Histoire

Les origines romaines de la révolution française

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 septembre 2016. dans La une, Histoire

Les origines romaines de la révolution française

Tout le monde connaît le bonnet phrygien des sans-culotte, symbole de la condition d’affranchi à Rome, on y reviendra ; mais sait-on que le slogan révolutionnaire « rois, tyrans vaincrons ! » n’est que le décalque de l’équation – si banale dans l’occident antique – rex-tyrannus ? Et que dire du serment que le Directoire imposa à tous les fonctionnaires civils et militaires, le 10 mars 1796 : « Je jure haine à la royauté, attachement à la République et à la constitution de l’an III » ? Cette détestation fait écho à l’odium regni de la ville éternelle. C’est ce que je me propose d’étudier ici.

Le 24 février de chaque année, en effet, l’on fêtait le regifugium, la fuite du roi. Oh, il ne s’agissait pas d’un Varennes à la romaine, mais de l’expulsion des Tarquins. Sextius Tarquinius, le fils de Tarquin le Superbe (mort en 495 avant notre ère), avait violenté puis tué la patricienne Lucrèce. Le ressentissent déjà accumulé sous le règne de son père se donna alors libre cours. Les Romains, sous la houlette de Lucius Brutus, chassèrent leurs oppresseurs, et le héros du jour auquel on érigea, vers 300 av JC, une statue sur le Capitole, fit le serment suivant : « Je vous jure que ni Tarquin le Superbe, ni quelque autre ne régnera jamais sur Rome » (Tite-Live Ab Urbe condita I,59,1). La double opposition – royauté/liberté (regnum/libertas) et monarchie/république – était née. Le lointain descendant de Lucius, Marcus Iunus Brutus, qui poignarda César, aux Ides de mars de l’an 44 av JC, en raison des velléités monarchiques supposées de ce dernier, exalta son « régicide » sur les monnaies qu’il fit frapper pour l’occasion : sur l’une d’elles, figure l’allégorie de libertas, et sur l’autre, l’on peut voir, à l’avers, l’effigie de Brutus et, au revers, deux poignards – celui qui assassina Lucrèce et celui avec lequel il tua César – avec entre les deux, le pileus libertatis, le bonnet de la liberté, la marque, pour les ex-esclaves, de leur liberté fraîchement acquise.

Comment, dès lors, est-on passé de la république à l’empire ?

Il faut se souvenir que déjà, dans la Rome républicaine, existaient des imperatores, des généraux au mandat renouvelé tous les ans. César fut l’un d’eux. Sur une terre cuite, exposée au Museo nazionale romano, Rome, agenouillée devant un imperator victorieux, dépose aux pieds de celui-ci un globe, symbolisant l’oikumene, l’ensemble du monde connu et habité. Cicéron, quant à lui, appela de ses vœux, au moment de la guerre civile, un rector rei publicae, « recteur de la République » (De republica, I,54), qu’il nomma le « super arbitre », superarbitrium.

Octave/Auguste, le premier empereur, d’ailleurs, se définit lui-même comme un princeps, un simple consul, mais un primus inter pares, le premier de tous, dépassant ses collègues, non en pouvoir (potestas), mais en autorité (auctoritas).

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 17 septembre 2016. dans La une, KI-C-KI, Histoire

KI-C-KI

Qui n’a pas eu dans sa bibliothèque d’adolescent(e) – Bibliothèque Verte ?… – ce beau et mémorable roman historique ? Ces morceaux choisis, ici, sont extraits d’un des plus beaux romans historiques, chef-d’œuvre d’un immense auteur européen du tout début du 20ème siècle, qui nous enchanta, dès nos premières grandes lectures, de son œuvre gigantesque ; il fut, et reste, un monument de la littérature, mondialement connu, incontournable pour les amoureux de la littérature, et si facile à deviner…

 

Extraits :

« Natacha, avec ses yeux noirs et sa bouche trop grande, semblait plutôt laide que jolie, mais, en revanche, elle était d’une vivacité sans pareille ; le mouvement de ses épaules, qui s’agitaient encore dans son corsage décolleté, attestait qu’elle venait de courir ; ses cheveux noirs, bouclés, et tout ébouriffés, retombaient en arrière ; ses bras nus étaient minces et grêles ; elle portait encore un pantalon garni de dentelle. En un mot, elle était dans cet âge plein d’espérances où la petite fille n’est plus une enfant, mais où l’enfant n’est pas encore une jeune fille. Echappant à son père, elle se jeta sur sa mère, sans prêter la moindre attention à sa réprimande, et, cachant sa figure en feu dans le fouillis de dentelle qui couvrait le mantelet de la comtesse, elle éclata de rire et se mis à conter à bâtons rompus une histoire sur sa poupée, qu’elle tira aussitôt de son jupon.

– Vous voyez bien, c’est ma poupée, c’est Mimi, vous voyez !… »

[…]

« Natacha se calma lorsqu’on lui eut annoncé une glace à l’ananas. Un instant après, on versa le champagne ; la musique se remit à jouer ; le comte et sa femme s’embrassèrent, les convives se levèrent pour féliciter la comtesse et trinquer avec leurs hôtes, leurs vis-à-vis, leurs voisins et les enfants. Enfin les laquais retirèrent vivement les chaises et tous les convives, dont le vin et le dîner avaient légèrement coloré le visage, se remirent en file comme en entrant, et passèrent dans le même ordre de la salle à manger dans la salle de bal ».

[…]

De Bolivar à Mélenchon, une surprenante récupération

Ecrit par Alexis Brunet le 27 août 2016. dans La une, France, Politique, Histoire

De Bolivar à Mélenchon, une surprenante récupération

Le « Libertador » était-il vraiment un homme « de gauche » ?

Si Mélenchon a bien une qualité, c’est celle d’être un monsieur très cultivé. Du moins c’est ce qui se dit. Il détiendrait d’ailleurs 12000 livres. Enfin c’est ce qu’il prétend. On lui fait confiance. Sans doute de ses fastes et agréables lectures tient-il cette liste d’idoles dont il nous pioche des noms de temps en temps, notamment lors de ses tirades enflammées gargarisant sympathisants du Front de gauche mais aussi simples curieux.

Parmi ces idoles, Napoléon, Robespierre, Victor Hugo, Jean Jaurès, Che Guevara, Simon Bolivar, et j’en oublie certainement beaucoup, il me pardonnera, mais au moins ainsi je n’irai pas le calomnier (puisse le paranoïaque « Observatoire de la propagande et des inepties anti-Mélenchon » me faire grâce). Le premier on le comprend. Napoléon, quoi qu’on pense de sa conception du pouvoir, c’est la France du temps de sa grandeur, sans doute ce pourquoi la francophonie existe encore. A l’autre bout du monde, certains francophiles connaissent par cœur l’année de naissance de Bonaparte. Che Guevara, que voulez-vous, si on se prétend de la vraie gauche on passe difficilement outre, ou bien Mélenchon n’a plus qu’à retourner au Sénat sous des cieux moins rouges. Mais le dernier, Simon Bolivar, si on sait vaguement qu’il fut un important « Libertador » d’Amérique du Sud, et s’il a sa statue à Paris, on le connaît moins (1).

Le libérateur d’une Amérique

Aussi quand j’ai commencé à l’évoquer en Colombie comme un grand démocrate épris de liberté, un justicier, un vrai homme de gauche comme on dirait aussi, on m’a gentiment fait comprendre que j’étais un peu à côté de la plaque, que c’était un peu plus compliqué que ça. Quelle ne fut pas ma déception, moi alors sur la terre du « Libertador », de comprendre que ce monsieur mince aux longs bras et très élégamment vêtu que j’avais vu sur son cheval non loin du pont Alexandre III à Paris ne correspondait peut-être pas au grand démocrate dont Monsieur Mélenchon, en août 2012 sur son blog à travers un billet intitulé « Carte postale de retour », célébrait sans doute de bonne foi la lecture d’« une bonne grosse biographie » lors de ses vacances ensoleillées au Venezuela, contrée qui fut jadis le paradis terrestre de tout humaniste de la vraie gauche.

Simon Bolivar fut un « libertador ». Incontestablement. Suite à un voyage en Europe en 1801, le jeune aristocrate vénézuélien, admirateur de la Révolution française, décide qu’il libérera lui-même l’Amérique du joug du colonialisme. En à peine vingt ans, il boutera alors les Espagnols et leur empire hors du Venezuela, de Colombie, d’Equateur puis du Pérou ; et sera même à la base de la création d’un autre pays auquel il léguera son nom, la Bolivie. S’il échappa de peu à la mort à plusieurs reprises, il enchaîna les batailles victorieuses sur son cheval, il fut un militaire héroïque, et très logiquement également, un « napoléonophile » de premier cru.

Un furieux désir de referendum

Ecrit par Martine L. Petauton le 25 juin 2016. dans Monde, La une, Politique, Histoire

Un furieux désir de referendum

23 Juin 2016 ; c'est fait – et, à l'inverse des derniers sondages, Great Britain a posé son « out », son « leave » aux sonorités d'amour déçu, sur la table, la nôtre. Une histoire démarrée en 1973 – le Moyen Age – prend un tournant. Pour des Anglais non nantis de tous horizons, apeurés du fond de leur île, «  leur ennemi c'est la finance », et à la mer, la City. Pour l'UE, l'effet domino est probablement le danger le plus évident. Début en langue française dès cette nuit, par la voix d'une Marine Le Pen, exigeant un France(exit) dans l'instant.  Car, dans la foulée, fleurit de-ci, de-là, un goût prononcé pour entrer dans cet exercice, qui vient d'accoucher en Angleterre, vieux comme le monde contemporain mais à la couleur  furieusement rajeunie : « referendumer », comme naguère on partait herboriser à la saison des pollens. Et, comme souvent, quand on s’entiche de ce qu’on baptise novelleté, foin de tous les autres outils…
Enfin, dire « soi-même » ce qu’on veut, ce qu’on pense de… ailleurs que  chez soi, ou à son bureau, autrement qu’au comptoir – petit blanc ou café noir. Être consulté, bref exister… sur une idée, un projet, pas une simple binette à poser sur un banc, sec et propice à la sieste – au fond de l’amphithéâtre mystérieux, comme hors du réel – d’une Assemblée législative quelconque. Brandir son moi dans son vote. « Referendumer » ; yes or no ? Il faut prendre en compte – en ce domaine, comme en plein d'autres, dans nos sociétés européennes bousculées, ces pulsions, ces emballements, ces désirs de, sans queue ni tête pour autant, qui ne s'arrêtent plus à la raison adulte et réfrénante leur disant – attention !  - On y va, on verra bien, on marche ! répondent des foules de révoltés, d'indignés aux sauces infinies, voulant tout et son contraire, tout de suite, et d'abord qu'on les entende ! D'où le formidable envol de l'envie de referendum ; comme au Mac Do, quelque chose d'une nourriture, quoi ? moins net. « Referendumer », être citoyen, à bas coût.
Rêve au plus profond de chaque citoyen, considéré en son chacun comme suffisamment important pour qu’« On » le regarde de là-haut et qu’on lui demande – enfin – son avis. Referendum ; du mot « referre » en latin, rapport ; ce qui doit être rapporté. Votation populaire pleine qui n’aura d’effets que si le « oui » l’emporte. Décisionnel, et non simplement consultatif, ce procédé fréquemment présent dans la boîte à outils des démocraties contemporaines, mais pas toujours ; utilisé au « coup par coup » et non ritualisé dans le mécanisme institutionnel, le referendum semble gagner en valeur en ce début XXIe, en Europe, notamment. Est-ce parce que nos « vieilles » démocraties représentatives perdent, elles, en lustre, s’étiolent, rentrent dans une ombre terne, que la montée des violences politiques et de l’abstentionnisme corroborent un peu partout ? Incontestablement. Au diapason aussi de ces rêves à allure de vertiges, de pouvoir fort – à tout le moins d’autorité martelante – qu’on ne peut qu’entendre, partout.

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan

Ecrit par Stéphane Bret le 25 juin 2016. dans La une, Histoire, Littérature

Gallimard, mai 2016, 131 pages, 10 €

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan

avec autorisation de la Cause littéraire

Ce n’est pas une biographie de Drieu la Rochelle que nous livre Gérard Guégan. Non, dans ce livre où apparaît sur la couverture le mot « fable » en-dessous du titre, c’est une apostrophe adressée à l’écrivain, dont les passages en italique peuvent refléter les différents états de conscience de Drieu, ou ceux du rédacteur de la fable, lui-même. L’ouvrage se focalise plus spécialement sur la période 1944-1945. Il débute au moment qui suit la première tentative de suicide de l’écrivain, survenue en août 1944, au luminal. L’ouvrage de Gérard Guégan tente d’éclairer l’attitude de Drieu, face au fascisme, au communisme, à la littérature, et il y parvient en confrontant l’écrivain avec des personnages issus de la Résistance, qui procèdent à son interrogatoire, avant sa mise à mort, que Drieu croit inévitable en raison des circonstances.
C’est le choix, entre fascisme et communisme, qui suscite les propos les plus significatifs, on sait que Drieu a longtemps hésité entre ces idéologies avant de basculer au mitan des années Trente, vers le fascisme : « C’est bien là la faiblesse des fascistes. Il leur faut constamment dialoguer avec d’imaginaires forces invisibles. (…) Tout autres sont les communistes de chez Staline qui dédaignent l’abstraction, qui honnissent le mysticisme. Avec eux, un innocent doit se déclarer coupable dans le seul but d’innocenter le tribunal qui va le rayer de l’histoire ».
Un autre aspect sur les prises de position de Drieu est soulevé ; il n’est pas moins significatif et concerne l’attitude de Drieu vis-à-vis de l’antisémitisme. On sait que Drieu a, dans sa jeunesse, publié un essai intitulé Mesure de la France, dans lequel il apparaît très philosémite : « Je te vois tirant et mourant derrière le tas de briques ; jeune Juif, comme tu donnes bien ton sang à notre patrie ». L’un des interrogateurs, Maréchal, tacle Drieu sur ce point, en évoquant un personnage de l’un des romans, Gilles : « Quoi qu’il en soit, avec Carentan, on tient peut-être la clé de votre antisémitisme. (…) C’est Carentan qui s’adresse à Gilles : Je ne peux pas supporter les Juifs parce qu’ils sont par excellence le monde moderne que j’abhorre. Mais le monde moderne, s’exclame Drieu, c’est moi, et le Juif, c’est encore moi ».
Le récit de Gérard Guégan nous fait découvrir, ou redécouvrir, la vie et l’œuvre de Pierre Drieu La Rochelle ; il s’insinue avec grande efficacité dans les méandres de sa conscience et le juge avec recul et lucidité, même si ce tribunal est imaginaire.



Gérard Guégan est l’auteur de très nombreux romans et essais, parmi lesquels : Dictionnaire du cinéma, Éditions universitaires, 1966, Debord est mort, Le Che aussi. Et alors ? Embrasse ton amour sans lâcher ton fusil, Cahier des saisons, 1995, La Demi-sœur, Grasset, 1997, Les Irrégulières, Flammarion, 2001, Ascendant Sagittaire, Parenthèses, 2001, Qui dira la souffrance d’Aragon ? Stock, 2015, Tout a une fin, Drieu, Gallimard, 2016.

2007 : La fin de la dynastie Bhutto au Pakistan

Ecrit par Martine L. Petauton le 18 juin 2016. dans La une, Histoire, Littérature

2007 : La fin de la dynastie Bhutto au Pakistan

Le magnifique livre de Bina Shah, dont on trouvera ici la recension, appartient à cette forte littérature actuelle, Indo-Pakistanaise, au croisement Histoire/roman, qui passionne, tant pour le dépaysement que pour l’information. L’assassinat de Benazir Bhutto, dont il s’agit, résonne en 2016, encore d’une autre façon, en échos sinistres aux menaces terroristes de l’Islam intégriste qui fond en ces temps-ci, sur nous, en Europe.

Je me souviens de son beau visage éclairant la couverture du Nouvel Observateur, cette semaine de décembre 2007. Seul titre « Benazir ! »…

Femme puissante, leader de son parti PPP (Parti Populaire Pakistanais), deux fois 1er ministre et seule femme au monde à avoir dirigé un grand pays musulman, Benazir était d’abord la femme d’un clan, d’une dynastie qui se succéda au pouvoir (et sans doute aux affaires). Comment ne pas voir, dans le même défilé d’images, une autre femme, puissante, géographiquement proche, sa « compagne » indienne, Indira Gandhi ? – assassinée en 1984. Dynastie, là-aussi, clan, pouvoir, et assassinat – religieux, également, mais par les Sikhs. Les deux femmes, filles de… ayant en commun – et cela a compté dans leur liquidation – une formation intellectuelle acquise en Occident, les deux apparaissant comme l’instrument de l’ouverture de leurs sociétés, mais aussi, notamment, comme « l’alliée des États-Unis ».

Benazir a eu un vécu de pouvoir chaotique, entrecoupé d’exils, et finalement d’une grande violence puisque « destituée » à plusieurs reprises du pouvoir lui-même ou du leadership politique dans son camp (de 84 à 2007). Accusée de corruptions – elle ou les siens, et notamment l’époux, l’homme d’affaires Ali Zardari. C’est dans le cadre d’un « accord-marchandage » de plus, avec le président Musharraf, qu’elle put rentrer au Pakistan en Octobre 2007, agencer une énième campagne électorale, qui finit le 27 Décembre 2007 par son assassinat dans la banlieue d’Islamabad. Terrible scène agie par un kamikaze aux ordres d’Al-Qaïda-Afghanistan. Camouflées pour éviter une montée en puissance du martyr par le gouvernement de l’époque, les causes de sa mort, après multiples enquêtes internationales, ne font plus aucun doute, Benazir fut assassinée par Al-Qaïda et peu protégée par le gouvernement pakistanais…

 

La Huitième Reine, Bina Shah, Actes Sud, février 2016, trad. anglais (Pakistan) Christine Le Bœuf, 347 pages, 23 € (avec l’autorisation de la Cause Littéraire)

La critique du Front populaire par les Gauches

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 21 mai 2016. dans La une, Histoire

La critique du Front populaire par les Gauches

Comme annoncé dans ma précédente chronique, je vais maintenant passer à une présentation globale de la critique du Front populaire par les gauches – essentiellement le Parti Communiste et le Parti Radical –, après avoir vu celles issues des droites, et ceci toujours à la fois à l’époque contemporaine des faits et encore de nos jours. Il convient de préciser tout de suite une première chose, même si elle semble aller de soi : la critique faite par les communistes fut diamétralement opposée à celle distillée par les radicaux, ce qui ne doit pas nous étonner, dans la mesure où les premiers, malgré une modération certaine dans certains domaines (nous y reviendrons), attendaient plus des gouvernements de Léon Blum au moins dans les domaines liés à la politique étrangère, c’est-à-dire surtout face à l’attitude à avoir par rapport à l’intervention militaire éventuelle dans la Guerre d’Espagne.

En politique intérieure, à l’époque du Front populaire, les critiques restèrent limitées, surtout de la part du Parti Communiste. Pourquoi ? Tout simplement en raison de l’ordre qui avait été donné au « Parti » par Staline (dirigeant d’une main de fer la IIIème Internationale) : celui de tout faire afin d’éviter une attaque de l’Allemagne nazie contre l’URSS et donc de prêcher la modération dans les demandes économiques et sociales afin d’obtenir une « alliance antifasciste » avec la France et la Grande-Bretagne. C’est d’ailleurs en 1935 que le dictateur soviétique envoya son fameux « télégramme » intimant l’ordre au Parti Communiste de faire alliance avec les socialistes et même les radicaux, en rupture totale avec la période de « bolchévisation » des années 1920 et de la tactique d’avant 1934 (dite de « classe contre classe »). Le Parti Communiste, alors que ses partenaires socialistes étaient prêts à le voir participer au gouvernement, refusa de le faire, dans le but de ne pas faire peur aux classes moyennes (qui avaient très souvent basculé – avec la crise – dans le totalitarisme fasciste et nazi en Italie et en Allemagne). En réalité, seuls les « pivertistes » (l’aile gauche de la SFIO) poussaient à des mesures intérieures vraiment radicales… On pourra remarquer qu’il y a quelques semaines Jean-Luc Mélenchon, leader du Parti De Gauche et porte-voix du Front De Gauche, déclara que le Front populaire, malgré des mesures sociales conséquentes, n’avait pas transformé profondément notre pays, notamment sur le plan du « fonctionnement politique ». Pour en revenir à l’époque du Front populaire, les radicaux n’eurent absolument pas (comme on peut s’en douter) le comportement des communistes sur le plan de la politique intérieure. En effet, le groupe radical du Sénat – élément politique classique fondé sur un conservatisme assez traditionnel au niveau économique et social – tenta souvent de limiter les hardiesses de Léon Blum. En fait, il faut dire que le Parti Radical comportait une tendance située un peu plus « à gauche » et une autre davantage « au centre » ; et cela recoupait nettement les députés radicaux d’un côté et de l’autre le groupe sénatorial du parti.

Etudiants à Montpellier au XVIème siècle (3) La geste de Thomas Platter

Ecrit par Martine L. Petauton le 21 mai 2016. dans La une, Histoire, Littérature

Etudiants à Montpellier au XVIème siècle (3) La geste de Thomas Platter

C’est « Le siècle des Platter 1595-1599 » ; introduit, commenté et traduit par Emmanuel Le Roy Ladurie, qui nous permet de retrouver Montpellier du temps des Rabelais et Saporta, et ses étudiants en médecine. Leur vie de tous les jours ; leurs distractions et conflits, croisant le cycle des études, bouclées, rappelons-le, en à peu près quatre ans et une quinzaine d’examens.

Les Platter étaient une famille protestante de Bâle, qui vinrent sur deux générations faire leur médecine à Montpellier. Felix, le père, avait découvert Montpellier au mitan du siècle tandis que son « petit » Thomas le fit à l’extrême fin du XVIème. Entre les deux venues, les Guerres de Religion avaient écumé le Royaume et le Languedoc, et Montpellier était passée sous gouvernance huguenote, l’essentiel du patrimoine ecclésial et couventin étant détruit. En marge des deux religions chrétiennes, la religion juive « présente à titre homéopathique » à travers les Marranes en principe convertis mais « judéisant en secret » eut un rôle de première importance pour les futurs médecins et apothicaires.

Mais, malgré ce siècle de guerres, la ville bruissante de ses étudiants (Droit, Théologie, et bien entendu Médecine) demeurait intacte dans sa réputation intellectuelle ; un des pôles de savoirs modernes de l’Europe de la Renaissance se trouvait bien là. « Il y a à Montpellier plus de cent étudiants étrangers en médecine, à cause des bonnes opportunités qu’on a d’y progresser dans cet art », dit Thomas.

Le formidable journal de Thomas Platter – dont la teneur n’est en rien fantaisiste, le récit rapporté, fort pédagogique, éclairé par la tolérance et la curiosité de son auteur – multiplie les compte-rendu de savoir-faire et pratiques, tant dans l’agriculture, la viticulture, le vert-de-gris, que dans la sociologie des rapports inter-sociétaux de la ville, sa gouvernance, l’architecture et l’approvisionnement en eau. En plus, et ce naturellement, du raconté de la vie d’étudiant, de jeune garnement à l’occasion amoureux, qui était la sienne. Tout ce qui était mémorable dans ses déplacements et son quotidien était recueilli en écrits et résumés mais aussi croquis et dessins. Il envoyait à Bâle des quintaux de plantes et d’animaux séchés, en guise de provision scientifique. Quel texte ! Fenêtre ouverte sur son époque ; voyage dans le temps vraiment rare.

Tout est dit, ainsi, du cursus, des usages qui formeront les Jean Hucher, chancelier, Jean Blazin, doyen, Jean Saporta, vice-chancelier, ou ce Richer, enseignant l’anatomie et l’herboristerie, en « promenades », n’ayant rien à envier à nos méthodes actives. Où l’on apprend – et tous les enseignants avec moi, de rugir ! – « que les professeurs doivent interrompre leurs cours dès que cela déplaît aux étudiants… en tapant des pieds, des plumes et des mains », et que pour recevoir leur solde, ils se devaient d’être accompagnés de quelques élèves « certifiant que le professeur a fait son cours avec application et diligence »… des façons que Thomas trouvait agréablement démocratiques, comme en ses terres d’origine, protestantes.

La critique du Front populaire par les Droites

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 14 mai 2016. dans La une, Histoire

La critique du Front populaire par les Droites

En ces mois d’avril à juin 2016, les médias et les réseaux sociaux ont commencé à parler de l’expérience socialiste démocratique du Front populaire, qui se déroula en France pendant deux ans, entre 1936 et 1938, à la suite de la victoire électorale d’un bloc des gauches (regroupant les socialistes SFIO, les radicaux et le Parti communiste) lors des élections législatives d’avril-mai 1936. Il est même probable que des articles, voire de nouveaux ouvrages d’historiens suivront. Mais, ce que je vous propose ici, ce n’est pas une présentation globale de l’arrivée au pouvoir du Front populaire ou bien le fait (largement connu) d’égrener les mesures qui furent prises – notamment dans le cadre de l’action gouvernementale menée, à la surprise générale, sous direction socialiste (et non radicale) par Léon Blum. Je vais plutôt cibler mon propos  (en deux chroniques) sur  les critiques qui ont été faites contre le Front populaire – et qui le sont toujours aujourd’hui –, une venant de droite (contemporaine des faits ou relayée de nos jours par des polémistes non-historiens comme par exemple Eric Zemmour) et une autre de gauche. La première de ces chroniques va être consacrée aux différentes accusations provenant des  droites.

Le Front populaire, à travers les grèves des mois de mai-juin 1936 – soit avant les accords Matignon – aurait été organisé, à la base (dans les usines), par un « chef d’orchestre clandestin » dont l’objectif se serait fixé comme étant l’instauration de « soviets » en France ; en l’occurrence le Parti communiste, appuyé notamment par l’aile gauche de la SFIO regroupée autour de Marceau Pivert (les « pivertistes » et leur célèbre « Tout est possible, droit devant nous, en avant camarades ! »). En réalité, les études historiques qui ont été faites ont montré depuis longtemps que ces grèves furent, à l’annonce de la victoire électorale, des « grèves de la joie » (à partir d’une formule employée à l’époque par la philosophe Simone Weil) ; la victoire de la gauche étant célébrée par un élan essentiellement festif. La seule chose que la grande masse des travailleurs voulaient, bien loin d’être « révolutionnaire », consistait à affirmer leur dignité et à montrer qu’au sein des usines ils étaient au moins autant « chez eux » que les patrons. En somme, il y eut seulement, dans la plupart des cas, le  désir d’une vie meilleure – bien résumée par l’expression employée par Léon Blum avec « une embellie » ou encore « une éclaircie dans des vies difficiles et obscures »

  D’ailleurs, ce qui fut frappant, c’est le fait que, tout en restant sur leurs lieux de travail, les ouvriers et les employés maintinrent les machines en état impeccable de fonctionnement, sachant pertinemment qu’ils devraient reprendre le travail dans les semaines suivantes.

Étudier la médecine à Montpellier au Moyen Age et à la Renaissance (2)

Ecrit par Martine L. Petauton le 14 mai 2016. dans La une, Histoire

Étudier la médecine à Montpellier au Moyen Age et à la Renaissance (2)

« Puis, soigneusement, revisite les livres des médecins Grecz, Arabes, et Latins, sans contemner les Talmudistes et Cabalistes, et par fréquentes anatomyes acquiers toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde qui est l’homme », Rabelais (étudiant en médecine à Montpellier entre 1530 et 1532, puis 1537 et 1538).

 

Étudier la médecine à Montpellier fut pour l’élite éclairée de son temps une évidence, tant l’offre y était importante, moderne et scientifique. Tant, aussi, la réputation de la ville (autour de 40.000 habitants) en ces domaines, allait bien au-delà du royaume. Tant, enfin, la vie d’étudiant y générait l’appétence, un peu comme aujourd’hui.

Au Moyen-Age (l’école de médecine date de 1220 après plus d’un siècle d’enseignements moins organisés), coexistaient plusieurs écoles, sises en divers endroits de la ville. Privées, tenues par des maîtres-médecins qui recevaient chez eux leurs élèves et enseignaient auprès de leurs malades, comme un apprentissage sur le tas. On appartenait au collège de Mende ou à celui de Gérone (fondés par des médecins originaires de ces villes). « On y était logé, nourri et on pouvait consulter une bibliothèque », un peu sur le modèle des corporations médiévales et du fonctionnement des métiers. Coûteuse était évidemment l’entreprise.

Au XVIème siècle, l’école médicale se structura dans l’université. Un Rabelais, un Rondelet, un Nostradamus (celui-ci ne fut toutefois pas accepté car il avait été apothicaire) écumèrent les rues et les bancs d’écoles, croisant les médecins des papes (Arnaud de Villeneuve, Gui de Chauliac), et ceux des rois de France.

On « arrivait médecin » en franchissant 3 étapes successives et payantes : 3 grades ; le baccalauréat, la licence, le doctorat. On pouvait commencer ses études tard (Rabelais débarqua à Montpellier à près de 40 ans, après une première vie de moine). L’impétrant élève en médecine était nommé « béjaune », allusion au bec des très jeunes faucons. Il lui fallait prouver être né de mariage légitime, n’avoir pas exercé de métier manuel, et être « maître es arts ». Un court examen de ses connaissances en physique et dialectique achevait son pré-passage, ouvrant sur l’inscription à la faculté et le choix de son parrain-médecin.

La faculté était régie de façon hiérarchisée (on peut comparer à un monastère) ; le procureur des étudiants, élu, observait la tenue des cours par les professeurs (salaire pouvant être retenu !).

L’année était divisée en deux : « le Grand Ordinaire ; cours assurés par les professeurs régents ; le Petit Ordinaire ; bacheliers préparant la licence. Les cours commençaient dès 6 h du matin, alternant lecture de textes et explication magistrale. Les programmes comprenaient les textes des Anciens, Hippocrate ou Galien, et – abondamment, à Montpellier – les textes des Arabes ». En période hivernale, des dissections étaient pratiquées (corps d’un condamné à mort fourni par les autorités à partir d’une certaine date ; avant, on le sait, chasse à la dépouille par les étudiants et enseignants…). L’été on partait dans la campagne pour herboriser. Ce XVIème siècle sonnait humanisme, en médecine, comme ailleurs. Les examens revêtaient un aspect solennel ; l’étudiant était interrogé durant plusieurs heures par un jury. Le diplôme s’achetait, comme le cycle d’études l’avait exigé à chacune de ses étapes. La fin des études, sanctionnée par le doctorat, était particulièrement ardue ; « le candidat tire à 2 jours d’intervalle un sujet issu de l’Ars Parva de Galien et des Aphorismes d’Hippocrate ; il le développe devant les docteurs régents et ordinaires. Pendant tout le temps de l’examen, il distribue vin blanc, gâteaux et fruits à ses examinateurs ».

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