que s’honorer de tels contrats, à condition qu’elle fasse partie de la philosophie propre aux écoles alternatives… Or, « Changeons l’école, nous sommes tous ministre de l’éducation », voilà le titre du guide annuel des écoles différentes ; pour moi ce n’est certainement pas le bon chemin.

 

Lire aussi la chronique de notre ami Jean-François Vincent sur les écoles Steiner

http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/culture/item/un-enseignement-alternatif-les-ecoles-steiner-waldorf

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    04 juin 2016 à 13:37 |
    Petit complément à ma chronique sur les écoles Steiner : les écoles Montessori présentent les mêmes avantages que les écoles Steiner (enseignement personnalisé, détermination de la future « vocation » professionnel) sans en avoir les inconvénients (les doctrines ésotériques absconses du fondateur qui les ont fait, un temps, rangé dans la liste noire des sectes). Reste à évaluer les performances réelles des élèves. Celles de ceux des écoles Steiner sont notablement au-dessous de la moyenne…

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