Histoire

Sociétés ouvertes et sociétés fermées

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 16 décembre 2017. dans Auteurs, La une, Histoire

Sociétés ouvertes et sociétés fermées

Même si la campagne électorale française actuelle – pour les mois d’avril à juin 2017 (présidentielles, puis législatives) – est « polluée » par les affaires du Pénélopegate et le Fillongate, un élément central nouveau ressort lorsqu’on s’intéresse à ce que disent les principaux candidats à la magistrature suprême en rapport direct avec leurs programmes, qui, malheureusement, passent trop au second plan par rapport aux Affaires Fillon et Marine Le Pen. Il s’agit de savoir, comme ce fut le cas lors des dernières présidentielles américaines – qui aboutirent à la victoire (mais pas au niveau du suffrage universel) de Donald Trump – si nous allons nous diriger vers une société ouverte ou fermée. Je voudrais donc en profiter, avant de revenir en fin d’article sur le cas français actuel, pour faire un rappel historique de ce que furent, depuis l’Antiquité gréco-romaine et jusqu’à nos jours, en prenant des exemples clés, les grandes oppositions entre ces deux types de sociétés fondées soit sur l’ouverture soit sur la fermeture.

Dans la Grèce antique, Athènes devint progressivement une société démocratique ouverte, malgré l’exclusion de la citoyenneté des étrangers (les « métèques »), quoiqu’ayant certains droits, et surtout des esclaves de l’Attique ; une cité d’Athènes, ouverte également sur la mer, surtout à partir de Thémistocle (v. 524-459 av. J.-C.), qui lança l’idée d’une grande flotte athénienne plus celle de la construction des Longs Murs entre la ville et son port du Pirée, et de la création de la Ligue de Délos (à partir de 477 av. J.-C.). Face au système athénien, on avait Sparte, une société aristocratique fermée, particulièrement autoritaire, attachant peu d’importance à une flotte et totalement repliée sur les terres du Péloponnèse. Pour l’Empire romain, il y eut aussi une volonté progressive d’ouverture, qui déboucha sur l’édit de l’empereur Caracalla en 212, également appelé constitution antonine, et qui accorda, dès cette date, la citoyenneté romaine à tout homme libre de l’empire qui ne l’avait pas encore ; de plus, lors du Bas-Empire, pour se protéger des invasions des Huns, Rome sut s’ouvrir aux « migrants » d’origine germanique au niveau de la défense du Limes en échange de terres. Au Moyen-Âge, dans le cadre de l’Europe occidentale, l’opposition entre les cités-Etats des républiques maritimes italiennes (Amalfi, Pise, Florence, Venise, Gênes, etc.) et la constitution parallèle de monarchies féodales bien plus refermées sur elles-mêmes et des bases terrestres fut l’une des principales caractéristiques des XIIe-XIVe siècles, notamment en France et en Angleterre. Il est intéressant d’ajouter un mot sur la Russie à l’époque médiévale : en fait, jusqu’au règne de Pierre Ier le Grand (plus connu sous le nom de Pierre le Grand) – et sur lequel je reviendrai – l’État russe était essentiellement continental, enfermé dans une sorte de bloc terrestre européen et asiatique. Je n’évoquerai pas ici le cas du monde musulman et de son expansion puisque j’ai écrit dès mon introduction que j’allais me concentrer sur l’Europe (au sens large de cette notion) et les États-Unis. Il en sera de même en ce qui concerne la Chine et plus généralement les pays asiatiques.

Si l’on s’intéresse maintenant à l’époque moderne, puis contemporaine, on retrouva bien entendu cette opposition entre sociétés ouvertes et sociétés fermées. Pour les premières, avec d’abord l’Espagne et le Portugal : pensons aux Grandes Découvertes de la fin du XVe siècle et du début du XVIe ; puis la Grande-Bretagne et la France, surtout à partir des XVIIe-XVIIIe siècles, à l’assaut des mers et des océans. Pour la Russie et en revenir ainsi à Pierre le Grand (tsar entre 1682 et 1725), malgré sa volonté d’ouverture sur l’Occident et de modernisation de son pays, avec la construction d’une flotte et de la ville nouvelle de Saint-Pétersbourg (ouverte sur les rives de la Mer Baltique), ce pays-continent demeura assez largement par la suite une société fermée, malgré le rêve de la tsarine Catherine II (qui régna entre 1729 et 1796) d’accès aux « mers chaudes », c’est-à-dire à la Méditerranée, en partant de la Mer Noire. Avec la première révolution industrielle de la fin du XVIIIe siècle et des débuts du XIXe, plus le grand mouvement de la Colonisation, l’Europe occidentale s’ouvrit davantage encore sur le monde, dont elle organisa assez largement l’exploitation économique. Ce fut alors l’origine véritable de la « mondialisation ». Remarquons que pendant ce temps-là, le monde musulman ne connut pas l’équivalent de la révolution industrielle et subit la Colonisation. Quant à la Chine, elle demeura L’Empire du Milieu, un pays ouvert sur lui-même par ses aspects créatifs et fermé à l’expansion sur les océans.

Le wiki de la Trota

Ecrit par Martine L. Petauton le 16 décembre 2017. dans La une, Média/Web, Histoire

Le wiki de la Trota

L’an dernier, au mitan de l’hiver – cela vous fait-il souvenir ? bon, quant à faire – je vous avais abreuvé de quelques lignes sur Montpellier-la-médicale-au-Moyen-âge. Médecins, connaissances, héritages croisés et si fructueux des Arabo-Andalous, Juifs, assis sur leur bien aimé socle antique. En ce temps, bien autant perturbé et fertile en débats contradictoires que notre pré-présidentielle, Montpellier la savante (la surdouée dira plus tard Maître Frêche) portait beau dans le paysage scientifique et médical, à l’aulne de Grenade, Tolède, Coimbra, et là-bas, aux portes de la Sicile métissée, Salerne la brillante.

C’est ainsi qu’arriva Dame Trota dans ma vie – l’avais-je oubliée ou jamais rencontrée, ça je ne saurais dire.

Trota de Salerne, encore nommée Trotula, ou Trotula de Rugiero, de ces « mulieres salernitanae » de légende. Une des premières femmes médecins du Moyen âge, sans doute la première à s’être spécialisée dans les soins et maladies féminines, dans un tout autre registre que les sages-femmes assistant à mains nues d’artisan la gestation. Trota – de plus, très belle, dit-on – un fleuron de l’école de Salerne, là où les femmes pouvaient étudier, pratiquer, puis enseigner la médecine, la chirurgie. Un ilot dans la mer où les nefs croisées portaient leur poids de lourde intolérance. Un reliquat d’Antiquité. Une somptuosité dont les vagues arrosèrent Montpellier-la-savante, toutes oreilles tendues aux vents de tous les larges. Trota la gynécologue ; on voudrait savoir combien d’amphis portent son nom, aujourd’hui. Salerne la médiévale, n’était–elle pas, comme Montpellier le fut, un monde de brassage, de métissage intellectuel et scientifique. On dit que son école de médecine (laïque ; fait plutôt rare au Moyen-Age) fut fondée tout à la fin du haut Moyen-Age par 4 maîtres, un Juif, un Arabe, un Grec, un Latin, chacun enseignant dans sa langue. La précieuse bibliothèque de l’école médiévale de médecine Montpelliéraine possède un exemplaire salernien – magnifique incunable – du « regimen sanitatis salernitanum », « bible » donnant des conseils d’hygiène de vie quotidienne, d’une surprenante voix écologisante.

Dater avec précision notre Trota est chose malaisée, et c’est là que commencent nos ennuis. Début du XIème siècle ? probablement ; date de décès non fournie. Famille noble, sans doute. Épouse d’un pair, le Docteur Giovanni Platearius, dont 2 enfants sont signalés, deux garçons, qui furent auteurs de traités médicaux… Histoire ou légende rose ; arrangement des faits pour le moins ? C’est là que le wiki (pédia) s’encadre, comme chaque fois qu’on patauge, avec ses pages qui n’en finissent pas de précisions quasi exhaustives (alors que Wikipédia est justement un arsenal de connaissances jamais finies, jamais fermées, toujours en gestation interactive, et que cette formidable philosophie est à la fois sa force et sa faiblesse). Trota de Salerne est bien dans Wiki, mais les non vérifiés, non connus, contestés, sont autant de courants d’air propres au vacillement du lecteur. Il semblerait (le temps de la Trota étant un conditionnel) qu’elle ait étudié la chirurgie surtout à Salerne où elle a vécu, sans voyager ailleurs. Par contre, ses écrits (ces savants-là écrivaient autant qu’ils pratiquaient) parcoururent l’Europe. Plus tard, au XIIIème siècle, le « practica chirurgia » de Roger de Salerne donna le « la » à tout ce qui en occident se piqua de chirurgie, et cela, croquis et planches anatomiques à l’appui. Elle pratiqua surtout sur les femmes (peu d’hommes étaient acceptés pour donner des soins intimes aux femmes, d’où la vogue des sages-femmes) en dispensaire, se spécialisant dans l’accouchement, écrivant au fur et à mesure de sa pratique un De passionibus mulierum curandarum ante, in et post partum, tout en latin, bien entendu. Constantin l’Africain, le traducteur, qui permit notamment la renommée de Trota, la décrit pratiquant une césarienne. Moderne, la dame considérant qu’enfanter dans la douleur avait fait son triste temps, prescrivait de l’opium (?) aux parturientes. Arrivé dans les coques des nefs des Croisés, et plus après, suivant Marco Polo. Conformément à ce qui scandait la médecine médiévale – fut-ce la meilleure – on trouve chez Trota cette observation d’une femme froide et humide, face à l’homme chaud et sec… mais en 64 chapitres, transcrits et traduits (nous dirions aujourd’hui, en retour d’expérience) Trota de Salerne posa sur « la femme, ses infirmités, ses souffrances » assez d’empathie et de compétences pour qu’on la range, droite et fine, aux côtés d’une Simone et de son Deuxième sexe. Amusant mélange, pour autant, de ci, de là, entre superstitions ou traditions et modernité des recherches et des savoirs ; ainsi, ces bains de sable de mer pour femmes dodues (on essaye ??) et ce cœur farci de truie pour oublier la mort d’un être cher… Renommée d’un bout à l’autre de l’Europe – mais a-t-elle correspondu ou été référencée, et en quels termes, par d’éminents savants Juifs ou Arabes ; nul ne sait. Citée, par contre, par Rutebeuf  (« le dit de l’herberie ») et Chaucer lui-même ; un grand pan de gloire, de fait.

Généalogie

Ecrit par Patrick Petauton le 16 décembre 2017. dans Souvenirs, La une, Histoire

Généalogie

Un sport, bien autant qu’une passion. Bien française, dit-on. Passés les 60, on généalogise – parallèlement souvent à quelque rituel de rando – presque automatiquement comme en se retournant sur le chemin, tendant le cou pour en voir le début : déjà, tout ça !

Je me souviens que chaque fois que j’ai fréquenté les Archives – mémoire de maîtrise universitaire, quelques menus recherches en vue d’architecturer de petits livres sur la Corrèze – bruissait, telle ruche en pleine activité, le petit peuple génélogisant en salle de travail, ouvrant avec un respect sacré le grimoire poussiéreux derrière lequel se cachaient quelques-uns des siens. Que seraient les Archives sans ces amateurs passionnés, me confiait récemment l’issu de l’école des Chartes de mon coin. Quoique, là comme ailleurs, la dure concurrence du net se fasse sentir. Sites dévolus à la généalogie foisonnent sur la toile ; certains de haut niveau – on y perd vite son enthousiasme – d’autres, plus pédagogiques, vous guident comme recette de cuisine – d’abord, ensuite, enfin – images et schéma à l’appui. Et puis – pièges d’Internet – là-aussi, il y a les fausses pistes, les arnaques, les rêves… Il en sera question, vous verrez.

Comme un peu tout le monde, mais à la mesure de compétences informatiques, qui ne sont pas celles du chacun de base, ce Patrick, que je connais un peu, enfourcha lui aussi les chemins de qui est derrière qui, aboutissant à des paysans-vignerons aux très petits biens, sautant d’une rive à l’autre du Cher, avant que d’aller épauler en Montluçon l’ouvrière, les débuts de la grande industrie, et même – fleuron ! – de marcher aux côtés de Jean Dormoy aux temps du premier socialisme. Dans cette randonnée, de saison en saison – de pépite, disait-il, en chou blanc – la poursuite, non du diamant vert, mais du nom de Petauton, le tint sur le métier un grand pan d’heures. C’est de cela qu’il vous entretient ici, en deux ou trois tours de Reflets du Temps.

Martine L Petauton /RDT

 

Petauton, quel drôle de nom ! (1)

Patrick Petauton

 

« Le nom du père » a dit un Lacan…

Rare, presque inconnu, d’origine incertaine, quasi louche, ce nom posait problèmes, à moi, d’abord, à mes camarades d’école ravis d’une telle aubaine de récré méchantisante.

Ingrate ou simplement négligente, ma marraine la fée avait oublié de se pencher sur mon berceau pour me renommer ; j’aurais pourtant donné n’importe quoi pour être débarrassé de ce fardeau ; mon fidèle canif, mon lance-boulettes préféré et même beaucoup de ces savoureux caramels qui faisaient mon bonheur, mais hélas je dus faire avec.

J’eus droit à toutes les déclinaisons possibles ignorées de la grammaire latine : Peton, Petanton, Pito, Petiteton,sans parler du terrifiant et incontournable Peticon qui revenait bien trop souvent, et l’instituteur lui-même ne voulant pas demeurer en reste en rajoutait parfois, et de meilleures. J’étais l’unique gamin de l’école et même du quartier à porter ce nom maudit et sans doute étais-je moi-même maudit.

Rivesaltes

Ecrit par Sabine Vaillant le 16 décembre 2017. dans La une, Histoire

Rivesaltes

« Un peuple est fort lorsqu’il ose regarder en face sa pire histoire. Ça n’arrive pas qu’à l’autre bout du monde, c’est arrivé ici. Que ce travail de mémoire serve à notre jeunesse, à tous, à l’humanité » (Christian Bourquin).

Le ciel d’un gris entêtant couvrait le camp de Rivesaltes ce dernier dimanche d’octobre 2015. A portée d’ailes, les Corbières restaient en retrait et le Canigou drapé dans les plis et replis de sa couverture d’automne se faisait petit. L’air doux et humide de la mer empaquetait le plat de la plaine du Roussillon aux allures désertiques, laissant immobiles les éoliennes. A quelques centaines de mètres, l’autoroute déroulait sans fin son asphalte ton sur ton avec le ciel. Seul le sol réfléchissait la lumière laissant l’œil découvrir l’étendue des 620 hectares du camp de Rivesaltes recouvrant trois guerres : une guerre civile, une guerre coloniale, une guerre mondiale. Ancien camp militaire Joffre, plus grand camp d’Europe occidentale où furent internés : juifs étrangers, républicains espagnols, tziganes à partir du 14 janvier 1941, et qui servit de centre de rétention administrative jusqu’en 2007.

De fragiles baraquements de béton en ruine, alignés parfaitement, ouverts à tous les vents, entourés d’une corde au ras du sol, surplombés à intervalles réguliers de poteaux électriques récents aux ampoules allumées, émergent dans leur solitude et le silence glaçants. Au centre sur l’ancienne place d’armes, le Mémorial de l’architecte Rudy Ricciotti, long monolithe de béton couleur sable, dont l’arrête la plus haute s’aligne sur le point le plus haut des baraquements, sans fenêtres avec pour seule ouverture le ciel.

Le chemin en pente et souterrain jusqu’au patio de l’entrée du mémorial matérialise la plongée dans « la mémoire enfouie » que va effectuer le visiteur. Le long couloir d’accès à la grande salle d’exposition en est une autre rappelant les files d’attente de ceux qui ont été forcés de survivre ici, avant, pour les Juifs, d’être embarqués dans des wagons à bestiaux vers Drancy puis Auschwitz ou Dachau où 2500 d’entre eux sont morts.

A l’intérieur tout autour de la salle, l’espace scande les temps du camp en six modules avec des films et des panneaux sobres, reprenant le contexte historique français et mondial : montée des fascismes en Europe et politique d’internement, guerre d’Espagne, Seconde Guerre mondiale, guerre d’Algérie. Ils racontent les Espagnols fuyant les troupes franquistes en janvier et février 1939, le premier convoi de déportation des juifs de Rivesaltes pour Drancy puis Auschwitz le 11 août 1942, les Tziganes, et les Harkis à partir du 12 septembre 1962 et jusqu’à sa fermeture en 1964.

Mais aussi un espace plus grand où des films, cartes à l’appui, expliquent le poids de l’histoire : guerre des Balkans, Première Guerre mondiale, colonisation, sur le camp de Rivesaltes mais aussi sur les autres camps en France.

Les Amnésiques, Géraldine Schwarz

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 02 décembre 2017. dans La une, Histoire, Littérature

Flammarion, septembre 2017, 346 pages, 20 €

Les Amnésiques, Géraldine Schwarz

De Gaulle avait censuré le film de Marcel Ophuls Le Chagrin et la Pitié en disant que les Français n’ont pas besoin de vérité mais d’espérance. Géraldine Schwarz conclut son livre ainsi : Cinquante ans après, je crois que l’espérance des Français, c’est la vérité, enfin.

Ce n’est d’ailleurs qu’une de ses conclusions car l’amnésie allemande et son traitement l’intéressent au moins autant.

Ses parents sont nés pendant la deuxième guerre mondiale. Sa mère est la fille d’un gendarme de Blanc-Mesnil qui aurait pu avoir des doutes sur la version officielle selon laquelle les Français auraient été en majorité résistants. Son père est le fils d’un petit négociant de Mannheim qui n’aimait guère qu’on lui rappelle la façon dont il avait acquis en 1938 une entreprise dont le propriétaire avait dû fuir l’Allemagne parce qu’il était juif. Sa mère et son père se rencontrent en 1962, se marient malgré les réticences de leurs parents respectifs et donnent naissance à celle qui va écrire ce livre passionnant : Les amnésiques.

Sur cette double généalogie germano-française évoquée depuis la guerre de 14 jusqu’à l’entrée, cette année, de députés d’extrême-droite au Bundestag, Géraldine Schwarz analyse à la loupe tout un siècle sur lequel on a bâti volontairement puis déconstruit laborieusement un tissu de mensonges d’état et de secrets de famille, de rumeurs, de désinformations, d’omissions, de lieus communs, d’idées reçues…

D’où vient le nazisme, on en avait quelques idées ; comment il a sévi pendant une douzaine d’années au milieu du siècle dernier, les historiens l’ont abondamment commenté, mais quelles traces laisse-t-il aujourd’hui dans nos consciences, dans nos institutions, dans nos relations avec nos proches ou nos lointains contemporains et, plus généralement, dans notre quotidien, c’est un faisceau de questions que Géraldine Schwarz ne se contente pas de poser mais qu’elle documente avec précision, sans pathos et sans concessions même quand son récit met en cause sa propre famille, voire ses propres illusions.

Ce livre est dense et pourtant il se lit comme un polar. Il est presque trop court tant on voudrait explorer à fond avec cette journaliste-enquêtrice-historienne-sociologue-biographe rigoureuse et impartiale toutes les zones d’ombre qu’elle éclaire, tous les non-dits qu’elle révèle. Il y a tant à dire si on ne veut oublier aucun fait significatif, dans aucun recoin de la géopolitique occidentale que les 350 pages de ce « récit » d’une écriture simple et sensible semblent ne devoir jamais y suffire. Et pourtant, grâce à une construction où elle entremêle judicieusement souvenirs personnels, enquête de terrain et exégèse d’une énorme documentation historique et juridique, Géraldine Schwarz nous laisse abasourdis comme si nous sortions d’un pavé de 1500 pages.

L’antisémitisme n’est pas un racisme comme les autres

Ecrit par Léon-Marc Levy le 25 novembre 2017. dans La une, Société, Histoire

L’antisémitisme n’est pas un racisme comme les autres

Il est obstinément des bons esprits – même parmi mes ami(e)s – pour assimiler l’antisémitisme à une forme, parmi d’autres, de racisme. C’est là plus qu’une erreur, une faute dramatique. Si l’antisémitisme N’était QU’un racisme, ce serait épouvantable bien sûr mais assurément pas la tragédie qui poursuit un peuple depuis deux mille ans, assurément pas la malédiction qui l’a fait expulser de tous les pays où il a tenté de prendre racine, assurément pas la haine pure qui depuis le XIIIème siècle l’a mené de pogroms en pogroms jusqu’à la mise en œuvre d’un plan d’éradication totale dans une des nations les plus civilisées d’occident, l’Allemagne.

Le racisme est un affect épouvantable, la terreur de la différence, la faute permanente de l’autre, chargé de tous nos maux. On passe, depuis le XIXème siècle pour n’envisager que l’époque moderne en France, des Allemands aux Italiens, aux Polonais, aux Noirs, aux Arabes surtout aujourd’hui. L’objet du racisme est changeant, toujours inscrit historiquement dans des causes circonstancielles.

L’antisémitisme n’est pas la haine de la différence. Les Juifs ne sont guère « distinguables » dans les pays où ils vivent. Les antisémites du XIXème et XXème siècle ont bien tenté d’imaginer un « type juif » – fondé sur certaines populations juives orientales – mais il était à mille lieues de la réalité perceptible par tous. Il suffit de revoir – encore et encore – le chef-d’œuvre de Joseph Losey, Monsieur Klein, pour comprendre l’incroyable folie identitaire que représente la volonté de donner un visage au Juif. Le Juif n’a pas de caractéristiques physiques, ni sociales, ni citoyennes. Il est blond, brun, noir même, grand, petit. Il est riche (parfois), pauvre (souvent). Il est très intelligent, très con, bon comme le bon pain, mauvais comme une teigne. Il s’intègre parfaitement à toutes les cultures dans lesquelles il vit, il est souvent un citoyen modèle, un soldat obéissant, un travailleur utile. Comme tous les autres.

« Comme tous les autres ». Ce n’est pas la différence, mais la ressemblance qui fait problème dans l’antisémitisme. Daniel Sibony, brillant psychanalyste, l’a débusqué depuis des décennies. Ce qui déclenche la haine c’est que le Juif permet de haïr l’autre qui me ressemble, de haïr mon semblable tout en me donnant le sentiment que je ne hais pas mon semblable mais un autre. Il est l’autre en moi, parmi moi. Donc facile à désigner comme la source de tous mes malheurs. Et c’est cela qui en fait la victime désignée dans toutes les cités dans lesquelles il a essayé de s’installer. Et c’est ce qui rend l’antisémitisme millénaire, continu. Et c’est cela qui rend l’antisémitisme unique (hélas) – même si le combat contre ce fléau doit évidemment se conjuguer à la lutte contre les racismes.

Retournez voir Monsieur Klein, (re)lisez Daniel Sibony (L’énigme antisémite, Seuil). Surtout, luttez chaque jour, individuellement ou collectivement (mais je ne crois pas au collectif), contre cette abjection de l’humanité qu’est l’antisémitisme.

Je ne peux rien de plus pour ceux et celles qui ne veulent pas le savoir.

Généalogie et légende familiale

Ecrit par Patrick Petauton le 25 novembre 2017. dans Souvenirs, La une, Société, Histoire

Généalogie et légende familiale

Ce n’était que lorsque le soleil disparaissait derrière les collines, et qu’une douce quiétude vespérale s’installait dans sa maison ouvrant sur le haut cher, qu’elle nous parlait de son passé, Marie-Louise notre grand-mère.

Lorsqu’elle naquit en décembre 1893 dans le petit village d’Epineuil-le-Fleuriel, à la limite du Cher et de l’Allier, la bonne fée des berceaux devait être retenue ailleurs, car sa vie ne fut pas un long fleuve tranquille bordé de miel et autres fils de soie.

Fille de Louis, journalier agricole, et d’Eugénie, elle épousa en novembre 1911, à 18 ans, son voisin Sylvain Denizard, qui trois ans plus tard devait tomber sous les balles allemandes quelque part dans la Meuse, et comme tant de ces jeunes poilus, y demeurer, où, on ne sait, loin des siens jusque dans la mort…

Ne pouvant représenter une charge supplémentaire dans une famille pauvre, elle dut envisager de trouver un emploi loin de sa terre natale. L’occasion lui fut fournie parHenry Guilhomet, riche propriétaire et employeur de son père, alors son garde particulier, qui la prit à son service comme domestique dans sa maison parisienne. C’est surtout de cela qu’elle nous parlait.

« Dame ! j’en ai vu du beau monde chez les Guilhomet ! »

Elle évoquait alors des souvenirs chargés à la fois de plaisir, de fierté et de mélancolie. Les somptueux dîners des Guilhomet fréquentés par nombre de princes, princesses russes, duchesses et comtesses ! résonnaient à nos oreilles enfantines comme autant de contes de fée.

L’argent ne manquait pas, disait-elle. Accompagnés des domestiques, Henry et son épouse partaient chaque année hiverner au soleil et partager leur vie entre spectacles et réceptions mondaines, c’est ainsi que Marie-Louise, petite paysanne, aurait eu l’opportunité de vivre à Nice plusieurs fois.

Elle nous confia plusieurs anecdotes.

Un matin où elle coiffait Madame Guilhomet, elle fut intriguée par un tableau suspendu au-dessus du miroir et n’hésita pas à demander à sa patronne ce qu’il représentait. Celle-ci lui expliqua qu’il évoquait une scène de la vie paysanne en Russie ; un ouvrier agricole était knouté pour avoir mal travaillé. Profondément choquée par de telles méthodes, notre grand-mère qui n’avait pas sa langue dans sa poche fit part à sa maîtresse de son peu de respect pour ce pays bien peu civilisé à ses yeux, et la conversation aurait pu s’envenimer si Madame Guilhomet n’avait eu une parole forte pour couper court : « Marie-Louise ! Espèce de bolchevique ! » dit-elle en lui arrachant la brosse à cheveux des mains.

Rapport hommes-femmes : du chevalier servant au porc

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 novembre 2017. dans La une, Actualité, Société, Histoire

Rapport hommes-femmes : du chevalier servant au porc

Weinstein, DSK, Baupin, et combien d’autres ? Certains même seulement en paroles et non en actes, tel Dominique de Villepin, songeant un instant à se présenter à l’élection présidentielle et murmurant : « la France a envie qu’on la prenne, ça la démange dans le bassin ».

Ainsi l’omerta a été levée ; on avait déjà ressorti les texto salaces de Denis Baupin adressés à l’adjointe verte à la mairie du Mans, Elen Debost : « je suis dans le train et j’ai envie de te sodomiser en cuissarde », ou encore « j’ai envie de voir ton cul »… Maintenant, on déballe tout et la chasse est ouverte. La journaliste Sandra Muller, de la Lettre de l’audiovisuel, a lancé le hashtag #balance ton porc, avec le tweet inaugural suivant : « Toi aussi, raconte en donnant le nom et les détails du harcèlement sexuel que tu as connu. Je vous attends ». Bref, appel à la délation, dénonciation des ci-devant mâles libidineux, épuration des cochons impénitents…

Faire la cour risque de devenir un parcours du combattant, une ordalie, un peu comme à l’époque du Fin’amor médiéval. L’on se souvient, en effet, que le chevalier passionnément amoureux d’une dame mariée (mais qui ne repoussait pas totalement ses avances respectueuses), devait se soumettre à toute une série d’épreuves destinées à tester sa flamme, épreuves qui culminaient dans l’asag : le chevalier devant rester nu toute une nuit, à côté de sa bien-aimée, également nue, avec – souvent, entre les deux – une épée, gardienne de la vertu de chacun… frustration terrible mais délicieuse, « j’aime mieux, dit Arnaud de Mareuil, dans son Saluts d’amour (XIIème siècle), le désir de vous que d’avoir d’une autre tout ce que reçoit un amant charnel ». C’est l’amor imperfectus, imparfait physiquement au sens de non parachevé par une émission de semen. Tout au plus l’amoureux transi peut-il espérer un chaste câlin. Dans le Roman de Jaufré (XIIIème siècle), la comtesse de Die récompense de la sorte son soupirant : « j’aurais grand plaisir, sachez-le, à vous presser dans mes bras, pourvu que vous m’ayez juré d’abord de ne faire que ce que je voudrai ». Tout chevalier se devant, avant tout, de demeurer obediens, obéissant…

Ce passage d’un excès à l’excès inverse invite à réfléchir sur le caractère éminemment subjectif du délit de harcèlement : ce dernier, en droit, repose, non sur élément matériel, mais sur un élément psychologique (art. 222-33 du Code Pénal) : « Le harcèlement sexuel est le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ».

Du bien commun à l’intérêt général

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 octobre 2017. dans Philosophie, La une, Histoire

Du bien commun à l’intérêt général

L’expression « bien commun » est redevenue à la mode dans les milieux catholiques de droite – Sens commun, Civitas, Manif pour tous – voire au-delà. Renouveau thomiste ? Volonté d’éviter le – quasi – synonyme, issu de ces Lumières tant haïes, l’intérêt général ?… Mais, au fait, ces formules sont-elles vraiment synonymes ? C’est ce que nous allons voir…

Le souci du collectif ainsi que la nécessité de dépasser l’égoïsme individuel furent très tôt présents. Déjà chez Aristote (Politique I, 2) : « si précieux qu’il soit pour un homme d’atteindre le bien, il est mieux et plus divin d’atteindre le bien de tous (κοινὴ συμφέρον) ou de toute la communauté politique ». Cicéron, lui, parlera d’utilité, utilitas communis, utilitas rei publicae. Le syntagme apparaît pour la première fois chez Sénèque, dans le De clementia (2,72), ouvrage destiné – avec l’infortune que l’on sait – à « éduquer » Néron. Le prince, écrit-il, se doit d’être un communis boni adtentior, il doit veiller au bien commun.

Dans tous ces exemples néanmoins, les auteurs de l’antiquité conçoivent un sujet doté d’un libre arbitre et capable, selon son propre choix, d’égocentrisme ou d’altruisme. Les choses changent au Moyen-Âge, période holiste par excellence : la société est alors représentée comme un immense corps, un organisme unique ; le bonum commune se transforme donc en un impératif qui ne se discute même pas. Universalia ante membra, le tout précède les membres et comment la partie pourrait-elle ne pas demeurer à l’unisson du tout dans lequel elle se fond ? Jean de Salisbury, au XIIème siècle, dans son Polycrate, utilise la métahore du corps humain pour décrire le royaume : le roi tient lieu de tête ; le sénat ou le conseil royal de cœur ; les courtisans de poitrine ; les soldats de mains ; les paysans de ventre et les ouvriers de pieds… idée similaire chez Albert le grand (XIIIème siècle) : « le bien du corps entier repose sur le cœur, le monarque, cor rei publicae ».

L’époque moderne redevient individualiste en ajoutant un élément nouveau sur lequel la philosophie antique insistait moins : la raison. Le choix du bien commun, devenu intérêt général, procède d’une décision rationnelle, mûrement méditée. Ainsi Rousseau dans le Contrat social :« l’intérêt général se conçoit comme l’intérêt de tous transcendant les intérêts particuliers ; le citoyen rationnel fait abstraction de ses intérêts particuliers dans l’exercice de ses fonctions politiques ». Et Brissot, le futur chef de file des Girondins, qui fut d’abord avocat, note dans sa Théorie des lois criminelles (1781) : « le but des lois civiles est d’enchaîner la force et la violence par des liens pacifiques, d’asservir toutes les volontés, sans attenter à la liberté, de subordonner l’intérêt personnel de chaque individu à l’intérêt général, de les combiner avec tant d’art qu’ils ne se nuisent point par un choc généreux, de diriger sans effort vers le bien public les passions humaines ».

EDMOND MAIRE : UN HOMME, UN COMBAT, UNE CONSCIENCE

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 03 octobre 2017. dans La une, Société, Histoire

EDMOND MAIRE : UN HOMME, UN COMBAT, UNE CONSCIENCE

Edmond Maire, dirigeant emblématique de la CFDT pendant une longue période, et qui fut l'artisan du « recentrage » de la centrale syndicale vers la fin des années 1970, est décédé dimanche 1er octobre, à l'âge de 86 ans, « des suites d'une maladie », comme l'annonça sa famille dans un communiqué ; il avait été aussi précisé que ses obsèques auraient lieu « dans l'intimité ». Il y a des moments et des événements, comme celui-là, où notre histoire personnelle (je parle ici pour moi) peut être profondément touchée par la disparition d'un homme, qui fut une grande figure du syndicalisme et – d'une certaine façon – de la politique (au sens le plus noble de ce terme), et ceci alors qu'il y avait longtemps que l'ancien leader de la CFDT avait quitté la scène dans les domaines où il fut tellement actif. Je précise qu'Edmond Maire avait fait ses dernières apparitions publiques en juillet 2016, lors de l'hommage national rendu à l'ancien Premier ministre socialiste Michel Rocard, et en janvier dernier aux obsèques de François Chérèque, l'un de ses successeurs à la tête de la CFDT.

Né en 1931 à Epinay-sur-Seine, dans un famille catholique, Edmond Maire était chimiste de formation. Il avait participé à la création de la CFDT en 1964 ( à l'âge de 33 ans), une nouvelle structure syndicale née d'une scission avec la CFTC, sur la base d'une véritable déconfessionalisation (par rapport au christianisme) et d'un engagement politique de gauche assez radical (pendant un certain nombre d'années). C'est en 1971 qu'il devint le secrétaire général de la CFDT, et pour une période très longue, puisqu'il ne céda la main à son successeur Jean Kaspar qu'en 1988. Edmond Maire était entré dans le syndicalisme pour, disait-il lui-même, « changer le syndicat et changer la société ». Pour lui, l'un n'allait pas sans l'autre, en tant qu'intellectuel du mouvement syndical, dont la pensée continue toujours de marquer profondément l'organisation qu'il avait dirigée. Et ce n'est pas un hasard si Laurent Berger, l'actuel numéro un de la centrale syndicale, se faisant le porte-voix de ses camarades, à l'annonce du décès d'Edmond Maire, dimanche, déclara : « On perd une référence, on perd un immense syndicaliste, un des fondateurs de notre type de syndicalisme ».

Parfois imprévisible, l'homme Edmond Maire était farouchement indépendant, visionnaire pour son organisation et le rôle qu'elle pouvait jouer dans la société. En tant que leader de la CFDT, il apparut, à l'origine, comme étant véritablement issu de la culture de « mai 1968 », l'homme (un des principaux hommes) du « socialisme autogestionnaire » et de la « planification démocratique », par opposition avec les conceptions centralisatrices et totalitaires du « Gosplan » de type soviétique, en URSS et dans ses pays satellites (notamment en Europe de l'est). Dans ce contexte, et en compagnie du PSU, également très radical, du jeune Michel Rocard, il fit tout pour contribuer à transformer le nouveau PS dirigé par François Mitterrand, et qui était issu du congrès d'Epinay-sur-Seine (en 1971), en un « parti ouvrier de masse », incitant de nombreux membres de son syndicat à adhérer au PS dans le cadre des « Assises du socialisme » (en octobre 1974). Mais, les aspects « deuxième gauche » (décentralisatrice par comparaison avec la « première gauche » jacobine regroupée autour de François Mitterrand), quasiment « révolutionnaire » (dans un premier temps), se heurtèrent à de dures réalités. Edmond Maire comprit les difficultés qu'il y allait avoir à synthétiser ses aspirations autogestionnaires avec les visions qui étaient celles du PCF (encore très puissant dans les années 1970), ceci d'autant plus que François Mitterrand semblait valider certains aspects proches des conceptions communisantes. Il y eut aussi la rupture entre communistes et socialistes en 1977 – lors de la renégociation du Programme Commun de Gouvernement (signé en 1972) -, puis la défaite électorale de la gauche en 1978, ce qui provoqua une profonde évolution dans les positionnements du leader cédétiste.

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