Histoire

Union Sacrée… Voie Sacrée…

Ecrit par Vincent Robin le 05 mars 2016. dans La une, Histoire

Avec l'autorisation de la Cause Littéraire

Union Sacrée… Voie Sacrée…

Au bout de la route… : massacrés gisant partout dans une fétide gangue de terre fangeuse à jamais délavée par les brouillards. Des cadavres sont agglutinés là, prostrés et figés, enfouis en unités disparates et confuses dans des substrats de glaises ténébreuses. Sous les couches spongieuses de ce terreau partout chamboulé et recouvert de répétitifs leurres sédimentaires, s’entassent ou s’entrecroisent parmi les éclats d’acier indestructibles leurs restes humains entrechoqués, disloqués, éparpillés. Les têtes ne sont plus que des morceaux de crânes démolis, les bras et les jambes, des tibias et des fémurs aux délirantes fractures. Les chairs ne collent plus à eux. En cet état, leur nation, leurs proches ni même leur mère n’auraient pu les reconnaître.

Comme révulsée par leurs enfouissements indus dans sa matière putride et après cent ans encore, la terre indocile continue de les rejeter vers la lumière. Ne serait-ce pas d’ailleurs plutôt leur irréductible attirance vers les souffles de l’air libre qui les pousse obstinément à s’en extraire ? Ils refusent de dormir et leurs insomnies bruyantes perturbent notre sommeil. Pourquoi refusent-ils de se taire malgré tous nos efforts d’apaisement ? Une grande quantité de ces individus morts fut ré-enterrée en lignes sous de longs tabliers d’argile aplanis, sur des longueurs de terrains agencées en vastes parcelles de gazon verdoyant. L’une de ces aires, la plus longue, s’étire toujours à l’infini autour d’un poteau droit, blanc et fier. Mât sacré qui élève à jamais les âmes innombrables des ensevelis à son pied. Elles épient grâce à lui et à n’en point douter les étendues balbutiantes de l’environ définitivement résorbées en successions de bosses et cratères.

Ici les déluges bruyants du ciel ont répandu le chaos silencieux sur terre. Ils ont couché les hommes tout en prenant la peine de creuser sommairement leur cimetière. Mais par-dessus ces sépultures finement recouvertes d’espérance vitale et déjà longuement foulées ou profanées par les pas déboussolés de la continuité humaine, s’agite et se drape comme une flamme de vie ardente et insubmersible le linge flamboyant des couleurs du sacrifice sanglant et glorieux. Pourrions-nous le saluer comme l’avaient fait ceux qui gisent là ? Puissant bâtiment remontant des profondes entrailles de la terre, un gigantesque navire de béton émerge à son tour à la crête du lieu, cales et soutes remplies de ces masses âcres et imputrescibles que ne seront jamais parvenus à digérer les sols du secteur. Sans fin alors, le haut périscope érigé sur lui guette tout autour, grâce à son œil rotatif en permanente alerte, les inépuisables remontées en surface des naufragés terrestres de l’incurie…

Verdun, où est ta victoire ?

Ecrit par Lilou le 20 février 2016. dans Ecrits, La une, Histoire

Verdun, où est ta victoire ?

Le 21 février 1916, il y a tout juste un siècle, commençait l’affrontement le plus emblématique de la première guerre mondiale : la bataille de Verdun. Qu’avons-nous retenu de ses quelques 300.000 morts et de ses centaines de milliers de brouettes remplies d’amputés de la vie ?

La guerre de ce début de 1916 s’est enlisée depuis plus d’une année. Dans les boues de l’Artois et les craies de Champagne, nulle armée n’a réussi en 1915 à colmater la longue balafre du front qui serpente vilainement les champs de blé et les forêts de la mer du Nord aux frontières de la Suisse.

L’espoir de la Marne des premières semaines est déjà un lointain souvenir à l’image des promesses des plus anciens soldats de l’été 14 de fêter le début des vendanges depuis Berlin. Le compteur des morts français s’affole chaque jour de plus de 800 soldats qui ont tout juste le temps d’étrenner leur nouvelle tenue bleu horizon… Dans la campagne de Lacarre, plus personne ne chante les bonheurs à boire de ce pays basque, y a plus d’hommes mon bon Monsieur, y sont tous partis au front et ceux qui sont revn’us sont devenus branques, Jean Baptiste Lartigau, 37 ans et plus aucune illusion, ne sait pas encore qu’il ne reverra ni Noël et ni les siens. Sur l’autre rive de la Méditerranée, c’est un hiver doux mais pluvieux. Vincent Ambit, ouvrier agricole de Mers El Kebir et 36 ans de soleil dans ses artères stationne à Verdun avec son régiment de tirailleurs algériens. Il a bien écrit à ses parents comme tous les jours, ne t’inquiète pas maman, un jour calme de plus, les Boches n’ont aucun courage. Mais comment peut-on rassurer une mère qui sait parce que seule une maman sent ces choses-là que son fils est plongé dans la géhenne ? Comment peut-on rassurer une mère dont le cœur ne bat plus qu’un coup d’amour sur deux et qui sait combien les combats en Artois avaient été aléatoires parce que là-bas aussi, à cours de munitions, les soldats pour ne pas dire son fils, avaient terminé la sale besogne de la guerre à coups de pioches, de cailloux et probablement aussi de poings décharnés et guidés par l’énergie de la haine et de la survivance.

21 février 1916. Il est 7h15 dans le petit matin gelé des forêts des hauts de Meuse. Un peu plus bas, à une poignée de battements d’ailes de corbeaux, c’est une ville de garnison vieille comme la France qui se réveille en gardant jalousement le passé fondateur de son traité de 843 scellant au passage les premières affaires de familles entre ces peuples des deux côtés du Rhin. Les petits-fils de Charlemagne se disputent les bijoux de la couronne… Et l’avenir appartient à ceux qui luttent, qui futuri sunt moliti. En 843, qu’importe l’avenir, il est si lointain… Le 21 février 1916 à 7h15, 1200 canons allemands rassemblés derrière les crêtes à une petite vingtaine de kilomètres pilonnent pour faire mal tout ce qui bouge. 1200 canons de 77 mm, de 150, de 210, de 305 ou de 420. Cette autre version de l’apocalypse traduit la tactique du Kronprinz allemand qui croit plus que tout dans les valeurs du trommelfeuer, le feu roulant ! On dit qu’au même moment, à Mers El Kébir, Madame Ambit perdit l’équilibre sur ses épluchures de pommes de terre qui étaient pourtant posées sur la table, et qu’au pays basque un vol de palombes, les larmes aux yeux, s’enfuit d’un coup d’ailes tout droit vers l’Espagne… 2 millions d’obus s’écrasent en une longue journée sur une poche de France d’à peine 10 kilomètres de long, un obus de gros calibre toutes les deux secondes, les autres plus petits empêchant de compter le temps suspendu à l’effroi. On a entendu la canonnade jusque dans les Vosges à 150 kilomètres de là. Et le pire reste à venir. A 16h45, 60.000 fantassins allemands, abrutis par cette incroyable fureur et gorgés de mitrailleuses lancent l’assaut sur 6 kilomètres de large. Et ce n’est pas tout… Dans son génie absolu, l’armée allemande teste ce jour-là et à grande échelle le petit nouveau de ses inventions : le flammenwerfer, les lance-flammes qui brûlent tout, souvenirs et corbeaux compris.

Racines d'Actu : Février 1934

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 13 février 2016. dans La une, Histoire

Racines d'Actu : Février 1934

Février, ce moment où la France connut – les 6 et 7 février 1934 –, à la suite de l’affaire Stavisky et d’un contexte de crise globale, des émeutes d’extrême droite très violentes faites d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. C’est avant tout une occasion de faire le point sur ces événements importants de notre histoire politique. Cela dit, je vais aussi vous proposer ici d’ajouter à cet aspect purement historique des éléments liés à l’actualité que nous vivons, puisqu’un certain nombre d’observateurs ont pu comparer les années 1930 à des caractères actuels, avec certes de très grandes différences, mais aussi des points communs.

Le contexte général de ce qui se passa en France en février 1934 se situa dans le cadre d’une crise multiforme. D’abord, bien sûr, celui d’une crise économique et sociale, puisqu’à partir de la « Grande Dépression » qui frappa les États-Unis dès octobre 1929 notre pays fut touché en 1932, soit un an après l’Autriche et l’Allemagne, et également en fonction du rapatriement des capitaux américains par les grands organismes financiers étasuniens. Ensuite, celui d’une crise morale, qui fut révélée par des scandales politico-financiers, et notamment « l’affaire Stavisky », cet escroc de haut vol, particulièrement doué pour la mise en place de montages complexes, et qui, en ayant créé par exemple le Crédit Municipal de Bayonne, « au service de » différents types d’épargnants (y compris de petits porteurs), provoqua un scandale retentissant lorsque l’on sut que des hommes politiques de la IIIème République avaient trempé dans ses combines plus que louches. J’ajoute qu’étant juif (d’origine ukrainienne), donc considéré par l’extrême-droite comme pas réellement « français », Stavisky devint un symbole de ce qu’il fallait exécrer dans la « Finance ». Le fait qu’il se suicida, ou qu’il fut assassiné (afin d’éviter les révélations qu’il aurait pu faire), jeta une suspicion sur le régime. Enfin, par voie de conséquence, celui d’une grave crise politique, dans la mesure où, malgré la victoire électorale des gauches lors des élections législatives de 1932, aucun gouvernement stable ne put se mettre en place, bien que le radical Édouard Daladier fût investi comme Président du Conseil le jour même du 6 février 1934. En effet, les gauches étaient profondément divisées depuis 1920, avec la rupture entre socialistes et communistes à Tours.

En ce qui concerne les événements des 6 et 7 février eux-mêmes, on assista à Paris, Place de la Concorde, à de très importantes manifestations de rues suivies d’une répression, cela tournant à l’émeute après l’annonce par le gouvernement Daladier du départ du préfet de police Jean Chiappe qui avait les sympathies de la droite et de l’extrême-droite. Ces troubles furent organisés par les différentes ligues et partis d’extrême droite nationalistes, antiparlementaires et souvent antisémites, tels que L’Action Française (de Charles Maurras) avec ses Camelots du roi, les Jeunesses Patriotes (de Pierre Taittinger), les Croix-de-Feu (du colonel de La Rocque), etc. De violents heurts eurent lieu avec les cavaliers de la garde républicaine mobile. Ces ligues allaient-elles marcher sur le Palais Bourbon, bâtiment abritant l’Assemblée nationale ?! On compta de nombreux morts et blessés parmi les manifestants, et pratiquement pas au sein des forces de l’ordre. La République vacilla puisque le gouvernement de centre-gauche dirigé par le radical Édouard Daladier dut immédiatement démissionner. Un nouveau président du conseil considéré comme ayant plus d’autorité fut alors nommé par l’Assemblée des députés, Gaston Doumergue, qui prit la tête d’un gouvernement d’union nationale pour faire face à cette crise de février. Cela dit, et après la manifestation isolée du Parti Communiste Français dès les jours suivants – le 9 février –, une contre-manifestation eut lieu le 12 février. Deux cortèges de gauche se faisaient face, celui du Parti Communiste Français et des syndicalistes de la Confédération Générale Unitaire du Travail d’un côté, et celui de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (les socialistes) accompagnée de la Confédération Générale du Travail ; on pouvait craindre des affrontements, car les communistes et les socialistes avaient alors des relations extrêmement conflictuelles. Et pourtant, les deux foules se mêlèrent d’un coup, au cri de « Unité ! Unité ! », les militants se jetant dans les bras les uns des autres… ! Le catalyseur de « l’antifascisme » (le « fascisme » étant d’ailleurs un terme impropre pour les ligues d’extrême-droite françaises à ce moment-là, sauf pour le francisme de Marcel Bucard et Solidarité française du riche parfumeur François Coty) avait fonctionné pour les anciens frères ennemis. Et tout ceci allait déboucher progressivement sur les étapes qui mèneraient à la constitution du Front Populaire, encouragé, pour les communistes français, par le célèbre « télégramme » qui leur fut envoyé par Staline en 1935 leur intimant l’ordre de constituer des fronts populaires étant donné la menace que faisait peser Hitler en rapport avec une attaque possible des nazis contre l’Union Soviétique…

Les Etrusques : écriture et société dans l'Italie antique

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 30 janvier 2016. dans La une, Histoire

Musée Henri Prades – Lattes – 34

Les Etrusques : écriture et société dans l'Italie antique

Le Site archéologique Lattara, Musée Henri Prades de Montpellier Méditerranée, nous a habitués depuis des années, à côté de son exposition permanente – en rapport avec le site de la cité antique de Lattara –, à présenter de très belles expositions temporaires.

 La dernière, qui commença le 17 octobre 2015 et se terminera le 29 février 2016, est consacrée à l’une des plus énigmatiques civilisations de l’Antiquité : celle des Étrusques, dont le cœur historique se situait en Italie centrale. Il s’agissait précisément de la Toscane, autour des cités telles que Véies, Vulci, Volterra, Cortone, etc. La visite que je viens de faire m’a incité à rédiger cette chronique afin de préciser un peu où l’on en est actuellement en ce qui concerne la civilisation étrusque, concurrente de celle des Romains des premiers siècles et des Grecs installés en Italie du Sud et en Sicile. L’exposition est ciblée sur l’écriture étrusque et la société de l’Italie antique. Ajoutons que cette leçon d’archéologie et d’Histoire est co-produite par le Musée de Lattes et le Musée archéologique étrusque de Cortone, avec le partenariat – pour l’épigraphie – d’institutions telles que le Musée du Louvre et les Musées archéologiques de Florence et de Zagreb.

L’écriture étrusque (plus de 12.000 inscriptions, en général courtes et fragmentaires), orientée généralement de droite à gauche, fut pendant longtemps une sorte de mystère, en dehors du fait que l’on savait qu’elle correspondait à une adaptation de l’alphabet grec et qu’elle fit son apparition vers 700 avant J-C à partir des cités helléniques d’Italie du Sud Cumes et Ischia (colons grecs venus de Chalcis et d’Erétrie). Les Étrusques n’étant pas un peuple utilisant une langue indo-européenne, ce qui rajoute un élément à l’énigme qui les entoure, on pouvait certes déchiffrer leur langue, mais elle restait – et demeure encore au moins en partie – largement incompréhensible. Cela dit, des progrès ont été accomplis dans le domaine de la langue étrusque. On arrive ainsi à identifier, sur des inscriptions, des noms d’artisans et d’artistes, précisant « untel a fait ceci », soit l’affirmation d’une sorte de possession, ou bien des dons du type « untel à donné à telle personne ». On a aussi des documents exceptionnels comme celui de Cortone, datant du IIe siècle avant notre ère, se présentant sous la forme d’une plaque en bronze faite de plusieurs parties, et toutes sortes d’écrits en rapport avec le culte des morts (dans les tombes, les Étrusques mentionnèrent de plus en plus l’identité du défunt), et même la vie quotidienne. Il se produisit donc une réelle démocratisation de l’utilisation de l’écriture, et ceci à partir des VIe-Ve siècles. Mais, il faut dire que tout cela ne nous permet pas d’avancer énormément – malgré la grande quantité d’inscriptions en notre possession – dans la connaissance du fonctionnement en profondeur de la civilisation de ce peuple. En fait, on sait juste un peu plus se repérer dans cette écriture que pour celle des minoens utilisant le linéaire A, restant toujours impossible à déchiffrer et à comprendre – contrairement au linéaire B mycénien. Il faut signaler au passage que, pour l’aristocratie étrusque, l’écriture revêtait un aspect fondamental en tant que signe de culture et de pouvoir, surtout au cours du VIIe siècle de notre ère.

Le Front National, quelles extrêmes-droites ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 23 janvier 2016. dans La une, France, Politique, Histoire

Le Front National, quelles extrêmes-droites ?

De nombreux historiens et politologues se sont penchés sur ce que serait censé représenter le Front National aujourd’hui en tant que phénomène politique, sachant que nous sommes en 2016 et que tout le monde sait – parmi ces experts – que Marine Le Pen n’est pas une sorte d’Hitler en jupons ! Cela dit, même si l’essor de ce parti d’extrême-droite en France (comme pour ses équivalents extrémistes ou populistes en Europe) correspond bien à un phénomène nouveau, il ne s’en rattache pas moins à des racines historiques très profondes, qui ont connu des résurgences à plusieurs époques de notre Histoire, dans des contextes économiques, sociaux et autres, bien particuliers.

Un préalable : quels sont les ingrédients pérennes de la montée de l’extrême-droite dans notre pays ? Depuis le Boulangisme, ce sont en fait toujours les mêmes : un contexte de crise multiforme, une coupure entre le peuple et les élites, une volonté de « renverser la table » (comme on dit), des slogans de type démagogique, la prétention à aller au-delà de l’opposition droite/gauche (dans une situation de brouillage des repères) et un leader (ou une cheffe) charismatique.

Même si le Front National n’est pas structuré – à la différence des partis politiques démocratiques traditionnels – en tendances, on peut toutefois y trouver plus que des sensibilités illustrant des fondements brassant toute l’Histoire de l’extrême-droite française depuis la période contre-révolutionnaire des années 1815-1830 – lorsque le régime de la Restauration se mit en place (le légitimisme). Au sein du parti d’extrême-droite français actuel on trouve des monarchistes autoritaires, des bonapartistes et des néo-gaullistes également autoritaires, des boulangistes (au sens de ce que fut la célèbre tentative du Général Boulanger vers la fin du XIXe siècle), des souverainistes, des intégristes catholiques, des antisémites et des islamophobes (avant tout), des néo-fascistes et des néo-nazis, etc…

Marine Le Pen elle-même, tout en concentrant son ciblage contre l’islam (pas seulement face au djihadisme), m’apparaît comme devant être rattachée historiquement (au moins indirectement) à ce que j’appellerais un boulangisme mâtiné de néo-mussolinisme. En effet, à la dénonciation de l’immigration, qu’elle lie à l’insécurité, elle a ajouté, contrairement à son père (qui était économiquement un ultra-libéral), des thèmes venus de la gauche et même de la gauche de la gauche : « l’État Providence », mais réservé aux seuls nationaux. Nous savons que cette technique de manipulation et de communication est appelée « triangulation » par les « spin doctors » américains, conseillers en marketing politique. En liaison avec ce que Marine Le Pen nomme la « dédiabolisation », il est certain qu’un homme tel que Florian Philippot – venu du chevènementisme, puis des périphéries du Front De Gauche – lui apporte beaucoup comme « gourou social » et inspirateur d’un parti qui voudrait réellement transcender l’opposition traditionnelle droite/gauche. Par ses slogans beaucoup plus nationaux et sociaux que ceux employés par son père (qui savait par ailleurs qu’il ne pourrait jamais gouverner et n’envisageait donc qu’une augmentation de sa capacité de nuisance pour « l’establishment » ou « le système de l’UMPS »), la cheffe du Front National se rapproche nettement plus sur le plan historique d’un certain fascisme italien – comme annoncé déjà plus haut.

Racines d’actu : Le Congrès de Tours, 1920

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 04 janvier 2016. dans La une, Histoire

Racines d’actu : Le Congrès de Tours, 1920

Quand la Gauche débattait déjà de sa refondation…

Nous venons tout juste de quitter l’année 2015. Or, il se trouve que c’est exactement il y a 95 ans, entre le 25 et le 30 décembre 1920 qu’eut lieu, salle du Manège à Tours, le congrès qui allait mettre fin à l’unité du mouvement socialiste français. En effet, la minorité des mandatés, sous l’égide de Léon Blum, décidèrent de maintenir le Parti Socialiste Unifié SFIO (Section Française de la IIème Internationale), tandis que la majorité créa le futur Parti Communiste Français sous le nom de SFIC (Section Française de la IIIème Internationale). Lors de la fin des débats, les socialistes s’écrièrent Vive Jaurès ! et les communistes Vive Jaurès ! Vive Lénine !). Je rappelle que cette division au sein du mouvement ouvrier ne concerna pas que la France, puisqu’elle eut une dimension internationale, à la suite de ce que l’on appela bien à tort La Révolution d’Octobre, et qui n’était qu’un coup d’État.

Pourquoi cette rupture et qui la provoqua vraiment ? Pendant la Grande Guerre déjà (14-18), la SFIO avait connu des divisions par rapport à l’Union sacrée. Mais, c’est ce qui se passa en Russie après octobre 1917 (tous les socialistes ayant salué la chute du régime tsariste en février et même ce qui semblait être une révolution en octobre) qui amena progressivement à la scission. La grande question qui se posa fut celle de savoir s’il fallait ou non faire partie de la IIIème Internationale (inféodée à Lénine et aux Bolcheviks), créée à Moscou en mars 1919, c’est-à-dire accepter les 21 conditions imposées pour pouvoir y adhérer. Il s’agissait en fait de transformer en profondeur la SFIO en l’amenant à devenir un parti de révolutionnaires professionnels ! Trois tendances se firent jour pendant le Congrès de Tours. D’abord, une aile modérée, regroupée autour de Léon Blum, et qui refusa dès le départ l’idée de l’acceptation des 21 conditions. Ensuite, une aile centrale ou centriste, avec Jean Longuet et Paul Faure, qui voulait négocier certaines de ces conditions, ceci pour pouvoir adhérer à cette nouvelle Internationale, et qui essayait en réalité, d’une certaine façon, de maintenir l’unité du parti. Enfin, une tendance radicale, autour d’hommes tels que Marcel Cachin, qui acceptaient en bloc les 21 conditions, parlant même d’en exiger mille… !

Dès lors, la rupture ne pouvait pas être évitée. Les conséquences immédiates furent en effet les suivantes. D’abord, bien sûr, comme cela a déjà été dit en introduction, la naissance du communisme français, avec la création d’un nouveau parti, la SFIC (Section Française de l’Internationale Communiste), futur PCF, soutenu par une majorité des mandatés ; et le maintien d’une SFIO (membre de la IIème Internationale), avec une minorité des mandatés. Celle-ci se regroupa en fait autour de Léon Blum, de Jean Longuet et de Paul Faure, la tendance centrale ayant refusé le coup de knout de Moscou ! Comment ne pas rappeler ici le célèbre discours de Léon Blum parlant de frères qui allaient se séparer, et non pas comme des ennemis, et disant que pendant qu’ils partiraient à l’aventure, il fallait bien que quelqu’un gardât la vieille maison ? Ce que l’on connaît moins, par contre, c’est la description prophétique que celui-ci fit de ce qui allait aboutir, par le biais du communisme autoritaire de Lénine, au stalinisme : à partir de comités occultes, déclara-t-il, vous aboutirez non pas à la dictature impersonnelle du prolétariat, mais à une dictature tout court, qui ne pourra aboutir qu’à celle d’un homme… !

Glaciations… et Raspoutitsa

Ecrit par Martine L. Petauton le 19 décembre 2015. dans La une, Histoire

Glaciations… et Raspoutitsa

Qui dit hiver, dit « vent d’hiver », mais le « vive le vent » de la chanson n’habite plus cet hiver-ci, semblant « ensilencé » pour si longtemps… Qui dit hiver, dit les brouillards (la brume, c’est trop romantique), où l’on se perd à la brune, « empeuré », sur des landes des « hauts-de-hurle-vent »… Qui dit hiver, dit cette tombée de la lumière (quand pour autant, elle s’est levée le matin), passé les 4 heures. Ici, quand je reviens de la mer, où il fait bon marcher pour soigner ce besoin de décompression qu’on a tous à présent, je quitte l’incomparable gris-bleu-vert des tableaux de Courbet et, 10 minutes après, entrant en ville, c’est le sombre qui noie les rues. Comme une chape, une angoisse à venir, que semblent ne pouvoir jamais plus chasser les illuminations des Fêtes.

Hiver. Cet hiver 2015, rejoignant – sinistre pont – l’autre Janvier. Englué (une de nos deux Sabine disait l’autre jour : la gangue brune) dans la marée noire, implacable et – on pourrait croire – inéluctable, de ces  dimanches d'urnes-yo-yo, un perdu, l'autre moins, pour le pays, l’homme et le citoyen. Oui, tout ça ; les attentats, l’état d’urgence, la guerre (asymétrique, mais…), le bruit de l’Extrême Droite couvrant nos territoires… Métaphore de l’hiver – à tête de mort.

Découragements, qu’on entend siffler dans la Tramontane ; gueule de bois avant le Réveillon – le contenu de ce qu’on se souhaitera au détour de l’An neuf, qu’on peut réciter à l’avance, à mi-chemin citoyenneté, mantra ; vœux pieux, disent déjà les bonnes gens. On sent le poids des neiges qui viendront, et bien plus le coupant de verre des glaciations de demain. Le temps des glaces – on en frissonne – jusqu’à quand ? 2016… en avant ! Croyez-vous… Là, on est mal, me dit ce voisin, bon citoyen de base, en recherche d’emploi, ayant résisté – le brave – aux sirènes frontistes, trouvant de temps à autre Hollande trop mou mais maintenant, plus silencieusement, ponctuant : faut se serrer les coudes… tout est dit, ou pas loin.

Film ; défilement en boucle de ce trop plein d’images propres aux cauchemars des enfants tapis au fond de nous. On hésite : science-fiction ? Fantastique ? Horreur ? Mais quand on dit film, on dit fin du film et pourquoi pas happy end, là, rien à faire, on sent qu’on est dans autre chose.

Alors, finalement, le livre d’Histoire et la mémoire des temps – pour faire reprendre au tissu sa vraie place et laisser à nos membres engourdis ce petit volant d’encore actif qui préserve la vie – il n’y a que ça pour moi. Vieux réflexe ; d’autres prieraient peut-être…

Être historienne m’a toujours semblé un bouclier contre les houles des peurs collectives qui de ci, de là, nous assaillent. Contre les peurs intimes, c’est autre chose, mais, s’adosser aux autres, via l’expérience de ceux d’avant ; ce qu’ils ont su faire, ce qu’ils ont raté, cette impasse-là, ce chemin-ci… Si l’Histoire ne repasse jamais les plats à l’identique – cette évidence ! – le déroulé des Histoires, celles des faits bruts, des guerres, des mentalités ; des représentations surtout, voyez-vous, ça aide. Ça débroussaille. Un très beau livre campe au mieux de ma bibliothèque ; son titre : « Les malheurs des temps »…

1960, la guerre des Manifestes

Ecrit par Farid Namane le 12 décembre 2015. dans La une, Histoire

Du Manifeste des 121 (1) au Manifeste des intellectuels français (2)

1960, la guerre des Manifestes

« La guerre d’Algérie n’appartient pas tout entière à la presse, mais des épisodes particuliers, comme le problème des tortures ou le récit des négociations, lui demeurent spécialement attachés » (3),Pierre Nora.

En 1960, deux ans avant la fin de la guerre d’indépendance algérienne on voit en France une mobilisation sans précédant dans le milieu intellectuel qui commençait à intervenir et à pendre position publiquement vis-à-vis de la « guerre d’Algérie ». Certains intellectuels n’ont pas attendu l’année 1960 pour prendre position, comme Pierre Vidal-Naquet qui dénonça la torture après la « mort » de Maurice Audin en 1957. Henri Alleg aussi, de son côté, dénonça la torture qu’il a subie pour avoir été soupçonné d’aide au FLN ; son livre La Question (1958) a suscité une vive polémique et fut saisi après sa publication. Dans ce climat, certains ont vu dans le retour du Général De Gaulle au pouvoir une aubaine pour la réconciliation et la paix en Algérie ; cela n’avait pas été le cas puisque ce dernier ne répondait pas aux exigences et aux revendications du peuple algérien. Face à la recrudescence de la violence et des massacres, notamment suite à l’affaiblissement de l’ALN après l’installation des lignes Morice et Challe en 1959, la guerre a atteint son dernier virage et la France a tout fait pour précipiter la défaite de l’ALN, surtout avec l’enrôlement d’un nombre en nette recrudescence de jeunes soldats de la métropole venus renforcer l’armée française en Algérie. C’était dans tout ce climat qu’un groupe d’intellectuels français a pris la parole, dans Le Manifeste des 121, pour dénoncer les horreurs de la guerre, leur soutien au FLN mais aussi revendiquer « le droit à l’insoumission » pour les jeunes français appelés à rejoindre l’armée en Algérie. Quel est donc le contenu de ce Manifeste et pourquoi a-t-il suscité autant de polémique dans le milieu intellectuel français ?

Le droit à l’insoumission

Rédigé par Maurice Blanchot et Dionys Mascolo, Le Manifeste des 121 a pour titre « Déclaration sur le droit à l’insoumission durant la guerre d’Algérie »(4)et fut publié le 6 septembre 1960, et fut aussitôt censuré. Parmi les principales thèses défendues, on retient le soutien direct et déclaré au peuple algérien qui aspire à sa libération ainsi que la justification du « droit » à la désobéissance militaire pour les soldats français. Pour ces intellectuels, la « guerre d’Algérie » est une guerre juste qui a pour but l’indépendance d’un peuple tandis que la France ou le territoire français n’est à aucun moment menacé : « Pour les algériens, la lutte poursuivie, soit par des moyens militaires, soit par des moyens diplomatiques, ne comporte aucune équivoque. C’est une guerre d’indépendance nationale. Mais, pour les Français, quelle en est la nature ? Ce n’est pas une guerre étrangère. Jamais le territoire de la France n’a été menacé. Il y’a plus : elle est menée contre des hommes que l’Etat affecte de considérer comme français, mais qui, eux, luttent précisément pour cesser de l’être. Il ne suffirait même pas de dire qu’il s’agit d’une guerre de conquête, guerre impérialiste, accompagnée de surcroît de racisme. Il y’a de cela dans toute guerre, et l’équivoque persiste ». Ce Manifeste a eu le « mérite » de relancer le débat intellectuel concernant la « guerre d’Algérie », ce qui se faisait avant mais à travers quelques livres rares et censurés ou à travers des lettres privées entres écrivains. Les décisions des signataires ont poussé les partisans de l’Algérie française à prendre position et à répondre, notamment pour dénoncer les déclarations qu’on peut lire dans le Manifeste des 121 notamment cet extrait : « Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment que leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français. La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres ». Ce Manifeste avait relancé le débat entre, d’un côté la gauche et l’extrême-gauche qui étaient « pour » l’indépendance de l’Algérie, et de l’autre les partisans de l’Algérie française et le maintien de l’armée en Algérie ainsi que la poursuite des combats.

Je t’interdis d’aller faire la guerre…

Ecrit par Sabine Aussenac le 14 novembre 2015. dans La une, Ecrits, Actualité, Histoire

Je t’interdis d’aller faire la guerre…

Chaque fois que je descends du 16, je jette un coup d’œil au Monument aux Morts de l’avenue Camille Pujol, dont les discrètes mosaïques ornent la façade de l’école primaire…

Souvent, je ne vois rien, un peu courbée par une journée ordinaire, ou pressée de rentrer vers le calme de notre écrin de verdure de la Place Pinel. Mais parfois je prends le temps de conscientiser ce lieu de mémoire et de lire quelques noms, qui, soudain, quittent le marbre éternel et l’anonymat de l’Histoire… Une lecture silencieuse qui, entre un caddy chargé de cours ou de courses, un repas à préparer, des copies à corriger, un texte à écrire, des parents à appeler, se fait mémorielle, comme si cette seconde de lettres assemblées permettait la corporéité fugace d’un nom oublié depuis des lustres…

Hier, j’ai prêté une attention particulière à Pierre Montels, disparu le 20 août 1918, à Arthur Bourgail, tombé le 5 novembre, et aux huit autres noms dont les propriétaires ont été fauchés par la Grande Guerre dans les toutes dernières semaines de barbarie… Ces dix pauvres garçons, qui, par un clair matin d’été ou par une soirée embrumée d’octobre, si près de cette journée où un wagon devint symbole de paix retrouvée après l’armistice, ont succombé à quelques encablures de la délivrance, comme, bien des années plus tard, ma petite Anne disparut peu avant la libération du camp de Bergen-Belsen.

En Allemagne, justement, en cette année 1918, de tout jeunes gens tombèrent, eux aussi ; au hasard du net je trouve ce Philipp Süglein ou ce August Schmäling, âgés de 19 ans à peine… Et je ne doute pas que des centaines de tirailleurs sénégalais et de combattants nord-africains soient tombés, de la même façon, dans les dernières heures des combats, puisque 63000 hommes avaient encore été recrutés en Afrique Occidentale pour la seule année 1918, malgré l’hécatombe du Chemin des Dames où certains « bataillons noirs » avaient pourtant perdu plus de trois-quarts de leurs effectifs…

Hier, me figeant un moment devant le Monument aux Morts de mon quartier, avant les commémorations officielles, je me la suis imaginée, la jeune fiancée de Pierre Montels, qui habitait peut-être une petite « Toulousaine » dans quelque village aux briques roses, effondrée de douleur en ce 11 novembre 1918, quand les cloches de l’église sonneront d’allégresse alors qu’elle hurlera sa douleur non tarie depuis l’été, quand le glas avait résonné pour Pierre… S’appelait-elle Augustine ? Ou Victorine, ou Marie-Louise ? Elle se souviendra longtemps de l’unique baiser échangé sous le pommier du verger de son père, quand le beau Pierre lui avait juré qu’il resterait en vie, avant que la boue ne recouvre son cadavre mutilé en quelque baie de Somme…

Le camp de Rivesaltes, mémoire des camps français

Ecrit par Sabine Vaillant le 14 novembre 2015. dans La une, Histoire

Le camp de Rivesaltes, mémoire des camps français

« Un peuple est fort lorsqu’il ose regarder en face sa pire histoire. Ça n’arrive pas qu’à l’autre bout du monde, c’est arrivé ici. Que ce travail de mémoire serve à notre jeunesse, à tous, à l’humanité » (Christian Bourquin).

Le ciel d’un gris entêtant couvrait le camp de Rivesaltes ce dernier dimanche d’octobre 2015. A portée d’ailes, les Corbières restaient en retrait et le Canigou drapé dans les plis et replis de sa couverture d’automne se faisait petit. L’air doux et humide de la mer empaquetait le plat de la plaine du Roussillon aux allures désertiques, laissant immobiles les éoliennes. A quelques centaines de mètres, l’autoroute déroulait sans fin son asphalte ton sur ton avec le ciel. Seul le sol réfléchissait la lumière laissant l’œil découvrir l’étendue des 620 hectares du camp de Rivesaltes recouvrant trois guerres : une guerre civile, une guerre coloniale, une guerre mondiale. Ancien camp militaire Joffre, plus grand camp d’Europe occidentale où furent internés : juifs étrangers, républicains espagnols, tziganes à partir du 14 janvier 1941, et qui servit de centre de rétention administrative jusqu’en 2007.

De fragiles baraquements de béton en ruine, alignés parfaitement, ouverts à tous les vents, entourés d’une corde au ras du sol, surplombés à intervalles réguliers de poteaux électriques récents aux ampoules allumées, émergent dans leur solitude et le silence glaçants. Au centre sur l’ancienne place d’armes, le Mémorial de l’architecte Rudy Ricciotti, long monolithe de béton couleur sable, dont l’arrête la plus haute s’aligne sur le point le plus haut des baraquements, sans fenêtres avec pour seule ouverture le ciel.

Le chemin en pente et souterrain jusqu’au patio de l’entrée du mémorial matérialise la plongée dans « la mémoire enfouie » que va effectuer le visiteur. Le long couloir d’accès à la grande salle d’exposition en est une autre rappelant les files d’attente de ceux qui ont été forcés de survivre ici, avant, pour les Juifs, d’être embarqués dans des wagons à bestiaux vers Drancy puis Auschwitz ou Dachau où 2500 d’entre eux sont morts.

A l’intérieur tout autour de la salle, l’espace scande les temps du camp en six modules avec des films et des panneaux sobres, reprenant le contexte historique français et mondial : montée des fascismes en Europe et politique d’internement, guerre d’Espagne, Seconde Guerre mondiale, guerre d’Algérie. Ils racontent les Espagnols fuyant les troupes franquistes en janvier et février 1939, le premier convoi de déportation des juifs de Rivesaltes pour Drancy puis Auschwitz le 11 août 1942, les Tziganes, et les Harkis à partir du 12 septembre 1962 et jusqu’à sa fermeture en 1964.

Mais aussi un espace plus grand où des films, cartes à l’appui, expliquent le poids de l’histoire : guerre des Balkans, Première Guerre mondiale, colonisation, sur le camp de Rivesaltes mais aussi sur les autres camps en France.

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