Histoire

Un furieux désir de referendum

Ecrit par Martine L. Petauton le 25 juin 2016. dans Monde, La une, Politique, Histoire

Un furieux désir de referendum

23 Juin 2016 ; c'est fait – et, à l'inverse des derniers sondages, Great Britain a posé son « out », son « leave » aux sonorités d'amour déçu, sur la table, la nôtre. Une histoire démarrée en 1973 – le Moyen Age – prend un tournant. Pour des Anglais non nantis de tous horizons, apeurés du fond de leur île, «  leur ennemi c'est la finance », et à la mer, la City. Pour l'UE, l'effet domino est probablement le danger le plus évident. Début en langue française dès cette nuit, par la voix d'une Marine Le Pen, exigeant un France(exit) dans l'instant.  Car, dans la foulée, fleurit de-ci, de-là, un goût prononcé pour entrer dans cet exercice, qui vient d'accoucher en Angleterre, vieux comme le monde contemporain mais à la couleur  furieusement rajeunie : « referendumer », comme naguère on partait herboriser à la saison des pollens. Et, comme souvent, quand on s’entiche de ce qu’on baptise novelleté, foin de tous les autres outils…
Enfin, dire « soi-même » ce qu’on veut, ce qu’on pense de… ailleurs que  chez soi, ou à son bureau, autrement qu’au comptoir – petit blanc ou café noir. Être consulté, bref exister… sur une idée, un projet, pas une simple binette à poser sur un banc, sec et propice à la sieste – au fond de l’amphithéâtre mystérieux, comme hors du réel – d’une Assemblée législative quelconque. Brandir son moi dans son vote. « Referendumer » ; yes or no ? Il faut prendre en compte – en ce domaine, comme en plein d'autres, dans nos sociétés européennes bousculées, ces pulsions, ces emballements, ces désirs de, sans queue ni tête pour autant, qui ne s'arrêtent plus à la raison adulte et réfrénante leur disant – attention !  - On y va, on verra bien, on marche ! répondent des foules de révoltés, d'indignés aux sauces infinies, voulant tout et son contraire, tout de suite, et d'abord qu'on les entende ! D'où le formidable envol de l'envie de referendum ; comme au Mac Do, quelque chose d'une nourriture, quoi ? moins net. « Referendumer », être citoyen, à bas coût.
Rêve au plus profond de chaque citoyen, considéré en son chacun comme suffisamment important pour qu’« On » le regarde de là-haut et qu’on lui demande – enfin – son avis. Referendum ; du mot « referre » en latin, rapport ; ce qui doit être rapporté. Votation populaire pleine qui n’aura d’effets que si le « oui » l’emporte. Décisionnel, et non simplement consultatif, ce procédé fréquemment présent dans la boîte à outils des démocraties contemporaines, mais pas toujours ; utilisé au « coup par coup » et non ritualisé dans le mécanisme institutionnel, le referendum semble gagner en valeur en ce début XXIe, en Europe, notamment. Est-ce parce que nos « vieilles » démocraties représentatives perdent, elles, en lustre, s’étiolent, rentrent dans une ombre terne, que la montée des violences politiques et de l’abstentionnisme corroborent un peu partout ? Incontestablement. Au diapason aussi de ces rêves à allure de vertiges, de pouvoir fort – à tout le moins d’autorité martelante – qu’on ne peut qu’entendre, partout.

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan

Ecrit par Stéphane Bret le 25 juin 2016. dans La une, Histoire, Littérature

Gallimard, mai 2016, 131 pages, 10 €

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan

avec autorisation de la Cause littéraire

Ce n’est pas une biographie de Drieu la Rochelle que nous livre Gérard Guégan. Non, dans ce livre où apparaît sur la couverture le mot « fable » en-dessous du titre, c’est une apostrophe adressée à l’écrivain, dont les passages en italique peuvent refléter les différents états de conscience de Drieu, ou ceux du rédacteur de la fable, lui-même. L’ouvrage se focalise plus spécialement sur la période 1944-1945. Il débute au moment qui suit la première tentative de suicide de l’écrivain, survenue en août 1944, au luminal. L’ouvrage de Gérard Guégan tente d’éclairer l’attitude de Drieu, face au fascisme, au communisme, à la littérature, et il y parvient en confrontant l’écrivain avec des personnages issus de la Résistance, qui procèdent à son interrogatoire, avant sa mise à mort, que Drieu croit inévitable en raison des circonstances.
C’est le choix, entre fascisme et communisme, qui suscite les propos les plus significatifs, on sait que Drieu a longtemps hésité entre ces idéologies avant de basculer au mitan des années Trente, vers le fascisme : « C’est bien là la faiblesse des fascistes. Il leur faut constamment dialoguer avec d’imaginaires forces invisibles. (…) Tout autres sont les communistes de chez Staline qui dédaignent l’abstraction, qui honnissent le mysticisme. Avec eux, un innocent doit se déclarer coupable dans le seul but d’innocenter le tribunal qui va le rayer de l’histoire ».
Un autre aspect sur les prises de position de Drieu est soulevé ; il n’est pas moins significatif et concerne l’attitude de Drieu vis-à-vis de l’antisémitisme. On sait que Drieu a, dans sa jeunesse, publié un essai intitulé Mesure de la France, dans lequel il apparaît très philosémite : « Je te vois tirant et mourant derrière le tas de briques ; jeune Juif, comme tu donnes bien ton sang à notre patrie ». L’un des interrogateurs, Maréchal, tacle Drieu sur ce point, en évoquant un personnage de l’un des romans, Gilles : « Quoi qu’il en soit, avec Carentan, on tient peut-être la clé de votre antisémitisme. (…) C’est Carentan qui s’adresse à Gilles : Je ne peux pas supporter les Juifs parce qu’ils sont par excellence le monde moderne que j’abhorre. Mais le monde moderne, s’exclame Drieu, c’est moi, et le Juif, c’est encore moi ».
Le récit de Gérard Guégan nous fait découvrir, ou redécouvrir, la vie et l’œuvre de Pierre Drieu La Rochelle ; il s’insinue avec grande efficacité dans les méandres de sa conscience et le juge avec recul et lucidité, même si ce tribunal est imaginaire.



Gérard Guégan est l’auteur de très nombreux romans et essais, parmi lesquels : Dictionnaire du cinéma, Éditions universitaires, 1966, Debord est mort, Le Che aussi. Et alors ? Embrasse ton amour sans lâcher ton fusil, Cahier des saisons, 1995, La Demi-sœur, Grasset, 1997, Les Irrégulières, Flammarion, 2001, Ascendant Sagittaire, Parenthèses, 2001, Qui dira la souffrance d’Aragon ? Stock, 2015, Tout a une fin, Drieu, Gallimard, 2016.

2007 : La fin de la dynastie Bhutto au Pakistan

Ecrit par Martine L. Petauton le 18 juin 2016. dans La une, Histoire, Littérature

2007 : La fin de la dynastie Bhutto au Pakistan

Le magnifique livre de Bina Shah, dont on trouvera ici la recension, appartient à cette forte littérature actuelle, Indo-Pakistanaise, au croisement Histoire/roman, qui passionne, tant pour le dépaysement que pour l’information. L’assassinat de Benazir Bhutto, dont il s’agit, résonne en 2016, encore d’une autre façon, en échos sinistres aux menaces terroristes de l’Islam intégriste qui fond en ces temps-ci, sur nous, en Europe.

Je me souviens de son beau visage éclairant la couverture du Nouvel Observateur, cette semaine de décembre 2007. Seul titre « Benazir ! »…

Femme puissante, leader de son parti PPP (Parti Populaire Pakistanais), deux fois 1er ministre et seule femme au monde à avoir dirigé un grand pays musulman, Benazir était d’abord la femme d’un clan, d’une dynastie qui se succéda au pouvoir (et sans doute aux affaires). Comment ne pas voir, dans le même défilé d’images, une autre femme, puissante, géographiquement proche, sa « compagne » indienne, Indira Gandhi ? – assassinée en 1984. Dynastie, là-aussi, clan, pouvoir, et assassinat – religieux, également, mais par les Sikhs. Les deux femmes, filles de… ayant en commun – et cela a compté dans leur liquidation – une formation intellectuelle acquise en Occident, les deux apparaissant comme l’instrument de l’ouverture de leurs sociétés, mais aussi, notamment, comme « l’alliée des États-Unis ».

Benazir a eu un vécu de pouvoir chaotique, entrecoupé d’exils, et finalement d’une grande violence puisque « destituée » à plusieurs reprises du pouvoir lui-même ou du leadership politique dans son camp (de 84 à 2007). Accusée de corruptions – elle ou les siens, et notamment l’époux, l’homme d’affaires Ali Zardari. C’est dans le cadre d’un « accord-marchandage » de plus, avec le président Musharraf, qu’elle put rentrer au Pakistan en Octobre 2007, agencer une énième campagne électorale, qui finit le 27 Décembre 2007 par son assassinat dans la banlieue d’Islamabad. Terrible scène agie par un kamikaze aux ordres d’Al-Qaïda-Afghanistan. Camouflées pour éviter une montée en puissance du martyr par le gouvernement de l’époque, les causes de sa mort, après multiples enquêtes internationales, ne font plus aucun doute, Benazir fut assassinée par Al-Qaïda et peu protégée par le gouvernement pakistanais…

 

La Huitième Reine, Bina Shah, Actes Sud, février 2016, trad. anglais (Pakistan) Christine Le Bœuf, 347 pages, 23 € (avec l’autorisation de la Cause Littéraire)

La critique du Front populaire par les Gauches

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 21 mai 2016. dans La une, Histoire

La critique du Front populaire par les Gauches

Comme annoncé dans ma précédente chronique, je vais maintenant passer à une présentation globale de la critique du Front populaire par les gauches – essentiellement le Parti Communiste et le Parti Radical –, après avoir vu celles issues des droites, et ceci toujours à la fois à l’époque contemporaine des faits et encore de nos jours. Il convient de préciser tout de suite une première chose, même si elle semble aller de soi : la critique faite par les communistes fut diamétralement opposée à celle distillée par les radicaux, ce qui ne doit pas nous étonner, dans la mesure où les premiers, malgré une modération certaine dans certains domaines (nous y reviendrons), attendaient plus des gouvernements de Léon Blum au moins dans les domaines liés à la politique étrangère, c’est-à-dire surtout face à l’attitude à avoir par rapport à l’intervention militaire éventuelle dans la Guerre d’Espagne.

En politique intérieure, à l’époque du Front populaire, les critiques restèrent limitées, surtout de la part du Parti Communiste. Pourquoi ? Tout simplement en raison de l’ordre qui avait été donné au « Parti » par Staline (dirigeant d’une main de fer la IIIème Internationale) : celui de tout faire afin d’éviter une attaque de l’Allemagne nazie contre l’URSS et donc de prêcher la modération dans les demandes économiques et sociales afin d’obtenir une « alliance antifasciste » avec la France et la Grande-Bretagne. C’est d’ailleurs en 1935 que le dictateur soviétique envoya son fameux « télégramme » intimant l’ordre au Parti Communiste de faire alliance avec les socialistes et même les radicaux, en rupture totale avec la période de « bolchévisation » des années 1920 et de la tactique d’avant 1934 (dite de « classe contre classe »). Le Parti Communiste, alors que ses partenaires socialistes étaient prêts à le voir participer au gouvernement, refusa de le faire, dans le but de ne pas faire peur aux classes moyennes (qui avaient très souvent basculé – avec la crise – dans le totalitarisme fasciste et nazi en Italie et en Allemagne). En réalité, seuls les « pivertistes » (l’aile gauche de la SFIO) poussaient à des mesures intérieures vraiment radicales… On pourra remarquer qu’il y a quelques semaines Jean-Luc Mélenchon, leader du Parti De Gauche et porte-voix du Front De Gauche, déclara que le Front populaire, malgré des mesures sociales conséquentes, n’avait pas transformé profondément notre pays, notamment sur le plan du « fonctionnement politique ». Pour en revenir à l’époque du Front populaire, les radicaux n’eurent absolument pas (comme on peut s’en douter) le comportement des communistes sur le plan de la politique intérieure. En effet, le groupe radical du Sénat – élément politique classique fondé sur un conservatisme assez traditionnel au niveau économique et social – tenta souvent de limiter les hardiesses de Léon Blum. En fait, il faut dire que le Parti Radical comportait une tendance située un peu plus « à gauche » et une autre davantage « au centre » ; et cela recoupait nettement les députés radicaux d’un côté et de l’autre le groupe sénatorial du parti.

Etudiants à Montpellier au XVIème siècle (3) La geste de Thomas Platter

Ecrit par Martine L. Petauton le 21 mai 2016. dans La une, Histoire, Littérature

Etudiants à Montpellier au XVIème siècle (3) La geste de Thomas Platter

C’est « Le siècle des Platter 1595-1599 » ; introduit, commenté et traduit par Emmanuel Le Roy Ladurie, qui nous permet de retrouver Montpellier du temps des Rabelais et Saporta, et ses étudiants en médecine. Leur vie de tous les jours ; leurs distractions et conflits, croisant le cycle des études, bouclées, rappelons-le, en à peu près quatre ans et une quinzaine d’examens.

Les Platter étaient une famille protestante de Bâle, qui vinrent sur deux générations faire leur médecine à Montpellier. Felix, le père, avait découvert Montpellier au mitan du siècle tandis que son « petit » Thomas le fit à l’extrême fin du XVIème. Entre les deux venues, les Guerres de Religion avaient écumé le Royaume et le Languedoc, et Montpellier était passée sous gouvernance huguenote, l’essentiel du patrimoine ecclésial et couventin étant détruit. En marge des deux religions chrétiennes, la religion juive « présente à titre homéopathique » à travers les Marranes en principe convertis mais « judéisant en secret » eut un rôle de première importance pour les futurs médecins et apothicaires.

Mais, malgré ce siècle de guerres, la ville bruissante de ses étudiants (Droit, Théologie, et bien entendu Médecine) demeurait intacte dans sa réputation intellectuelle ; un des pôles de savoirs modernes de l’Europe de la Renaissance se trouvait bien là. « Il y a à Montpellier plus de cent étudiants étrangers en médecine, à cause des bonnes opportunités qu’on a d’y progresser dans cet art », dit Thomas.

Le formidable journal de Thomas Platter – dont la teneur n’est en rien fantaisiste, le récit rapporté, fort pédagogique, éclairé par la tolérance et la curiosité de son auteur – multiplie les compte-rendu de savoir-faire et pratiques, tant dans l’agriculture, la viticulture, le vert-de-gris, que dans la sociologie des rapports inter-sociétaux de la ville, sa gouvernance, l’architecture et l’approvisionnement en eau. En plus, et ce naturellement, du raconté de la vie d’étudiant, de jeune garnement à l’occasion amoureux, qui était la sienne. Tout ce qui était mémorable dans ses déplacements et son quotidien était recueilli en écrits et résumés mais aussi croquis et dessins. Il envoyait à Bâle des quintaux de plantes et d’animaux séchés, en guise de provision scientifique. Quel texte ! Fenêtre ouverte sur son époque ; voyage dans le temps vraiment rare.

Tout est dit, ainsi, du cursus, des usages qui formeront les Jean Hucher, chancelier, Jean Blazin, doyen, Jean Saporta, vice-chancelier, ou ce Richer, enseignant l’anatomie et l’herboristerie, en « promenades », n’ayant rien à envier à nos méthodes actives. Où l’on apprend – et tous les enseignants avec moi, de rugir ! – « que les professeurs doivent interrompre leurs cours dès que cela déplaît aux étudiants… en tapant des pieds, des plumes et des mains », et que pour recevoir leur solde, ils se devaient d’être accompagnés de quelques élèves « certifiant que le professeur a fait son cours avec application et diligence »… des façons que Thomas trouvait agréablement démocratiques, comme en ses terres d’origine, protestantes.

La critique du Front populaire par les Droites

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 14 mai 2016. dans La une, Histoire

La critique du Front populaire par les Droites

En ces mois d’avril à juin 2016, les médias et les réseaux sociaux ont commencé à parler de l’expérience socialiste démocratique du Front populaire, qui se déroula en France pendant deux ans, entre 1936 et 1938, à la suite de la victoire électorale d’un bloc des gauches (regroupant les socialistes SFIO, les radicaux et le Parti communiste) lors des élections législatives d’avril-mai 1936. Il est même probable que des articles, voire de nouveaux ouvrages d’historiens suivront. Mais, ce que je vous propose ici, ce n’est pas une présentation globale de l’arrivée au pouvoir du Front populaire ou bien le fait (largement connu) d’égrener les mesures qui furent prises – notamment dans le cadre de l’action gouvernementale menée, à la surprise générale, sous direction socialiste (et non radicale) par Léon Blum. Je vais plutôt cibler mon propos  (en deux chroniques) sur  les critiques qui ont été faites contre le Front populaire – et qui le sont toujours aujourd’hui –, une venant de droite (contemporaine des faits ou relayée de nos jours par des polémistes non-historiens comme par exemple Eric Zemmour) et une autre de gauche. La première de ces chroniques va être consacrée aux différentes accusations provenant des  droites.

Le Front populaire, à travers les grèves des mois de mai-juin 1936 – soit avant les accords Matignon – aurait été organisé, à la base (dans les usines), par un « chef d’orchestre clandestin » dont l’objectif se serait fixé comme étant l’instauration de « soviets » en France ; en l’occurrence le Parti communiste, appuyé notamment par l’aile gauche de la SFIO regroupée autour de Marceau Pivert (les « pivertistes » et leur célèbre « Tout est possible, droit devant nous, en avant camarades ! »). En réalité, les études historiques qui ont été faites ont montré depuis longtemps que ces grèves furent, à l’annonce de la victoire électorale, des « grèves de la joie » (à partir d’une formule employée à l’époque par la philosophe Simone Weil) ; la victoire de la gauche étant célébrée par un élan essentiellement festif. La seule chose que la grande masse des travailleurs voulaient, bien loin d’être « révolutionnaire », consistait à affirmer leur dignité et à montrer qu’au sein des usines ils étaient au moins autant « chez eux » que les patrons. En somme, il y eut seulement, dans la plupart des cas, le  désir d’une vie meilleure – bien résumée par l’expression employée par Léon Blum avec « une embellie » ou encore « une éclaircie dans des vies difficiles et obscures »

  D’ailleurs, ce qui fut frappant, c’est le fait que, tout en restant sur leurs lieux de travail, les ouvriers et les employés maintinrent les machines en état impeccable de fonctionnement, sachant pertinemment qu’ils devraient reprendre le travail dans les semaines suivantes.

Étudier la médecine à Montpellier au Moyen Age et à la Renaissance (2)

Ecrit par Martine L. Petauton le 14 mai 2016. dans La une, Histoire

Étudier la médecine à Montpellier au Moyen Age et à la Renaissance (2)

« Puis, soigneusement, revisite les livres des médecins Grecz, Arabes, et Latins, sans contemner les Talmudistes et Cabalistes, et par fréquentes anatomyes acquiers toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde qui est l’homme », Rabelais (étudiant en médecine à Montpellier entre 1530 et 1532, puis 1537 et 1538).

 

Étudier la médecine à Montpellier fut pour l’élite éclairée de son temps une évidence, tant l’offre y était importante, moderne et scientifique. Tant, aussi, la réputation de la ville (autour de 40.000 habitants) en ces domaines, allait bien au-delà du royaume. Tant, enfin, la vie d’étudiant y générait l’appétence, un peu comme aujourd’hui.

Au Moyen-Age (l’école de médecine date de 1220 après plus d’un siècle d’enseignements moins organisés), coexistaient plusieurs écoles, sises en divers endroits de la ville. Privées, tenues par des maîtres-médecins qui recevaient chez eux leurs élèves et enseignaient auprès de leurs malades, comme un apprentissage sur le tas. On appartenait au collège de Mende ou à celui de Gérone (fondés par des médecins originaires de ces villes). « On y était logé, nourri et on pouvait consulter une bibliothèque », un peu sur le modèle des corporations médiévales et du fonctionnement des métiers. Coûteuse était évidemment l’entreprise.

Au XVIème siècle, l’école médicale se structura dans l’université. Un Rabelais, un Rondelet, un Nostradamus (celui-ci ne fut toutefois pas accepté car il avait été apothicaire) écumèrent les rues et les bancs d’écoles, croisant les médecins des papes (Arnaud de Villeneuve, Gui de Chauliac), et ceux des rois de France.

On « arrivait médecin » en franchissant 3 étapes successives et payantes : 3 grades ; le baccalauréat, la licence, le doctorat. On pouvait commencer ses études tard (Rabelais débarqua à Montpellier à près de 40 ans, après une première vie de moine). L’impétrant élève en médecine était nommé « béjaune », allusion au bec des très jeunes faucons. Il lui fallait prouver être né de mariage légitime, n’avoir pas exercé de métier manuel, et être « maître es arts ». Un court examen de ses connaissances en physique et dialectique achevait son pré-passage, ouvrant sur l’inscription à la faculté et le choix de son parrain-médecin.

La faculté était régie de façon hiérarchisée (on peut comparer à un monastère) ; le procureur des étudiants, élu, observait la tenue des cours par les professeurs (salaire pouvant être retenu !).

L’année était divisée en deux : « le Grand Ordinaire ; cours assurés par les professeurs régents ; le Petit Ordinaire ; bacheliers préparant la licence. Les cours commençaient dès 6 h du matin, alternant lecture de textes et explication magistrale. Les programmes comprenaient les textes des Anciens, Hippocrate ou Galien, et – abondamment, à Montpellier – les textes des Arabes ». En période hivernale, des dissections étaient pratiquées (corps d’un condamné à mort fourni par les autorités à partir d’une certaine date ; avant, on le sait, chasse à la dépouille par les étudiants et enseignants…). L’été on partait dans la campagne pour herboriser. Ce XVIème siècle sonnait humanisme, en médecine, comme ailleurs. Les examens revêtaient un aspect solennel ; l’étudiant était interrogé durant plusieurs heures par un jury. Le diplôme s’achetait, comme le cycle d’études l’avait exigé à chacune de ses étapes. La fin des études, sanctionnée par le doctorat, était particulièrement ardue ; « le candidat tire à 2 jours d’intervalle un sujet issu de l’Ars Parva de Galien et des Aphorismes d’Hippocrate ; il le développe devant les docteurs régents et ordinaires. Pendant tout le temps de l’examen, il distribue vin blanc, gâteaux et fruits à ses examinateurs ».

Montpellier au Moyen Age et à la Renaissance, carrefour des connaissances médicales (1)

Ecrit par Martine L. Petauton le 07 mai 2016. dans La une, Sciences, Histoire

Montpellier au Moyen Age et à la Renaissance, carrefour des connaissances médicales (1)

Montpellier fut une des plus anciennes universités médiévales en Occident, et la Médecine sa branche la plus prestigieuse ; 1130 en étant la date de naissance.

La bibliothèque de la faculté de médecine, dans les anciens bâtiments à l’ombre des pierres blondes de la cathédrale, conserve plus de 1000 volumes manuscrits dont « les 2/3 sont antérieurs à l’imprimerie, et 59 carolingiens ». Fonds rare et particulièrement riche, mis en place surtout grâce à Chaptal, le ministre de Bonaparte, à Prunelle, médecin et bien autant bibliophile, à Barthes, un des auteurs de l’Encyclopédie.

Une précieuse exposition en 2012 organisée autour du thème du « Livre de médecine, Le Bistouri et la Plume », offrit au public à la fois le fond – contenu, dessins, modernité des recherches et démarches – et la forme – magnifiques manuscrits incunables enluminés et tous premiers ouvrages imprimés, sur le thème du corps humain et de son soignant à ces époques anciennes.

Les seigneurs de Montpellier du Moyen Age occidental d’après l’An Mille, les Guilhem, recherchaient pour leur territoire les débouchés maritimes du commerce proche et lointain. Contacts, donc, avec les autres mondes d’alors, Byzance, héritière des savoirs antiques, la Sicile de Salerne, interface de toutes les modernités médiévales, et bien entendu le magnifique monde arabo-musulman, dont le Royaume El Andalous débutait quasi à nos portes, quand au XIIIème siècle Montpellier releva du royaume d’Aragon, de ce roi Jacques adepte de novelletés et de sciences, comme Frédéric II le grand sicilien. Pas bien loin, au bord du Rhône, la papauté installera un peu plus tard, en Avignon, des quartiers, certes éphémères, mais entourés d’une cour savante et ouverte sur le monde. Car, la chance de Montpellier fut bien de saisir et d’exploiter un monde « ouvert », opposé aux fermetures féodales, et à leur morcellement, une mondialisation des savoirs et des techniques, irriguant une Europe en partance pour de « nouveaux mondes ».

Spécificité de l’école de Montpellier, ses professeurs produisirent de très nombreux écrits (d’où les manuscrits) et son aura fut internationale ; élèves venant des Flandres ou des Allemagne ; certaines années, les originaires français étaient même minoritaires.

Carrefour des connaissances des écrits antiques, juifs, arabo-musulmans, les manuscrits médicaux de Montpellier recensent alors Hippocrate ( ainsi, celui qui illustre cette chronique) et Galien, déjà traduits en latin dès l’Antiquité, puis transmis par des copies monastiques. Un recueil du XIème siècle regroupe ainsi des aphorismes d’Hippocrate antérieurs à l’apport arabe. C’est du reste, un de ces aphorismes qui resta la devise de l’école de Montpellier : « L’Art est long ». Mais c’est avec les traductions de l’arabe au latin – considérable mine – que les savoirs se multiplièrent. Travaux de traduction venus de Salerne, en Sicile, dont l’école de médecine était de tout premier plan, et de Tolède, avec Gérard de Crémone qui apporta en plus les textes originaux, savants, des médecins arabo-andalous, lesquels appuyaient leurs recherches sur les savoirs antiques, en les poursuivant. De même, les traductions d’arabe en Hébreu, de sommités juives, permirent d’utiles croisements, quand – du moins – les persécutions se faisaient plus rares. Les Tibbonides de Montpellier, au XIIIème siècle, n’écrivaient-ils pas : « respecter les sciences et ceux qui en sont maîtres… peu importe de quelle croyance ils sont ». Formidable positionnement philosophique que celui de ces chercheurs penchés sur les écrits des autres – Anciens, et Étrangers à leur culture, à leur religion ; mutualisation hautement émouvante qui résonne du reste particulièrement en notre temps où reviennent si fortement l’intégrisme et l’intolérance.

Racines d’actu : le Premier Mai ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 30 avril 2016. dans La une, Actualité, Histoire

Racines d’actu : le Premier Mai ?

Lorsqu’on pense « 1er mai » aujourd’hui, cela évoque bien sûr pour nous au moins deux choses. D’abord, les débuts potentiels de l’affirmation (plus ou moins nette) du printemps, avec ses marchands de muguet souvent à la sauvette. Ajoutons à ce niveau que le 1er mai était célébré par les coutumes de l’arbre de mai (un rite de fécondité lié au retour de la frondaison et jadis répandu dans toute l’Europe occidentale). Ensuite, la « Fête du Travail », débouchant à la fois vers un jour de congé (et même souvent à la possibilité de « faire le pont » grâce à l’arrivée d’un week-end ou à la prise d’un ou plusieurs jours de RTT) et le maintien d’une « tradition », avec les défilés des syndicats. Et puis, il y a aussi ce Front National, qui célèbre, lui aussi, et ceci depuis les années 1980, son « 1er mai », en l’honneur de « Jeanne d’Arc », comme « protectrice » de la « patrie », et – en fait – en tant qu’affirmation (récupérée) du patriotisme, voire du nationalisme. Par rapport à tout ce que je viens d’écrire, quel serait le % de jeunes (notamment) qui connaîtrait vraiment les origines du 1er mai en rapport avec l’histoire du mouvement ouvrier  français et surtout sur le plan international ?

C’est aux États-Unis qu’apparut pour la première fois l’idée d’une journée de lutte des ouvriers, et ceci n’avait rien d’une fête chômée. Il s’agissait prioritairement d’une exigence de la réduction du temps de travail par jour. C’est à la fin du XIXe siècle que les syndicats américains, dans le cadre de leur congrès de l’année 1884, se donnèrent pour objectif d’imposer au patronat une journée de travail à huit heures. Et ils choisirent justement de lancer leur lutte pour cette revendication un 1er mai… En effet, la première grande action de ce type eut lieu le 1er mai 1886, sous l’influence des courants syndicalistes anarchistes ; et elle fut d’ailleurs assez largement suivie. Des morts étant tombés le 3 mai parmi les travailleurs, à Chicago, une marche de protestation se produisit à Haymarket Square, suivie de graves troubles entre manifestants et forces de l’ordre, aboutissant à un massacre. Puis, cinq syndicalistes anarchistes furent condamnés à mort et trois à l’emprisonnement à perpétuité.

En France, trois hommes furent à l’origine du 1er mai conçu comme journée de lutte, en hommage aux terribles événements de Haymarket Square. Il y eut d’abord le rôle de Jean Dormoy, socialiste et syndicaliste (qui devint maire de la ville de Montluçon dans l’Allier, l’une des premières municipalités socialistes de l’Histoire). Jean Dormoy, ami de Paul Lafargue (gendre de Karl Marx) et de Jules Guesde, fut d’ailleurs surnommé « Le forgeron du premier mai ». C’est en effet durant l’année 1888 qu’il lança – au niveau syndical – le projet d’organiser une grande manifestation populaire des travailleurs sur le plan international. Il y eut aussi l’action de Raymond Lavigne, un autre militant socialiste et syndicaliste, d’origine bordelaise, également ami de Jules Guesde, qui proposa à la IIème Internationale socialiste, en 1889 (dans le contexte du centenaire de la Révolution française et de l’exposition universelle), de faire désormais de chaque 1er mai une grande journée de manifestation destinée à obtenir les 48 heures hebdomadaires, le dimanche seul étant chômé. Il y eut enfin le rôle d’impulsion que joua le leader du POF (Parti Ouvrier Français), Jules Guesde, marxiste orthodoxe, qui poussa la IIème Internationale à entériner cette proposition, le 20 juillet 1889 ; c’est par ailleurs Jules Guesde qui, le premier, inventa le terme de « fêtes du travail », en 1890. Le 1er mai 1890 fut ainsi célébré pour la première fois internationalement, mais avec des niveaux de participation très divers. Comment ne pas signaler au passage les terribles événements qui se déroulèrent le 1er mai 1891 lorsqu’à Fourmies (commune du département du Nord) la manifestation aboutit à un drame, avec une fusillade, la troupe ayant tiré sur la foule, ce qui occasionna la mort de dix personnes.

La communication présidentielle depuis 1958

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 26 mars 2016. dans La une, France, Politique, Histoire

La communication présidentielle depuis 1958

De nos jours, la communication politique, notamment auprès des chefs d’État, est devenue un métier à part entière, les présidents s’entourant de conseillers très particuliers et ayant pris une importance extrême pour mettre en valeur leur « image » auprès de l’opinion publique. Il n’en fut pourtant pas toujours ainsi, tout au moins par rapport au niveau où nous en sommes arrivés depuis quelques décennies. En se limitant à l’exemple de la France depuis 1958, c’est-à-dire depuis les débuts de la Vème République, nous allons voir comment et pourquoi la façon de communiquer de nos différents présidents depuis l’époque du Général de Gaulle a évolué, voire s’est révolutionnée – tout en ayant conscience du fait que ce phénomène a concerné un nombre considérable de pays dans le monde, et pas seulement en ce qui concerne les systèmes démocratiques occidentaux.

Le Général de Gaulle, entre 1958 et 1969, avait une communication très personnelle, de type quasi « bonapartiste » – notamment au moment des référendums qu’il proposait aux Français (tradition de « l’appel au peuple »). Il intervint souvent, dans ce cadre, à la télévision (une seule chaîne en noir et blanc, à l’origine). Pour ses discours télévisés, il apprenait ses propres textes par cœur, mais sans que cela ne puisse apparaître comme non naturel (il se les appropriait). Il ne faudrait pas oublier ses entretiens télévisés avec le journaliste Michel Droit, en direct du palais de l’Élysée (en 1965, 1968 et 1969). A côté de la télévision, le Général de Gaulle continua d’utiliser la radio, comme à l’époque de la Résistance : ainsi en 1961 (pendant la fin de la crise algérienne) et en 1968, au moment crucial des « événements » de mai. Jérôme Bourdon, historien et sociologue des médias français, n’hésite pas à qualifier De Gaulle de « 1ère star politique de la télévision française » ; il relève même une sorte « d’harmonie presque naturelle » entre le Général et la télévision. Il y avait aussi ses célèbres « conférences de presse », pendant lesquelles il se trouvait juché sur un grand bureau, avec les ministres de son gouvernement dans la salle devant sur la droite et les journalistes – dont il sélectionnait soigneusement à la fois les noms et le contenu (au préalable) des questions. Pensons aussi, lors de ses voyages présidentiels à l’étranger, à ses formules à l’emporte-pièce, qui, parfois, posèrent des problèmes à son propre parti (l’UNR, puis UD-Vème, et enfin UDR) ; deux exemples, avec son « Marchemos la mano en la mano » – marcher « la main dans la main » (prononcé lors de son voyage officiel au Mexique, le 16 mars 1963) – et le « Vive le Québec libre ! » (lancé lors d’un discours public à Montréal le 24 juillet 1967 alors qu’il était en visite officielle au Canada).

Avec Georges Pompidou, de 1969 à 1974, ces aspects personnels de type quasi bonapartiste s’atténuèrent et furent très largement remplacés par une autre vision, que le nouveau président instaura très vite afin de bien montrer que son « néo-gaullisme » ne tolérerait pas plus que le Général l’accès de (ou des) opposition(s) aux médias publics. Sa formule fut très claire lorsqu’il affirma que la radio et la télévision françaises seraient (ou plutôt continueraient d’être) « la voix de la France ». Contre son premier ministre réformateur Jacques Chaban-Delmas, qui souhaitait une certaine libéralisation de l’ORTF (créée en 1964 pour remplacer la RTF, instituée en 1949), il n’était pas question que la « petite lucarne » permette la présence de journalistes ayant une sensibilité proche de celle des opposants dans le service public de l’audiovisuel. A côté de cela, la tradition des « conférences de presse » continua, avec un verrouillage relativement comparable à celui qui existait à l’époque du Général de Gaulle, mais avec un style plus décontracté.

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