Histoire

RDT / 68 : Le Parti socialiste, fils de Mai ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 19 mai 2018. dans La une, France, Politique, Histoire

RDT / 68 : Le Parti socialiste, fils de Mai ?

Dans le contexte du cinquantième anniversaire des « événements » de mai 1968, je voudrais poser ici une question importante : le Parti Socialiste issu du congrès d’Epinay (en 1971) peut-il être considéré après coup, et indirectement, comme « le fils de mai » ? En effet, en tant que jeune militant socialiste, ayant adhéré en 1974-1975 (j’avais 25 ans), je me rappelle du fait qu’un des quatre leaders de l’aile gauche du parti, le CERES (Centre d’Etudes, de Recherches et d’Education Socialiste), Jean-Pierre Chevènement, avait écrit cette formule dans un de ses livres, publié en 1975 : « Le vieux, la crise, le neuf » (Champs Flammarion). Ce sera le ciblage principal de cette chronique. Mais, il me faudra voir avant cela quel fut le rôle de la gauche non communiste (comme on disait à cette époque, où le Parti Communiste demeurait dominant au sein de la gauche) pendant le mois de mai 1968, et ceci à travers le comportement de deux hommes politiques : François Mitterrand et Pierre Mendès France. J’en profite pour signaler que le Parti Communiste fit tout, au moment des « événements », pour soutenir en sous-main le pouvoir gaulliste, faisant savoir au « Général » qu’il fallait tenir bon face à ce que le « parti » considérait comme une simple révolte de « petits bourgeois » en mal d’agitation.

François Mitterrand – il faut bien le dire – passa complètement à côté de la plaque lorsqu’il se déclara prêt à exercer le pouvoir dans le cadre d’un « gouvernement provisoire », une affirmation montrant qu’il mettait en cause les institutions de la Ve République (établies entre 1958 et 1962 par le général De Gaulle). C’était au moment où De Gaulle était parti (on ne savait pas où !), semblant ainsi laisser la place vide à qui voudrait la prendre. Nous avions su par la suite qu’il était allé auprès du général Massu à Baden-Baden  pour s’assurer du soutien de l’armée, au cas où ce serait « nécessaire »… C’était le 29 mai 1968. Pour François Mitterrand, ce fut un fiasco total ; on le fit apparaître comme un putschiste potentiel à la TV, alors entre les mains exclusives du pouvoir gaulliste ! Reste à parler de Pierre Mendès France. Dès le 27 mai, il s’était laissé convaincre d’aller à la grande manifestation du Stade Charléty. Je me dois de signaler qu’alors que François Mitterrand était mal vu notamment par le mouvement étudiant (en raison avant tout de son action pendant la Guerre d’Algérie, sous la IVe République, en tant que ministre de l’intérieur puis de la justice), Pierre Mendès France (membre du PSU, ou Parti Socialiste Unifié – jusqu’en mai 1968) était très populaire auprès de ce même mouvement étudiant (rappelons qu’il avait organisé la décolonisation de l’Indochine comme président du conseil également sous la IVe République et qu’il avait une image de « gauche morale »). Mais, Pierre Mendès France (PMF, comme on l’appelait) ne voulut pas apparaître comme se plaçant à la tête de ce qui ne pourrait se voir que comme un « coup d’Etat ». De ce fait, il décida de ne pas prendre la parole à Charléty, malgré l’insistance d’un certain nombre de personnes de son entourage.

RDT / 68 - Mai 68 : révolution, création, art…

Ecrit par Johann Lefebvre le 12 mai 2018. dans La une, Arts graphiques, Société, Histoire

RDT / 68 - Mai 68 : révolution, création, art…

En mai 68, l’expression artistique comme véhicule de la contestation et, d’une manière plus générale, du désir révolutionnaire, se trouve être à la jointure de deux lignées historiques jusque-là distantes, même si leur histoire sociale prend source, au cours du XIXe siècle, avec d’une part la « critique artiste » du capitalisme et, d’autre part, les différentes déclinaisons théoriques du marxisme. Ces dernières s’intéressent aux deux pôles essentiels qui articulent les modes de production modernes, à savoir l’aliénation et l’exploitation, et sont les plus entendues jusqu’à la fin de la première guerre mondiale et la révolution bolchévique, avec une pointe insurrectionnelle lors de la Commune de Paris. Elles constituent un ensemble complexe et varié, avec ses socialismes à géométrie variable, ses anarchismes à plusieurs branches ou ses syndicalismes catégoriels. Quant à la critique artiste, elle concentre davantage son propos sur les conséquences de l’aliénation et de l’exploitation, en particulier la transformation du décorum social et de la vie quotidienne, transformation générée par la marchandisation totale de toutes les zones de la vie, produisant à la fois falsification et séparation. Cette critique spécifique est d’abord la plus discrète, au sens où elle n’est déployée que par un groupe restreint de théoriciens et praticiens. Son apparition, c’est-à-dire son premier effleurement historique, est contemporain de la monarchie de juillet, elle s’attaque avant tout à un état d’esprit, à une morale, à une ambiance, et annonce déjà les attaques contre l’utilitarisme, la médiocrité des goûts bourgeois, les notions de confort, de réussite sociale, de carriérisme. Dans la pratique, elle invente les formes comme la bohème, le dandysme, avec la création autonome comme cœur de l’existence humaine, préfigurant à cet égard la notion à venir et toute proche d’art pour l’art.

Ces deux approches critiques vont progressivement converger au cours du XXe siècle. D’un coté les formes théoriques et pratiques du marxisme auront surgi réellement, mais dans l’ébauche et dans l’échec, et le processus de désintégration stalinienne (le marqueur étant la Hongrie en 56) va finir de déshabiller Marx sauvagement travesti en même temps que les conduits médiatiques, en plein essor, vont permettre la pleine diffusion des productions culturelles. Par ailleurs, dès la fin de la seconde guerre mondiale, l’intellectualisation de la jeunesse fait un bond en avant, les facultés de sciences humaines et de lettres connaissent un large succès, elles permettent des jonctions inédites, des transversalités entre domaines d’études, car elles contiennent le lectorat des théories naissantes : Benjamin, Adorno, Lefebvre, Marcuse, les situationnistes et autres avant-gardes, permettent un déplacement des lignes, et même si la critique qu’ils ventilent demeure d’inspiration hegelo-marxienne, elle ne peut plus, face aux nouvelles conditions existantes, s’arrêter au simple décorticage, maintes fois resucé, de l’exploitation généralisée, elle progresse sur le terrain de la vie quotidienne où une multitude d’aliénations nouvelles est en train de s’installer.

RDT /68 - 68 et ses affiches

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 mai 2018. dans La une, Arts graphiques, Société, Histoire

RDT /68 - 68 et ses affiches

Des milliers d’affiches pour dire le monde et l’Histoire qui se fait… Celles de mai 68, qui ne les a encore au coin de l’œil ? (il paraîtrait qu’on se les arrache à prix d’or, en brocantes).

Je les ai retrouvées, exposées (trop petit nombre et surtout trop peu, voire pas, exploitées) aux archives de Montpellier. On comprend mal du reste ce parti pris de simple illustration, semblant ne mériter rien d’autre qu’un vague coup d’œil. Défraîchies, si fragiles (quand il s’agissait de rares originaux sous verre), le reste reproduit.

Assez petit format ; nous parlerions d’affichettes, à peine plus conséquentes que de gros flyers, aux couleurs et traits presque enfantins, mais tellement signifiantes entre slogan, banderole et message. Un discours bien autant qu’une image, presque un trait publicitaire parfois. Naïves, penseront certains ; pas du tout, profondément efficaces et inscrites dans l’époque, diront d’autres, presque sérieuses au fond. Fond d’air très soixante-huitard, que ces affiches en noir, rouge et blanc, couleurs hautement symboliques, avides de libertés de tous ordres, mais aussi réfléchissant une période d’abondance, montrant en creux, en la refusant, la société de consommation. Que de bonheur, finalement, dans ce monde si lointain du nôtre… L’affiche et 68 ; « sous les pavés la plage » et sur ses murs, l’image qui veut faire sens. Ne pas perdre de vue l’importance de la Chine de Mao, dans les imaginaires d’alors, ses dazibao – fresque murale portant message – en guise de langue politique.

Il faut souligner que communiquer en 68 – le nerf de la guerre en toute époque – ne pouvait comme maintenant s’offrir le Net et la fabuleuse machine des réseaux sociaux ; un 68 et ses face books ! imaginons juste un peu : le rapport au nombre, au temps, aux messages ; mobiliser en deux clics ! Mais également les risques, notamment en fake news ; cauchemardons aussi de ce côté-là…

J’ai compulsé, proposé parallèlement à l’expo, un livre intéressant sur « les affiches de 68 ». Des pages d’images ; aucun texte accompagnant, ce qu’on peut regretter ; mais quelle somme ! Toutes les stars y sont avec une tonne de pépites inconnues en sus. Toutes chronologiquement classables en ce Mai, une marque de fabrique, pas moins. Qui (au pluriel sans doute) pour dessiner ? imaginer ? façonner le message. Quelqu’un, quelque part, au début, a probablement donné le genre, appuyé à la fois sur les murs chinois ou d’Amérique latine, et sur les affiches proprement syndicales, et tout a suivi, reproduit aussi vite que les rotatives de ce temps, préhistorique face à nos imprimantes et leur vitesse de la lumière.

Mai 68 : présentation de quelques représentations

Ecrit par Johann Lefebvre le 05 mai 2018. dans La une, Actualité, Société, Histoire

Mai 68 : présentation de quelques représentations

Le mois de mai 1968 est non seulement un événement, mais c’est aussi un avènement. La preuve en est que très souvent, dans les propos de ceux qui l’ont vécu, de près ou de loin, il est question d’un avant et d’un après. Ce qui peut cependant surprendre encore, malgré l’accumulation des documents, des témoignages et le recul historique, c’est que certaines représentations liées à ce printemps mouvementé sont toujours – car déjà à l’époque – le fruit de falsifications tenaces, d’illusions idéologiques coriaces et d’arrangements avec la réalité pourtant limpide de conditions parfaitement lisibles, puisque vécues, dès les années cinquante.

Beaucoup ont prétendu, et prétendent encore, sans peur du ridicule, que Mai 68 était imprévisible et inattendu, d’autant que c’est arrivé, disent-ils, à l’apogée d’une séquence socio-économique, appelée plus tard « les trente glorieuses », quand l’économie était en pleine possession de ses moyens, avec un chômage réduit, une production et une circulation optimales. Ce sont précisément ces conditions matérielles, dont la mise en place remonte au XIXe siècle, qui n’avaient pas pour autant altéré mais, bien au contraire, consolidé la société de classes, tout en maintenant les luttes révolutionnaires dans l’échec, qui vont produire dialectiquement leur critique et maintenir le motif révolutionnaire en tant que possibilité historique. Certains théoriciens, et particulièrement ceux qui tentaient de vérifier les éléments de critique sociale dans la pratique, avaient très tôt compris que les conditions étaient réunies pour qu’un tel mouvement, contestataire, insurrectionnel puis révolutionnaire, puisse surgir réellement, dans la vie quotidienne, et morceler l’ensemble des truquages du vieux monde. « L’histoire présente peu d’exemples d’un mouvement social de la profondeur de celui qui a éclaté en France au printemps de 1968 ; elle n’en présente aucun où tant de commentateurs se sont accordés pour dire que c’était imprévisible. Cette explosion a été une des moins imprévisibles de toutes. Il se trouve, tout simplement, que jamais la connaissance et la conscience historique d’une société n’avaient été si mystifiées » (1).

Les conditions matérielles, évoquées plus haut, avaient progressivement, depuis le sortir de la seconde guerre mondiale, évolué selon les modalités de la séparation, théorisée dès la fin des années 50 entre autres par les situationnistes et envisagée quelque temps avant par l’École de Francfort. Quant à Henri Lefebvre, référence notoire chez les étudiants de l’époque, connu par eux pour sa critique de la vie quotidienne et plus particulièrement pour son ouvrage La Proclamation de la Commune, il n’avait fait que reprendre bon nombre de thèses parues dans la revue Internationale Situationniste, ce qu’il reconnaîtra assez vite d’ailleurs.

Les siècles et les hommes passent, l’antisémitisme demeure (et demeurera)

Ecrit par Laurent Sagalovitsch le 28 avril 2018. dans La une, Actualité, Société, Histoire

Les siècles et les hommes passent, l’antisémitisme demeure (et demeurera)

Avec l’autorisation de l’auteur de ce texte, Laurent Sagalovitsch, publié sur Slate le 26 avril 2018 :

http://www.slate.fr/story/160909/les-siecles-et-les-hommes-passent-lantisemitisme-demeure-et-demeurera

 

Vous pourrez écrire toutes les tribunes que vous voulez, signer toutes les pétitions, passer votre temps à hurler votre indignation, rien n’y fera : l’antisémitisme perdurera aussi longtemps que le monde sera.

Il n’existe aucune solution finale pour lutter contre l’antisémitisme et mon pessimisme qui, je le crains fort, ne soit rien d’autre qu’une lucidité poussée à son extrême, m’incline à penser qu’aussi longtemps que le monde sera monde, l’aversion envers les Juifs continuera à prévaloir quand bien même cesseraient-ils tout bonnement d’exister.

Vous pourrez écrire toutes les tribunes que vous voulez, signer toutes les pétitions, les unes après les autres, passer votre temps à hurler votre indignation et clamer votre dégoût, rien n’altérera cette pensée répandue dans à peu près toutes les couches de la population et présente sous toutes les latitudes, que les Juifs dans leur ensemble sont une engeance nuisible au sort commun de l’humanité.

Ce coupable idéal

Il suffit de tendre l’oreille pour s’en apercevoir : alors que les Juifs représentent une portion microscopique de la population mondiale, une minorité tout à fait insignifiante au regard de son nombre, ils demeurent envers et contre tout cet immuable objet de fixation, de fascination et de répulsion vers qui tous les regards continuent de se tourner.

Pas une journée ne se passe sans qu’ici ou là ou encore ailleurs, on ne s’en prenne à l’un d’entre eux, soit pour le frapper, soit pour le tuer, soit pour l’invectiver, dans un parti-pris d’autant plus étonnant que la plupart du temps, le juif, si ce terme a un sens, a le goût voire même l’obsession de la discrétion et que rares sont les occasions où il ose se mettre en avant.

Il n’empêche : quelle que soit sa façon d’agir, quel que puisse être son rôle joué dans la société, sa manière d’être au monde, le juif demeure ce coupable idéal dont on se plaît à stigmatiser les fautes sans être jamais capable d’énoncer en quoi ces fautes pourraient bien consister comme si, par une sorte d’axiome métaphysique, il devait supporter sur ses épaules le poids de cette faute par ailleurs impossible à déterminer et de là inexpiable puisque imaginaire.

Politiques économiques : de quoi parle-t-on ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 20 avril 2018. dans Economie, La une, Histoire

Politiques économiques : de quoi parle-t-on ?

Dans cette chronique, je vais me limiter à ce qui se passa au XXe siècle et dans les débuts du XXIe. Donc, pas question ici de remonter jusqu’au XVIIIe siècle à l’époque d’Adam Smith et de sa théorie de « la main invisible » (le libéralisme), et encore moins au « mercantilisme » français, qui nous ramènerait à la France colbertiste (avec le rôle de l’Etat) du règne de Louis XIV. Nous allons donc essentiellement nous concentrer sur la période dite « contemporaine » (au sens large), c’est-à-dire celle qui vit s’opposer des conceptions de politique économique libérale, avec un très faible rôle de l’Etat, et des visions de politique économique interventionniste, fondée sur un important rôle de l’Etat. J’ajoute que je me limiterai – sauf à certains moments – au cas de la France, en sachant que nos compatriotes ont toujours eu un rapport à l’Etat extrêmement contradictoire, lui demandant de les laisser « tranquilles » (ces gens « d’en-haut », « ils », ou encore « eux »), sauf pour des réclamations d’aides en cas de problèmes (avec ce que j’appellerais le « Allo, l’Etat, bobo ! »).

Dans la période définie, on reconnaissait la droite au fait qu’elle pratiquait une politique dite de l’offre (ou de la production), de nature monétariste (priorité à la valeur de la monnaie) s’opposant ainsi à toute idée de relance de la demande ou de la consommation, donc d’augmentation du pouvoir d’achat (au profit de celle consistant à réduire les éventuels déficits). Il est important de signaler le fait que les libéraux – sur le plan économique – furent très influencés, au XXe siècle, par les thèmes économiques développés par l’autrichien Friedrich Hayek (1899-1992), prix Nobel d’économie (en 1974), et chef de « L’Ecole autrichienne », et l’américain Milton Friedman (1912-2006), prix Nobel d’économie (en 1976), membre du Parti Républicain, à la tête de « L’Ecole de Chicago » (les Chicago Boys). Ces économistes ultra-libéraux furent à l’origine des politiques économiques de dérégulation du rôle de l’Etat, par exemple en Grande-Bretagne avec Margaret Thatcher, aux Etats-Unis avec Ronald Reagan, et déjà au Chili après le coup d’Etat d’Augusto Pinochet contre le socialiste Salvador Allende en 1973 ; dans ce dernier cas, Milton Friedman considérait le Chili comme un laboratoire pour appliquer ses théories économiques.

Face à ces politiques de droite, on reconnaissait la gauche au fait qu’elle développait une politique de la demande, ou de la relance par la consommation, avec augmentation du pouvoir d’achat. Ce type de conception de la politique économique était issu des idées développées par le britannique John Maynard Keynes (1883-1946), qui n’avait pourtant rien de « socialiste », dès qu’il eût écrit son ouvrage (fondamental) sur La théorie générale ; une somme qui prônait l’abandon (après guerre) du « laisser faire » libéral. On pourrait définir Keynes comme une sorte de néo-libéral progressiste qui avait pour but de faire en sorte que le système capitaliste puisse être au service du plus grand nombre d’individus – y compris les plus défavorisés. Après sa mort, les idées de Keynes furent appliquées (plus ou moins), notamment dans le cadre de la constitution de « L’Etat Providence » (ou Welfare State) dans l’ensemble des pays occidentaux. Or, que se passait-il avec cette opposition (parfois dans le cadre du « stop and go », alternant ralentissement et relance de l’économie) entre ces deux types de politiques ? La politique de l’offre avait l’avantage de renflouer les caisses, de lutter contre les déficits ; mais elle augmentait les inégalités sociales. Parallèlement, la politique de la demande augmentait certes le pouvoir d’achat, mais vidait les caisses et provoquait en plus une augmentation uniquement provisoire du pouvoir d’achat, vite grignotée par l’inflation, ou hausse des prix.

Unions Nationales en France

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 07 avril 2018. dans La une, France, Politique, Histoire

Unions Nationales en France

Je voudrais d’abord préciser qu’il ne faudrait pas confondre la notion liée à des moments d’unions nationales avec celle de gouvernements d’union nationale. En effet, ces derniers furent très rares dans notre pays, et ne regroupaient pas tous les partis politiques (ceux perçus comme extrémistes, à gauche comme à droite, n’en firent jamais partie). Par contre, notre pays connut de nombreux moments où le peuple français se retrouva dans les rues pour manifester en communion par rapport à un événement grave, comme pour ces dernières années dans les cas de réactions face au terrorisme islamiste. Je vous propose de commencer en 1789, au début de la Révolution française, et de remonter jusqu’à nos jours, en liant ainsi l’Histoire et l’Actualité, ce qui constitue le principe de base des « Racines d’Actu », dont vous trouverez plusieurs exemples dans le cadre des chroniques que j’ai publiées pour Reflets du Temps depuis sa création comme site en 2009.

Le 14 juillet 1790 eut lieu la Fête de la Fédération, le premier anniversaire de la Prise de la Bastille. Cette fête symbolique se déroula sur le Champ-de-Mars de Paris. Louis XVI y assista et y prêta même serment à la Nation et à la loi, ceci dans un vrai climat d’union nationale, en présence des députés des 83 départements français de cette époque. Cet événement est fêté, tous les 14 juillet, depuis l’année 1880 (IIIe République), en tant que Fête nationale française et bien sûr par rapport à celle de la Prise de la Bastille. Par la suite, il y eut bien sûr la célèbre nuit du 4 août 1789. Ce fut la séance de l’Assemblée nationale constituante au cours de laquelle on vota la suppression des privilèges féodaux (certes uniquement rachetables, mais…). Débutée le 4 août à six heures du soir, elle se prolongea jusqu’à deux heures du matin. A côté des privilèges féodaux, il y eut l’abolition de tous les privilèges des ordres, des provinces, des villes, et des corporations, à l’initiative du futur Club des Jacobins, dans une ambiance de surenchère à la fois fraternelle et liée à la peur face à ce que l’on pouvait savoir du phénomène dit de la « Grande Peur » ; cette dernière fut un mouvement de jacqueries et de révoltes engendrées par une peur collective, qui se produisit essentiellement du 20 juillet 1789 au 6 août 1789, tout en se prolongeant au-delà de cette dernière date.

Beaucoup moins connu, il y eut, toujours pendant la Révolution, l’épisode du « baiser Lamourette ». Adrien Lamourette était un prêtre lazariste, favorable à la Révolution. Rallié à l’Église constitutionnelle, il devint le premier évêque constitutionnel de France. Elu député, il fut le célèbre instigateur du fraternel « baiser Lamourette », qui réconcilia temporairement les partis, lors de leurs premières grandes divisions. Le 7 juillet 1792, à l’Assemblée législative, en plein débat, âpre, sur la « patrie en danger », il proposa en effet à ses collègues élus de s’embrasser en signe de réconciliation, et provoqua ainsi un court moment de réconciliation entre les partis, avec des embrassades. Cet épisode très ponctuel rappelle évidemment l’ambiance et les embrassades de la nuit du 4 août 1789. On peut considérer Lamourette comme un ancêtre de la future démocratie chrétienne, ou du progressisme chrétien en général. Demandons-nous au passage si tout ce qui fut lié à la « patrie en danger » ne représenta pas également un moment relatif de cohésion nationale, mais bien sûr uniquement pour les partisans de la Révolution, en raison du comportement hostile de Louis XVI envers celle-ci (dès sa tentative de fuite à Varennes en juin 1791), et des nobles qui avaient commencé à émigrer ; en tout cas, il y eut le célèbre discours de Danton à l’Assemblée nationale le 2 septembre 1792 : « Il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France est sauvée… ».

LES DURIN, LA SAGA 8 et Fin

Ecrit par Patrick Petauton le 17 mars 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

LES DURIN, LA SAGA 8 et Fin

Une progression sociale figée

 

Un jeune couple qui s’installe dans une exploitation agricole est toujours soumis à un choix un peu délicat : fermage ou métayage ?

La première alternative, qui peut sembler plus intéressante, car elle permet en fonction des aléas de la récolte de produire des bénéfices plus importants et laisse aussi une plus grande part de liberté, n’est, à vrai dire, pas dénuée de risques importants, car elle nécessite un investissement de départ en argent. Il faut donc très souvent emprunter sur une durée réduite ; mais pourra-t-on rembourser ?

Aussi beaucoup, prudents, optent pour un métayage basé sur le partage des produits récoltés et des bénéfices réalisés, solution qui peut sembler idéale pour qui ne roule pas sur l’or.

Qui dit partage, sous-entend honnêteté, ce qui très souvent n’est pas la vertu principale des propriétaires. Petits bourgeois aisés et sans scrupules, ils exploitent facilement leurs métayers qui presque toujours analphabètes, et ne sachant guère compter, sont des proies faciles. De plus le contrat toujours profitable au bailleur, qui peut refuser son renouvellement, voire l’annuler sans préavis, impose au locataire un certain nombre de travaux corvéables : fourniture et transport de bois de chauffage, entretien du jardin du propriétaire, réfection de certains bâtiments…

Pourtant fils de fermier, Jean Durin enfant se devait d’occuper, dans l’église du bourg, la chaise capitonnée de sa riche patronne, les dimanches où elle n’assistait pas à l’office. Devoir qu’un jour il oublia, préférant aller musarder à quelques jeux de son âge. La Dame rapidement informée convoqua les parents et les menaça de renvoi. Encore au tout début du XXe siècle les propriétaires ne plaisantaient pas.

Métayers durant quatre générations, les Durin devront attendre Jean-Baptiste et Marie Bourgeon, parents de Jean Durin, pour devenir fermiers, accédant ainsi à une relative ascension sociale.

En 1919, et bientôt suivis de leur fils Jean, vivant, mais blessé et brisé par une guerre inutile et cruelle, ils quitteront définitivement La Garde pour devenir propriétaires d’une exploitation à Teillet-Argenty, réalisant ainsi le rêve récurrent et toujours inassouvi de leurs ancêtres. Tombé sous les balles ennemies quelque part en Macédoine, Antoine,le second fils, ne partagera pas cette accession tant méritée à la propriété. Quant à Marie-Louise, la sœur, elle épousera un paysan de Lavault-Sainte-Anne, en surplomb du cher…

Cette stagnation de la progression sociale fut surtout liée à l’absence quasi totale d’instruction chez les gens de la terre, et à l’impossibilité de l’obtenir ; nulle école dans nos campagnes. Qui sait lire, écrire et compter, à part quelques bourgeois devenus châtelains qui règnent en maîtres et méprisent les paysans.

Psycho-histoire : « L’expérience » de Milgram

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 10 mars 2018. dans La une, Société, Histoire

Psycho-histoire : « L’expérience » de Milgram

Je pense que peu de personnes – jeunes notamment, et n’ayant pas fait d’études de psychologie, de sociologie, ou d’histoire – ont entendu parler de ce qui eut lieu, dans les années 1960-1963, aux États-Unis, et qui fut présenté comme une « expérience » fondée sur des « tests psychologiques », tout ceci sous le couvert d’annonces dans un journal (afin de trouver des volontaires), et en présence de nombreuses « blouses blanches », un peu équivalentes – d’une certaine façon – à celles que l’on pouvait trouver dans un hôpital, ou une clinique. J’ajoute le fait que le très bon film français I… comme Icare, réalisé par Henri Verneuil, avec Yves Montand dans un rôle d’un procureur (un Attorney aux Etats-Unis) – une sortie en salle en 1979 –, reprit les bases de cette « expérience » ; on y trouve notamment une scène célèbre où le « bourreau » potentiel (je m’expliquerai plus loin) finissait par essayer de souffler de bonnes réponses à la « victime » (même chose), tout en lui envoyant des décharges électriques, en raison des réponses non… « valides » du second… Mais, que s’était-il donc passé dans le cadre de « l’expérience » réalisée par Stanley Milgram ?

Ma toute première connaissance personnelle de confrontation au comportement d’êtres humains face à l’obéissance à l’Autorité – puisqu’il s’agissait de cela – eut lieu lors de mes études. Etudiant en Histoire à l’Université des Lettres et Sciences Humaines de Clermont-Ferrand, j’avais eu le privilège d’assister à une conférence de Max Gallo sur le fascisme italien (dont il fut l’un des grands spécialistes), un cours d’une durée d’environ deux heures au cours duquel il nous raconta, notamment en liaison avec le slogan fasciste « Mussolini ha sempre ragione » (Mussolini a toujours raison), face à notre amphi pétrifié, ce qui s’était produit lors de ces fameux « tests » américains du début des années 1960. Je vais y venir, mais je dois vous dire d’abord que mon traumatisme fut si grand que, dès les débuts de mon professorat d’Histoire, j’avais – chaque année, en terminale, puis en première – raconté, et fait réagir mes élèves (stupéfaits, eux aussi…) sur ces éléments extrêmement troublants. Exposons donc rapidement les faits. Il s’agissait de ce que l’on appelle depuis « l’expérience de Milgram », Stanley Milgram (1933-1984) était à l’époque un psychologue américain, qui organisa ces « tests », dans le cadre de l’Université de Yale (à New Haven, Etat du Connecticut). Il voulait mesurer le degré de soumission à l’Autorité, mais pas n’importe quelle autorité… Ces « tests » furent présentés comme une sorte d’expérience d’apprentissage sur la mémorisation. Les volontaires (« bourreaux » potentiels, totalement ignorants qu’ils seraient en réalité les cobayes de l’expérience) étaient rétribués et issus de milieux sociaux et culturels diversifiés. Il n’y avait que des hommes, entre 20 et 50 ans. Les « victimes » et les représentants de « l’Autorité » étaient tous – ce qui est fondamental – des comédiens professionnels. Des questions, sur des listes de mots à retenir, étaient posées aux « victimes » potentielles, attachées à un siège muni d’électrodes, et, en cas de réponses fausses, le « bourreau » devait sanctionner la « victime » par une décharge électrique de plus en plus forte au cours du déroulement de l’expérience ! C’était la « règle »… définie par l’Autorité… 636 « bourreaux » potentiels furent testés. Alors, tenez-vous bien… En effet, si les électrodes avaient été vraiment branchées, plus des 2/3 des « bourreaux » cobayes seraient allés jusqu’à une obéissance maximale – occasionnant ainsi des lésions plus ou moins graves, ou même, dans un certain nombre de cas, le décès, pour les « victimes » !

LES DURIN, LA SAGA 7

Ecrit par Patrick Petauton le 10 mars 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

Le Cher, un allié dont il faut se méfier

LES DURIN, LA SAGA 7

L’actuel randonneur qui chemine sur les chemins escarpés des Gorges du Cher, pourrait penser que la rivière que n’enjambait aucun pont fut une barrière presque infranchissable entre les villages des deux rives, et limita fortement les contacts entre leurs habitants. Cela serait une grossière erreur, comme le prouvent les mariages assez fréquents par le passé entre les Lignerollais et les habitants de Saint-Genest ou de Sainte-Thérence qui n’eurent jamais peur de se mouiller les pieds…

Ainsi Jean Petauton, mon lointain ancêtre, venu de Saint-Genest un peu après la Révolution, franchit la rivière pour épouser Elisabeth Chicoix et s’installer à Lignerolles comme vigneron.

Semblablement, les ravins du Cher qui nous semblent de nos jours sauvages et déserts représentaient autrefois des lieux d’activité et de passage importants et fréquentés. Chaque parcelle était cultivée et de nombreux chemins serpentaient dans les côtes et longeaient le cours d’eau.

Indispensable, cette rivière, car les hommes de la terre devaient passer par elle pour transformer les céréales en farine dans les moulins hydrauliques installés sur ses berges, et la profession de meunier souvent héréditaire et très ancienne fut longtemps présente à Lignerolles comme l’atteste son blason représentant trois roues à aube.

L’ancien cadastre de 1814 mentionne sept moulins sur la commune de Lignerolles. Tous disparaîtront, concurrencés par les grandes minoteries électriques du début du XXe siècle.

Si les premiers Durin confient le grain au proche moulin de Labique pourtant situé à Sainte-Thérence sur la rive opposée, mais dont un batelier assure le transport de la marchandise vers l’autre berge ; leurs descendants doivent se rendre au moulin de Prat un peu plus en amont, car le meunier de Labique a réduit sa pratique à la seule commune de Sainte-Thérence.

Emportant tout dans leur colère, soudaines et parfois imprévisibles, elles font trembler les riverains, ces crues du Haut Cher, tant elles peuvent être terribles. Malheur aux bestiaux trop près du cours d’eau, ils seront emportés par le courant. Une passerelle construite dans le méandre de Labique se révéla très pratique mais n’eut qu’une durée très éphémère, la première crue la détruisit sans merci, ne laissant que quelques traces encore visibles de nos jours.

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