Histoire

LES DURIN, LA SAGA 7

Ecrit par Patrick Petauton le 10 mars 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

Le Cher, un allié dont il faut se méfier

LES DURIN, LA SAGA 7

L’actuel randonneur qui chemine sur les chemins escarpés des Gorges du Cher, pourrait penser que la rivière que n’enjambait aucun pont fut une barrière presque infranchissable entre les villages des deux rives, et limita fortement les contacts entre leurs habitants. Cela serait une grossière erreur, comme le prouvent les mariages assez fréquents par le passé entre les Lignerollais et les habitants de Saint-Genest ou de Sainte-Thérence qui n’eurent jamais peur de se mouiller les pieds…

Ainsi Jean Petauton, mon lointain ancêtre, venu de Saint-Genest un peu après la Révolution, franchit la rivière pour épouser Elisabeth Chicoix et s’installer à Lignerolles comme vigneron.

Semblablement, les ravins du Cher qui nous semblent de nos jours sauvages et déserts représentaient autrefois des lieux d’activité et de passage importants et fréquentés. Chaque parcelle était cultivée et de nombreux chemins serpentaient dans les côtes et longeaient le cours d’eau.

Indispensable, cette rivière, car les hommes de la terre devaient passer par elle pour transformer les céréales en farine dans les moulins hydrauliques installés sur ses berges, et la profession de meunier souvent héréditaire et très ancienne fut longtemps présente à Lignerolles comme l’atteste son blason représentant trois roues à aube.

L’ancien cadastre de 1814 mentionne sept moulins sur la commune de Lignerolles. Tous disparaîtront, concurrencés par les grandes minoteries électriques du début du XXe siècle.

Si les premiers Durin confient le grain au proche moulin de Labique pourtant situé à Sainte-Thérence sur la rive opposée, mais dont un batelier assure le transport de la marchandise vers l’autre berge ; leurs descendants doivent se rendre au moulin de Prat un peu plus en amont, car le meunier de Labique a réduit sa pratique à la seule commune de Sainte-Thérence.

Emportant tout dans leur colère, soudaines et parfois imprévisibles, elles font trembler les riverains, ces crues du Haut Cher, tant elles peuvent être terribles. Malheur aux bestiaux trop près du cours d’eau, ils seront emportés par le courant. Une passerelle construite dans le méandre de Labique se révéla très pratique mais n’eut qu’une durée très éphémère, la première crue la détruisit sans merci, ne laissant que quelques traces encore visibles de nos jours.

LES DURIN, LA SAGA – 6 -

Ecrit par Patrick Petauton le 03 mars 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

Et pourtant on se distrait...

LES DURIN, LA SAGA – 6 -

Si les journées de travail sont interminables, il demeure cependant un peu de temps pour le repos et les loisirs. Béni par l’Église, le dimanche est le jour de la détente bien méritée. Certes, quelques travaux sont néanmoins indispensables, les animaux ne connaissant pas la trêve dominicale et il faut bien les nourrir, mais du moins on s'abstiendra d'aller travailler dans les champs ce jour là.

       Les plus anciens prendront la direction du bourg pour vider une chopine dans un cabaret , et rencontrer les gens du village. On échangera de nombreuses paroles et les quelques récentes nouvelles de la paroisse : François Chicois serait à l’hôpital, le père Liconnet d'Argenty n'en aurait plus pour longtemps, trois vaches seraient  crevées au domaine des Barchauds et le jeune Antoine Chappy fréquenterait officiellement la Marie Gaume de Saint Genest. ..

        Le cabaret n'est pas le domaine des femmes , qui elles, ne disposeront que de peu de temps à la sortie de la messe pour obtenir les mêmes informations mais ne s'en priveront pas.   

       « Tu veilleras ben a surveiller ta sœur ,coquette comme elle est !dit Gilbert à son fils, et surtout revenez avant la nuit »

         Il faut bien que jeunesse se passe dans ce siècle comme dans un autre, et ce dimanche  de Juillet,  Antoine et Catherine sa sœur cadette partent au bal à Saint Genest. Ils danseront au son de la vielle et de la cabrette, Antoine boira quelques verres avec des connaissances, mais pas trop, car les chemins du retour sont escarpés, pourvu qu'un orage n’éclate pas, car alors franchir le Cher pourrait s’avérer dangereux, voir   impossible.

        Comme de tous temps, les grandes étapes de la vie sont l'occasion de réjouissances et réunissent les membres de la famille ; noces et baptêmes permettront d'oublier un peu le labeur et de rencontrer souvent quelques cousins venus d'autres villages. Selon un usage ancestral, même les funérailles pourtant tragiques  se clôturent par un repas ; il serait impensable et inconvenant  de laisser repartir   un parent ou un ami le ventre vide.

            Chaque année au mois d’Octobre le grand pèlerinage de Saint Marien en Creuse, mais très près de l'Allier offre de nombreuses réjouissances,et rassemble beaucoup de personnes ; on s'y rend à pied pour la journée et plus tard en chemin de fer .

        D'origine religieuse et très anciennes, les fêtes patronales disparues de nos jours sont très suivies ; on n’hésite pas à faire dix kilométrés à pied pour y participer.

        Je me souviens, pour y être allé à l'age de six ans, de celle de Lignerolles encore bien présente à cette époque. Ce jour de Saint Martin de Novembre, Grand mère très généreuse m'avait donné une petite somme d'argent destinée à la fête dont une grande partie fut vite investie dans l'achat de friandises qui eurent comme conséquence immédiate de me déclencher  une forte soif digne des déserts d'Arizona. Ne désirant pas retourner à la maison, et pourvu d'encore quelques pièces, je  pénétrai droit et fier comme un homme dans le proche débit de boissons et criai d'une voix forte et puissante  « Un canon, Patron ! »

         

        Un tonnerre de rires s’éleva de la salle comble et, généreusement offertes, ce ne fut pas une grenadine mais dix qui me furent servies, chacun, y  compris le mastroquet voulant participer à étancher  ma soif.

        L'anecdote allait faire le tour du village - il promettait le petit fils de Marie Louise !

LES DURIN, LA SAGA - 5 -

Ecrit par Patrick Petauton le 23 février 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

La vie au domaine, un système autarcique.

LES DURIN, LA SAGA - 5 -

Si on se réfère aux fiches de recensements,  on  ne trouve que peu d'artisans dans le bourg de Lignerolles, en ce XIXème siècle où la population est surtout constituée de vignerons et d'agriculteurs. Aucun épicier, boucher ou boulanger ; ceci n'est pas le fruit du hasard mais la conséquence d'un mode de vie particulier.

    En effet, les hommes de la terre vivent repliés sur eux même et  produisent ce qui leur est indispensable, la nourriture, le chauffage, la matière première de leurs habits et parviennent même à fabriquer certains outils.

 

     Les produits nécessaires à l'alimentation proviennent tous de la ferme et sont variés : nombreux légumes, fruits venus du verger, volailles, lapins domestiques, cochon tué une fois par an, dont la viande salée aide à  passer l'hiver sans problèmes. Le lait des vaches et des chèvres permet  la production de beurre et  de fromage. Le dessert n'est pas oublié, car plusieurs ruches assurent la production d'un miel excellent.   Le vin pressé sur place est bien présent – lequel ? toutefois - à la table de ces agriculteurs également vignerons.  « Il y avait à l’époque beaucoup de noix, me confiait Jean Durin, nous les récoltions pour les porter chez l'huilier afin d'avoir de l'huile ».Totalement gelés au cours d'un terrible hiver, les nombreux noyers des ravins du Cher devaient presque disparaître à jamais.

   Confiés aux soins du proche meunier, le blé et le seigle permettent  la confection du pain qu'on arrive à conserver plusieurs jours. Une  fois par semaine, le pétrissage et la cuisson dans le grand four de la ferme étaient  la tâche de mon jeune grand père qui devait ainsi nourrir sept personnes.

    Indispensable ,il n'est bien que le sel qui doive être acheté.

 

  Plantées de chênes, frênes, ou autres feuillus,  ainsi que les fruitiers, les haies des nombreuses petites parcelles nécessitent un élagage régulier ;  le  boiscoupé ne sera pas perdu ; devenu sec, il assurera le chauffage de la maison durant l'hiver, qui peut parfois être long et rigoureux. Honte à qui n'a pas prévu suffisamment de bois ; semblable à la cigale de la célèbre fable, il ira chez son voisin emprunter quelques bûches.

 Si un arbre doit être abattu il sera débité en planches destinées à la fabrication de coffres ou de meubles grossiers.

 

 La chènevière est une parcelle de terre spécialement destinée à la culture du chanvre. Lavé, broyé, puis séché, il sera remis au savoir faire du tisserand pour le transformer en une toile solide utilisée par les femmes pour confectionner des draps et quelques habits très rudimentaires ; cette étoffe servira aussi à constituer le trousseau de la fille à marier.

LES DURIN, LA SAGA - 4 -

Ecrit par Patrick Petauton le 17 février 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

LES DURIN, LA SAGA  - 4 -

Déjà la polyculture et l’élevage

 

Concernant le Domaine de La Garde, l’ancien cadastre de 1814 nous montre une certaine irrégularité au niveau des parcelles. Si elles sont petites et très morcelées autour des bâtiments d’exploitation, on trouve cependant de grandes prairies sur le plateau, et même assez près de la rivière, ce qui n’est pas le cas dans le bourg de Lignerolles qui surplombe un véritable ravin pourtant entièrement planté de très petites vignes établies sur des terrasses.

« Au pays des chênes et du raisin », telle est la devise de Lignerolles. Bénéficiant d’une bonne exposition sur le versant le plus ensoleillé des Gorges du Haut-Cher, le pampre y prospère avec succès depuis très longtemps et, en ce début de 19è siècle, les vignerons demeurent encore nombreux ; certains d’entre eux se limitant même à cette unique culture que le phylloxéra allait éradiquer à partir de 1880.

Aussi, rien d’étonnant à ce qu’on trouve à La Garde un important vignoble nommé le « Clos de La Garde ».

Inventaire assez précis, le séquestre du domaine datant de l’an V nous apporte quelques renseignements. On y apprend qu’on y cultive du blé, de l’avoine, du seigle et des pommes de terre.

L’élevage quant à lui comprend plusieurs bœufs, taureaux, vaches, de très nombreux moutons des volailles et des cochons. Sans doute cela ne changera guère durant le siècle. Utilisé comme moyen de transport par le riche propriétaire, le cheval ne sera employé pour les travaux des champs que beaucoup plus tard ; pour l’heure on lui préfère le bœuf ou pour les moins fortunés, deux vaches couplées sous un joug un peu plus court. Économique, l’âne sera presque indispensable pour descendre le blé aux moulins du Cher et en remonter la mouture.

Bien présente à Lignerolles, la culture du chanvre est très pratiquée et d’un bon rapport. Destinée surtout à la marine pour la confection des voiles et des cordages, la demande de ce textile est constante mais on l’utilise également localement car les peigneurs de chanvre et les tisserands sont bien représentés même à La Garde. Un peu plus tard, le chanvre sera concurrencé par le coton d’importation et sa culture finira par disparaître.

La mécanisation n’arrivera que bien plus tard, début XXe siècle. Les travaux nécessitent donc de nombreux bras et chaque membre de la famille, quel que soit son âge ou son sexe, se doit d’y participer. N’importe qui ne fait pas n’importe quoi toutefois et selon un code bien établi et quasi ancestral, chacun a une tâche bien définie. Ainsi, vers sept ans, le jeune garçon se verra confier la garde de quelques cochons puis plus tard accédera à la fonction de berger ; ce ne sera que vers quinze ans qu’il apprendra à tracer dans la terre son premier sillon, âge à partir duquel il travaillera comme un adulte.

Sans doute Jean Durin dût-il franchir toutes ces étapes incontournables.

Nullement épargnées les femmes collaborent pour les foins, les moissons, les vendanges et même les semis ; elles devront en plus nourrir les volailles, fabriquer les produits laitiers et gérer les travaux ménagers. L’office religieux dominical sera souvent leur seul moment de repos.

Si le récent chemin de fer, arrivé à la fin du XIXe siècle, fait déjà partie du décor de Jean Durin, il représenta certainement un grand bouleversement pour son père Baptiste qui ne vit sans doute pas d’un très bon œil ce colossal chantier dirigé par la Compagnie d’Orléans ; de nombreux ouvriers y participèrent et plusieurs furent logés à La Garde.

Ce nouveau moyen de transport participera à désenclaver progressivement les campagnes mais entraînera à Lignerolles la disparition de la culture de la vigne, car du vin de meilleure qualité en provenance d’autres régions concurrencera rapidement la piquette locale.

LES DURIN, LA SAGA – 3 -

Ecrit par Patrick Petauton le 10 février 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

La famille, une communauté patriarcale

LES DURIN, LA SAGA – 3 -

Les premières feuilles de recensement de la population de 1836 montrent pour la famille Durin, à La Garde, la composition suivante :

Le père et la mère : Gilbert Durin et Marie Mye.

Le fils Jean Durin, sa femme Marie Jouannet, et leur fils Gilbert, 15 ans.

La fille Marguerite Durin et son mari Joseph Parrot Marguerite Durin une autre fille.

Ce schéma qui est le même dans toutes les fermes ou métairies, et demeurera longtemps en usage, peut se résumer ainsi :

Les Anciens, leurs enfants non mariés, leurs enfants mariés ainsi que leurs maris ou femmes, et leurs propres enfants.

Sept ou huit personnes vivent ainsi sous le même toit, y compris un ou deux domestiques. En 1841, 35 personnes vivent à La Garde dans les deux métairies réparties sur cinq maisonnées.

Les places sont cependant limitées dans la famille, ou règne déjà une sévère promiscuité, et plusieurs Durin devront s’installer au bourg de Lignerolles ou dans une métairie voisine. Les enfants épousent assez souvent un voisin ou une voisine ; le domaine deviendra ainsi rapidement une grande communauté quasi familiale, et sera bientôt constitué des familles Durin, Parrot, Michard et Gominet, toutes unies par des alliances successives.

On pourrait penser que cette exploitation familiale est régie par une redistribution équitable des bénéfices ; il n’en est souvent rien. Seul le père chef de famille dispose de la trésorerie des ventes et des achats et les gère comme il l’entend, ses enfants étant considérés comme ses employés. Très rarement contestée, son autorité en matière de gestion de la métairie est totale. Vers la fin du siècle, dans certaines familles, elle aura cependant tendance à s’assouplir.

Les grands sentiments ne sont pas de rigueur, car le mariage est avant tout une nécessité incontournable pour le bon fonctionnement de l’entreprise. Peu de place pour le coup de foudre ; le choix de la future ou du futur est mûrement réfléchi, souvent davantage par les parents que par le principal intéressé, qui du reste s’aligne généralement sur leur décision. Difficile de convoler en justes noces sans le consentement des parents, lorsqu’on sait que la majorité matrimoniale est à cette époque à 25 ans pour les garçons*.

Le bonheur des modernes est-il aliénant ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 février 2018. dans Philosophie, La une, Histoire

Le bonheur des modernes est-il aliénant ?

Le bonheur des modernes est né au XVIIIème siècle, dans la littérature, dans la philosophie, mais surtout dans la politique : une revendication, une nécessité, un must ! La déclaration d’indépendance américaine de 1776, rédigée par Jefferson, parle « des droits inhérents et inaliénables parmi lesquels se trouvent la préservation de la vie, la liberté et la quête du bonheur ». Ce dernier se définissant comme « prosperity, thriving and well being » : la prospérité, l’épanouissement et le bien-être. Epanouissement, bien-être, telle résonne, en effet, la devise de l’« american way of life », la ligne directrice du « self development » : « s’épanouir » !!! Autrement dit avoir un job, un(e) partenaire sexuel(le), une maison, une voiture, etc., etc. Et si l’on n’a pas encore tout ça, le chercher désespérément…

Cette recherche désespérée de l’avoir, les Grecs la nommaient ascholia. La figure emblématique de l’ascholia demeure Sisyphe, peinant en vain pour un objectif dérisoire et y perdant ce qu’il y a de plus précieux monde, le temps. A-scholia, le « a » privatif renvoie à son contraire – la scholé – d’où dérivent « école », « school », « scuola », « Schule » et tant d’autres termes similaires dans les langues européennes. Alors, l’école pour accéder à l’être et à la félicité ? Plus précisément, pour accéder au temps ?…

Non point le temps libre, l’otium romain, qui s’oppose au neg-otium, l’activité mercantile/mercenaire ; non, la scholé grecque est plus subtile : il ne s’agit pas de ne rien faire, il s’agit d’avoir ou d’acquérir du temps pour quelque chose. Mais pour quoi ? Pour cultiver son esprit en vue d’un idéal qui peut coïncider avec la vérité pour le philosophe, ou avec Dieu pour le croyant : la theoria par contraste avec la praxis.

Une manière – certes différente – mais visant, à la fin des fins, à atteindre le fameux « development » des modernes ? En apparence seulement. Le bonheur moderne relève d’un impératif catégorique, d’un devoir : il faut, il faut absolument s’épanouir et s’épanouir par l’acquisition, celle-ci culminant dans la jouissance de ce que l’on a acquis. L’aliénation, l’estrangement par rapport à soi-même provient précisément de cette compulsion, de son caractère impérieux et discriminant : à défaut de rentrer dans la spirale aliénante, l’on s’expose au mépris, à la commisération ; le non épanoui, le non « heureux » se confond avec le pauvre type.

La scholé frustre ainsi l’hédonisme, car elle impose une áskesis, une ascèse, c’est-à-dire un exercice, un apprentissage. Sa pénibilité garantit, en quelque sorte, sa fécondité spirituelle. Il n’y avait d’ailleurs guère de différences entre les cercles néoplatoniciens des premiers siècles de notre ère et les monastères chrétiens de la même époque.

Trouver du temps, prendre le temps de contempler ou d’étudier, voilà, en vérité, ce qui dépasse en subversivité les idéologies les plus révolutionnaires, aliénées qu’elles sont par leur ascholia. Tempus fugit dit Vergile. Le temps fuit. Se soumettre à l’injonction moderne du bonheur revient à le perdre. Y résister nécessite courage et persévérance.

Anatole France faisait – faussement – dériver bon-heur d’une « heure » qui serait bonne. Pour que celle-ci soit bonne, encore faut-il qu’elle soit libre. Vraiment.

LES DURIN, LA SAGA 2

Ecrit par Patrick Petauton le 03 février 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

LES DURIN, LA SAGA 2

Avant La Garde, les origines

Encore bien présent de nos jours dans les régions de Montluçon et Commentry, le nom fut extrêmement répandu, et on en compte dans de nombreuses branches et familles.

Déjà au XVe siècle, des Durin sont présents dans les Combrailles, comme l’atteste un document signalé par Perrot des Gozis, dans lequel Gilbert Durin en 1494 reconnaît devoir un cens annuel au Duc de Bourbon comme copropriétaire d’une terre située à La Celle sous Montaigut. Raison pour laquelle il ne faut peut-être pas sous-estimer un arbre généalogique, un peu fantaisiste, présenté sur Internet, nous révélant entre autres un Jehan Petauton décédé durant la guerre de cent ans (1390) dont le petit fils Pierre aurait épousé une Pasquette de Montendraud (famille peu connue de noblesse incertaine retrouvée au XVIIIe dans le village de Montvicq, et qualifiée à cette époque de bourgeoise). Malheureusement ces éléments, dénués de sources précises, ne peuvent être retenus de façon objective et nous appellent à la plus grande prudence.

Nous nous bornerons donc à retenir comme notre plus lointain ancêtre Blaize dit l’Ancien, né vers 1540 et décédé en 1622 dans le village de Beaune d’Allier. Nous ne possédons aucun renseignement concernant Marie Beaune, son épouse.

Vers la même époque, des Durin sont également présents dans d’autres villages proches, dont La Celle et Hyds ; Beaune ne fut donc pas le seul berceau des ancêtres. Le couple Blaize/Marie aura deux fils connus : Sylvain né en 1622 et décédé en septembre 1692 à Louroux-de-Beaune, et Blaize le jeune (1590-1654) qui sera maréchal-ferrant à Beaune. Il faut noter que cette profession sera reprise par de nombreux fils et petits-fils, véritable dynastie de taillandiers jusqu’au XIXe, et que ceux qui ne l’exercent pas sont le plus souvent laboureurs. Les nombreux descendants donneront naissance à de multiples branches car les familles de huit enfants ou plus ne sont pas rares à l’époque.

Concernant Gabriel, petit-fils de Blaize le Jeune, nous savons seulement qu’il fut laboureur et épousa Marguerite Dubeuf née en 1677 et décédée en 1722 à Chamblet. Le couple aura trois fils, dont Jacques, né vers 1707 à Louroux-de-Beaune, marié avec Marie Boudignon (1707-1787) à Hyds en 1736. Jacques meurt jeune à quarante ans et Marie épouse en secondes noces la même année Jacques Saunier. C’est donc en compagnie de son beau-père et de sa mère que son fils Gilbert Durin partira à Prémilhat vers 1750 pour y être laboureur ; son frère Antoine quant à lui fondera une famille à Saint Victor.

François Durin, un cousin, les rejoindra quelques années plus tard, fils – encore ! – d’un maréchal-ferrant, il apportera son savoir-faire et s’installera dans le village de Ouches ; un second François, son fils, lui succédera à la forge.

LES DURIN, LA SAGA-1

Ecrit par Patrick Petauton le 27 janvier 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

LES DURIN, LA SAGA-1

« Le tombeau des morts est dans le cœur des vivants »,J. Cocteau… et dans les souvenirs.

 

Durant plusieurs semaines, un petit feuilleton vous sera proposé : autour de ces Durin de La Garde, en pays bourbonnais, plus largement en terre de très petits paysans, tenaces et taiseux, du XVIème siècle aux bords du XXème entrant… famille, travail de la terre, usages et façons d’occuper ces territoires de part et d’autre du Haut Cher…

Mais au-delà, l’intérêt de l’histoire posée au coin de la toile est plus vaste : richesse du tissu, entre chaîne des trouvailles généalogistes, trame recoupée des savoirs historiques, et couleurs – inégalables – des bribes de récits de Pépé Jean, le fanion de l’enfance de l’auteur – lui, étant le fil cousant l’ensemble…

Ce que vous dit cet ensemble de chroniques d’un temps retrouvé, comme un cadeau d’hiver ? Qu’attendez-vous, amis lecteurs, pour reproduire la démarche, de la Bretagne à la Franche Comté, du Languedoc aux terres de Gascogne ; à vous !! et venez ensuite nous en parler…

 

La rédaction

 

PARTIE  1

HIER ET BIEN AVANT

 

* 10 avril 1960, Teillet Argenty – Allier / limite Creuse

A vrai dire je n’y croyais plus beaucoup et pensais que ces bons mots lancés par Jean Durin mon grand-père, l’année dernière au cours d’un repas, n’étaient en fait qu’une plaisanterie :

« L’année prochaine tu seras en âge de semer, je t’apprendrai »

Entre le fromage et le dessert, toute la famille en avait bien ri. Quelle bonne blague !

J’avais grand tort de douter, car ce matin d’Avril c’est du sérieux, comme le prouvent les petites bottes noires en caoutchouc achetées spécialement par maman. Demain je sèmerai le blé…

Encore mal réveillé, je retrouve grand-père à la ferme ; tout est prêt.

1er janvier 1918 à Vienne

le 06 janvier 2018. dans La une, Histoire, Littérature

Recension du livre d’Edgar Haider, Wien 1918, Böhlau Verlag, 2017

1er janvier 1918 à Vienne

Vienne, ma ville de cœur, celle où toujours je reviens, que je retrouve comme une personne, un parent, un ami… L’originalité de l’ouvrage d’Edgar Haider, historien, ex-chroniqueur à l’ORF, la télévision publique autrichienne, réside en ceci qu’il se base presque exclusivement sur des coupures de presse d’époque, ce qui fait revivre au quotidien la dureté du temps…

Un temps d’espoir malgré tout : l’armistice avec la Russie bolchévique vient d’être signé à Brest-Litovsk ; le principal adversaire de l’Autriche-Hongrie éliminé, la paix serait-elle – enfin ! – en vue ? En cette nuit de la Saint-Silvestre, on s’échange abondamment des vœux en « wienerisch », le dialecte local : « I wintsch a gliklis neiz joar ! » (ich wünsche ein glückliches neues Jahr / je souhaite une bonne année). Les employés des télégraphes impériaux ont même rédigé un poème de circonstances :

Schon schweigen die Kanoen

An un’ser Front im Ost und Nord

Und kleine weisse Fahnen

Gebieten Halt dem Menschenmord.

« Déjà se taisent les canons sur notre front Est et Nord ; et de petits drapeaux blancs ordonnent l’arrêt du massacre ». Oui, mais l’heure pourtant n’est pas à la joie. « Tout désir, tout élan paraît mort » écrit la Wiener Allgemeine Zeitung ; pour la traditionnelle « Abendfeier » (fête du soir), le service religieux clôturant l’année à la cathédrale Saint-Etienne, la police a barré l’accès à la Stefanplatz : peine perdue, vu la maigre affluence ! Les Viennois se réfugient dans les cafés, non pour ce que l’on y boit – car il n’y a presque rien à boire et même pour le café, il faut amener son propre sucre – mais pour avoir un peu moins froid et différer le retour à la maison, dans une chambre glaciale.

Le premier janvier, au matin, la rumeur court qu’on vend de la viande de porc serbe à la Großmarkthalle (le marché de gros). La foule s’y presse, s’y piétine, dès cinq heures ; à dix heures plus rien ne reste à vendre. Plus tard dans la matinée, le classique concert du nouvel an fait place, après la représentation, à une distribution de vivres : la très sélecte Musikverein se transforme ainsi en immense soupe populaire ! La faim atteint de telles proportions qu’on signale un cas de cannibalisme. Le suspect – un prisonnier de guerre russe employé dans une centrale électrique – a découpé un morceau de la cuisse d’un adolescent de quinze ans après lui avoir fracassé le crane…

Et pourtant ! Le premier janvier 1918 semble – presque ! – paradisiaque comparé au premier janvier 1945. Là, la ville se trouve complètement détruite par les canonnades de l’armée rouge et bientôt divisée en quatre secteurs comme à Berlin (le monument dédié au « héros soviétique » qui marquait la sortie hors des zones tenues par les occidentaux existe encore aujourd’hui). Sur les décombres, semblent résonner, comme par anticipation du film de 1949, les notes de cithare – entêtantes, mélancoliques/joyeuses, à l’image de Vienne elle même – composées par Anton Karas pour Le troisième homme

Vienne, la survivante, aura résisté à tout : à la peste, aux Turcs, à la famine, aux Russes… alors ! elle peut bien chanter – avec le sourire ! – ce que chantaient les mères à leurs nouveau-nés, toujours en 1945 : « alles ist hin ! ». Tout est foutu !

Vichy était-ce la France ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 16 décembre 2017. dans La une, France, Politique, Histoire

Vichy était-ce la France ?

Depuis le discours d’Emmanuel Macron, le 16 juillet dernier, à l’occasion du 75ème anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, la polémique a fait rage.

Le président a, en effet, déclaré :

« Alors oui, je le redis ici, c’est bien la France qui organisa la rafle puis la déportation et, donc, pour presque tous, la mort des 13.152 personnes de confession juive arrachées les 16 et 17 juillet 1942 à leurs domiciles, dont plus de 8000 furent menées au Vel d’Hiv avant d’être déportées à Auschwitz. Je récuse les accommodements et les subtilités de ceux qui prétendent aujourd’hui que Vichy n’était pas la France, car Vichy ce n’était certes pas tous les Français, vous l’avez rappelé, mais c’était le gouvernement et l’administration de la France ».

Tollé tant à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche ; Florian Philippot : « cette insistance de Macron à humilier la France est préoccupante. Restons fiers, proclamons notre amour de la France », et Jean-Luc Mélenchon de faire chorus : « La France n’est rien d’autre que sa République. À cette époque, la République avait été abolie par la révolution nationale du maréchal Pétain ».

Au fait, qu’est-ce que « la France » ?

Ecartons tout d’abord la fiction de la France-personne, chère à de Gaulle ou à Péguy, cette personnalité collective ou corporative, inventée par Michelet, incorporant mystiquement tous ses membres, à l’image du Christ ou de l’Eglise dans la théologie paulinienne…

Un pays, selon l’école de sociologie historique allemande, c’est avant tout un « staatsvolk », un « peuple-état », une entité juridique composée de ses citoyens. A cette aune, la France ne fut ni collaboratrice, ni résistante – groupes ô combien minoritaires rapportés à l’ensemble de la population –, elle fut planquée ! Elle n’approuva ni ne désapprouva la rafle du Vel d’Hiv, elle s’en lava les mains…

Mais passons du plan strictement démographique au plan symbolique. Pour Patrick Buisson – et à cet égard, il a raison – il existe des « incarnations ». Un homme « incarne », à moment donné, des idées et une nation. De même que l’Allemagne nazie « s’incarna » en Hitler ou la Russie communiste en Staline, de même, de 1940 à 1944, la France s’incarna en Pétain. 40 millions de pétainistes en 40, dit Henri Amouroux. L’estimation est peut-être élevée (mes grands-parents, par exemple, furent anti pétainistes, bien avant de connaître de Gaulle) ; mais il reste que l’adhésion au nouveau régime fut massive, à l’instar de l’approbation – largement majoritaire également – aussi bien de l’hitlérisme que du stalinisme dans leur domaine respectif.

En effet donc, il existe – quoique la notion, en droit, me gêne infiniment – une responsabilité collective des pays concernés face aux crimes des hommes qui les gouvernaient et qu’ils soutenaient. Toutefois cette responsabilité ne saurait être héréditaire. Les Russes actuels ne sont pas comptables du goulag, pas plus que les Allemands d’aujourd’hui n’ont à battre leur coulpe au sujet des camps de la mort. Rien n’oblige de même les Français de 2017 à se repentir des horreurs commises dans le sillage de la « révolution nationale ».

A l’inverse de certains passages de la Bible, les fautes des pères ne rejaillissent pas sur leurs enfants…

<<  1 [23 4 5 6  >>