Pédagogie : le renseigné et l’enseigné

Ecrit par Martine L. Petauton le 19 mars 2016. dans La une, Education

« Éduquer, ce n’est pas remplir un vase, mais allumer un feu » Montaigne, De l’éducation dans Les Essais

Pédagogie : le renseigné et l’enseigné

On trouve, c’est vrai, à peu près tout dans les réseaux sociaux ; le vrai du faux de Facebook, on le sait, étant loin de fermer boutique… mais un post récent, dirigeant nos émois vers un lien (dont je ne garantis pas l’intégrale véracité du récit) vaut qu’on s’y arrête.

On nous y raconte les malheurs d’un professeur des écoles, pas soutenue par sa hiérarchie – la pauvrette ! Avait-elle molesté un petit élève ? Que nenni. Dans une leçon de géographie, sur les fleuves français, au lieu de « faire cours », elle avait donné directement à son élève le nom du fleuve arrosant Paris, la Seine. Et vous tous – hormis peut-être quelques enseignants – de s’esclaffer, à la suite des x commentaires du post sur FB : – franchement, du n’importe quoi, cette école, en France, ma pov’dame !

Depuis quand donner la réponse, en classe, sans les procédures, serait-il contestable ? A mon modeste avis, depuis qu’enseigner existe.

Si le récit sur le nom du fleuve est, certes, un mauvais choix, propre à tous les raccourcis fallacieux pouvant sembler friser le ridicule, ce n’est pas pour autant qu’il soit à négliger, car il éclaire à nouveau ce conflit renseigner/enseigner, qui couve la redondante et importante fracture entre les tenants de la pédagogie active, et ceux, non moins nombreux, des leçons magistrales, à fonctionnement du haut vers le bas – « descendant », disait du reste, joliment, le contenu de l’article proposé par le lien FB.

Le gamin, qui, dans la rue, m’apostrophe en me demandant le nom du fleuve qui… je le renseigne, mais s’il est dans ma leçon de géo, ce n’est pas le même cas de figure. On peut aussi imaginer qu’un guide ou conférencier de talent lui fournisse plein d’infos sur la chose. On ne dira rien, évidemment, des clics-savoirs-Google-Wikipedia, fondamentaux, utilissimes mais d’une autre nature que le rôle du maître. Aucune concurrence entre l’école et ces outils de renseignements, précieux, mais autres. En classe, c’est d’un autre service qu’il s’agit. Tout autre. J’enseigne, donc je dois faire pratiquer à l’élève des process, qu’il a acquis, ou qu’il acquiert, qui vont ensuite et ailleurs l’équiper pour cet « apprendre à apprendre » si fondamental. La Seine n’est qu’un prétexte à engranger des savoir-conduire. Ce n’est en rien, pour l’enseignant, un simple renseignement, une bribe de connaissance.

Mais pour les contestataires des pédagogies actives – toutes espèces confondues – c’est le chiffon rouge du « pédagogisme », l’ombre portée des Sciences de l’Educ… Pftt !! l’enfer dans le cartable. On ne va pas, ici, lister à nouveau – la plupart de mes chroniques sur Reflets l’ont modestement recensé – ce qui fait se fâcher tout rouge l’honnête parent en prise avec les « toquades » des enseignants de sa progéniture ; le non-compréhensible, le mal-lisible, le non-sens, la perte de temps apparemment abyssale (pourtant, « enseigner c’est l’art de perdre son temps » disait un certain) de manières de faire, un vocabulaire, surtout, qui, la plupart du temps (sauf à avoir été solidement expliqués) ont comme défaut majeur d’être différents des pratiques de l’école fréquentée en son temps par le parent. On ne se retrouve pas dans ce qu’on vit comme étrangeté. Et l’école, c’est son enfance, donc le soi du soi…

L’affaire se corse, on le sait depuis des lunes, avec la transposition du conflit à l’intérieur du corps enseignant ; certains se définissant comme violemment hostiles aux pratiques, aux postures, dites modernes. Les hurlements ces temps-ci qui accompagnent la réforme de l’orthographe ; ceux – on les perçoit encore distinctement – qui ont chahuté l’an passé la Réforme du collège, ne sont pas d’une autre eau. Je crois remarquer également – pourcentages ? à mon avis, assez élevés – que dans les jeunes enseignants, prospère un troupeau notoire de ces anti-pédagogie active, au motif des difficultés multiples, des entrées alimentaires dans un métier qui ne peut être que de vocation, des arc-boutés sur un savoir savant, que le fait d’en faire un savoir enseigné, qui deviendrait un savoir approprié, fatigue et rebute. La croyance en son métier et en la république qui le sous-tend se faisant incontestablement plus rare…

Alors, la Seine – qui arrose bien Paris – allez donc visiter dans les manuels, et puis ailleurs, dans les sites propres à l’enseignement, comment à partir de ses méandres, sa pollution, ses menaces de crue centennale, et mille autres choses, on apprend dans toutes les petites écoles, les collèges et les lycées, à devenir, pas à pas, un citoyen français. Demain. Ce qui ne vous empêchera aucunement, ce soir, à la TV, de vous régaler d’un documentaire d’informations – non de formation – sur le grand fleuve.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    19 mars 2016 à 13:14 |
    C’est toute la différence entre « instruire » et « éduquer » : en 1932, le ministère de l’instruction publique est devenu ministère de l’éducation nationale. Changement d’appellation lourd de sens : on ne déverse plus simplement des informations/renseignements ; on « formate » les esprits pour qu’ils puissent ensuite apprendre de manière autonome ; ainsi l’enseignement ne porte pas uniquement – ni même principalement – sur une matière, mais sur une méthode. C’est, en effet, cela précisément qui distingue un prof de google…

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    • Martine L

      Martine L

      19 mars 2016 à 15:09 |
      Très bien compris, élève Vincent : " c'est ce qui sépare un professeur de Google" j'ajouterais : ce qui devrait impérativement...

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