Histoire

CONCEPTS - Une petite histoire du mot CADEAU

Ecrit par Johann Lefebvre le 17 décembre 2016. dans La une, Histoire, Linguistique

CONCEPTS - Une petite histoire du mot CADEAU

« Le dernier Carnaval (nous avions le cœur bien en joye) je donnai les Violons aux Dames de ma cotterie ; d’une maniere aussi galante que chose qui se fût passée de tout l’Hiver. Je commençai par un Souper-Collation, qui étoit un ambigu ; où il n’y avoit pas l’abondance des cadeaux ; mais tout y étoit excellent ; des viandes prises si à propos, qu’un quart-d’heure plutôt elles eussent été un peu dures ; un quart d’heure plus tard, elles auroient commencé à se passer : on n’en trouve point de même ailleurs ; & mon Mari & moi les avions fait apprêter devant nous ».

Saint Evremond, « Sir Politik Would-Be. Comédie à la manière des Anglois », 1662

 

Le sens que l’on donne aujourd’hui au mot « cadeau » est le résultat d’une longue migration. C’est au début du XVe siècle que l’on voit apparaître le vocable, souvent sous la forme cadel, qui serait le dérivé de l’ancien provençal « capdel » : personnage placé en tête – capitaine, mot lui-même issu du latin capitellum (1). On considère que le terme provençal, repris donc par l’ancien français, désignait, par métaphore, la grande initiale ornementale (parce que souvent une figure de personnage) placée en tête d’un alinéa. Le cadeau fut donc d’abord et avant tout cette lettre capitale ornée, à la façon de la lettrine richement habillée, une ornementation de fantaisie, décorative. On lit par exemple, dans « Les Faictz et dictz » de Jean Molinet (1435-1507) :

F. tu as, entre plusseurs postilles,

Ton C. real noblement couronné,

Plaisans cadiaux, flourettes fort subtilles,

Textes, caïers, gloses de divers stilles

Sy que tu es livre bien fortuné (2).

Au XVIe siècle, Geoffroy Tory, dans son « Champ Fleury (de la supériorité de la lettre romaine sur la gothique) », que j’avais évoqué rapidement dans le texte « Une querelle & quelques figures mancelles », écrit : « Nous avons en notre usage commun de France plusieurs manières et façons de lettres. Nous avons cadeaux qui servent à être mis au commencement des Livres écrits à la main et au commencement des versets aussi écrits a la main… Les maîtres d’écriture les agencent et enrichissent de feuillages, de visages, d’oiseaux, et de mille belles choses à leur plaisir pour en faire leurs monstres ». Aussi, le cadeau – on trouve parfois « cadelure » (sic) – dispose ici d’une dimension gestuelle, le trait de plume qui enjolive la première lettre d’un paragraphe, et qui appartient à l’art d’écrire, comme nous l’indique l’Encyclopédie de Diderot au XVIIIe siècle : « Grand trait de plume, dont les maîtres d’Ecriture embellissent les marges, & le haut & le bas des pages, & qu’ils font exécuter à leurs élèves pour leur donner de la fermeté & de la hardiesse dans la main », une définition en tout point identique à celle que donne Trévoux au même siècle, qui parle de « Grand trait de plume & fort hardi, que font les Maîtres Écrivains pour orner leurs écritures, pour remplir les marges, & le haut & le bas des pages. Les Écoliers s’enhardissent la main à faire des cadeaux. On le dit aussi des figures qu’on trace sur les cendres, ou sur le sable, quand on rêve, ou quand on badine ». Pourtant, le mot s’est vu prendre un autre chemin, traversant la Renaissance et arrivant aux Temps Modernes, puisque le même Trévoux nous précise par ailleurs qu’il « se dit figurément des choses qu’on fait mal, ou pour lesquelles on fait trop de frais. Si vous donnez un plein pouvoir à ce chicaneur d’agir à vos affaires, il vous fera de beaux cadeaux, c’est-à-dire, il vous mettra dans de grands embarras, il vous donnera de grands cahiers de frais. On dit aussi d’un Auteur, d’un Avocat, qui ont dit beaucoup de choses inutiles dans un ouvrage, dans un plaidoyer, qu’ils ont fait de beaux cadeaux ». Ce qui implique un troisième sens, encore tout jeune à l’époque mais qui est déjà suffisamment inscrit dans l’usage pour que Trévoux nous en informe : « Se dit aussi des repas qu’on donne hors de chez soi, & particulièrement à la campagne. Donner un grand cadeau », et citant Molière : « Le mari, dans les cadeaux qu’on donne à sa femme, est toujours celui à qui il en coûte le plus ». Cette nouvelle dimension que le mot a conquise est déjà identifiée en 1694 dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie Française : « Repas, feste que l’on donne principalement à des Dames. Donner un grand cadeau ».

Racines d'Actu : Le populisme en France

le 10 décembre 2016. dans La une, France, Politique, Histoire

Racines d'Actu : Le populisme en France

Le terme de « populisme » est de plus en plus utilisé aujourd’hui, aussi bien chez les sociologues et les politologues que dans le domaine médiatique. Ajoutons que cela ne concerne pas uniquement la France, mais la plupart des pays européens et même occidentaux depuis la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles américaines et les menaces sur les démocraties autrichienne et italienne, même si le danger extrémiste vient d’être endigué (provisoirement ?) dimanche dernier en Autriche. Je verrai d’abord – en me limitant donc à l’exemple français – en quoi cette expression est bien différente de celle de « populaire » et par quoi elle se manifeste (ses causes) ; puis quelles furent les différentes vagues de populismes dans l’histoire de notre pays depuis le XIXe siècle ; ensuite, pour terminer, je serai amené à me demander si populisme et extrême droite sont des concepts entièrement synonymes et s’il n’y a pas également, de plus en plus, la montée d’une forme de populisme issue de l’extrême gauche.
En France, quand on pense à populaire, la première référence qui vient à l’esprit est celle du Front populaire. Or, le populisme, même s’il contient le terme de « peuple », ne correspond absolument pas à l’essor d’un mouvement de revendications populaires comme le furent celles des années 1936-1938. En effet, politiquement, alors que le Front populaire était issu de ce que l’on appela plus tard « le peuple de gauche », le populisme est un phénomène beaucoup moins identifiable politiquement, même s’il fut essentiellement capté par l’extrême droite frontiste de Jean-Marie Le Pen puis par sa fille Marine. Ce que l’on trouve à la base du populisme, c’est le rejet global des « élites » politico-médiatiques et accessoirement d’ailleurs (car on ne les perçoit pas bien par des noms incarnés) financières, fondé sur le « Tous pourris » (slogan qui fut l’un des éléments phares du Front National) et l’idée que les « politiciens » ne s’occupent pas des « vrais problèmes des vrais gens » (traduisez : les miens… !), en liaison avec l’essor de l’individualisme. Cette vision désabusée et bien trop généralisatrice concernant la corruption (qui a toujours existé et existera toujours, tout en nécessitant une lutte acharnée contre elle), entraîne, sur le plan politique, soit l’abstention lors des élections (par désenchantement), soit avant tout la montée de l’extrême droite. Ce rejet des élites s’incarne – en les court-circuitant – dans la recherche d’un « homme providentiel » rejetant toutes les structures intermédiaires de la société républicaine, à travers ce que l’on nomme la demande expresse de « verticalité » (en fonction de peurs multiples), faisant ressortir une tradition politique française liée à ce que furent le bonapartisme et le gaullisme – à partir de 1958.

Mitterrand, la passion de l’ultime

Ecrit par Jean-François Vincent le 22 octobre 2016. dans La une, Politique, Histoire

Mitterrand, la passion de l’ultime

Loin de moi l’idée de faire ici une énième biographie de François Mitterrand, qui aurait eu 90 ans mercredi prochain ; d’autres l’ont fait, mieux et plus en détails. Je voudrais simplement évoquer quelques-uns des traits caractéristiques du personnage, que m’inspire une relation très particulière – empathique, sympathique (au sens étymologique), télépathique ? – avec un homme que je n’ai jamais approché, grâce à laquelle je crois comprendre intimement ce qui, pour beaucoup, reste difficilement compréhensible.

Mitterrand aimait le secret, les secrets. Pas uniquement pour dissimuler certaines choses, mais, plus profondément, d’une manière quasi ontologique : la transparence relevait pour lui de l’obscénité, d’une exposition impudique de son for intérieur ; en bref, une sorte de viol. D’où la structure de sa personnalité, compartimentée en tiroirs mystérieux, que lui seul pouvait ouvrir, à l’image de ces pièces d’ébénisterie en forme de labyrinthe. Sa vérité ultime, nul ne pouvait la connaître. Transcendance de l’égo, dirait Sartre.

Mitterrand aimait le jeu, et, son corollaire, les enjeux. Frisson du risque assumé ; saveur infinie du gain, quand on a frisé la perte.

1986, son cancer est stabilisé, presque oublié. Sa défaite aux législatives l’enrage : celui qui l’a battu et qui maintenant gouverne, Chirac, va-t-il l’emporter, en 88, et lui succéder ? Ses médecins cherchent à le raisonner : c’est déjà miraculeux d’avoir résisté aussi longtemps, vous représenter serait une folie, arrêtez-vous là ! Qu’importe. Il relèvera le gant et tiendra… tout au long d’un second mandat de sept ans.

1992, référendum de Maastricht. Depuis le tournant de la rigueur, en 83, son horizon politique s’est reporté sur l’Europe. Acte unique, symbole de Verdun – main dans la main avec Kohl – et désormais monnaie unique. Mitterrand va alors utiliser sa maladie pour vaincre, vaincre la montée en puissance du sentiment antieuropéen qui menace le « oui ». Révélation du diagnostic, soigneusement caché depuis dix ans, organisation du débat avec Seguin. Et quel débat ! A la Sorbonne, où il se déroulait, on avait installé une infirmerie, où Mitterrand revenait périodiquement, lors de brèves pauses, pour se faire soigner, sous le regard – interdit et admiratif – de Guillaume Durand, le modérateur, et de Philippe Seguin, l’adversaire, hypnotisé par une telle endurance, au point d’en perdre ses moyens et d’apparaître tel un petit garçon face au maître, le président, martyr et imperator à la fois…

Mitterrand aimait la mort. Vigie, inquiet mais résolu, de l’Au-Delà, il scrutait les signes et demandait des augures. Arpenteur infatigable des cimetières, il consultait un philosophe – Jean Guitton – pour la théologie, et une astrologue – Elisabeth Tessier – pour la divination. Il supplia cette dernière de lui révéler la date de son trépas. « Je ne sais pas grand-chose aurait-il pu murmurer, en pastichant Borges, je ne sais même pas la date de ma mort ». Malheureusement pour lui, les astrologues d’aujourd’hui ne font plus comme ceux de l’antiquité, qui analysaient la maison huit de la carte du ciel natal, afin qu’elle leur livre les modalités et surtout le moment du décès du consultant. Tout pronostic astrologique se veut actuellement virtuel, le futur demeurant contingent et non pas fatal.

Ainsi, le 31 décembre 1995, au cours de son dernier réveillon (où, contrairement à la légende, il ne dégusta pas des ortolans entiers en les gobant d’un coup !) il lâcha, comme il se retirait de la fête : « maintenant, je sais ». Quoi ? Personne ne le sut. Mitterrand se fit euthanasier le 8 janvier 1996, non sans avoir procédé la veille à une cérémonie des adieux en présence de Mazarine, sa fille adorée.

A présent, il sait. A bientôt, François.

Reflets du temps a lu : Une éducation algérienne, Wassyla Tamzali

Ecrit par Gilberte Benayoun le 08 octobre 2016. dans La une, Histoire

Folio histoire, 2007

Reflets du temps a lu : Une éducation algérienne, Wassyla Tamzali

Un très beau livre de l’écrivaine Wassyla Tamzali, empli d’émotions poignantes, passant des joies de la vie algérienne aux douleurs des jours endeuillés… Un livre empli d’Histoire, celle de ma fameuse Algérie, ce merveilleux pays de ma naissance et de mon enfance.

Grande militante féministe algérienne, Wassyla Tamzali est née à Béjaïa en Algérie, le 10 Juillet 1941, d’un père Algérien et d’une mère Espagnole. Elle fut, le 8 mars 2012, à l’initiative, avec 7 autres femmes arabes, de « L’appel des femmes arabes pour la dignité et l’égalité ».

 

Extraits :

« Le 11 décembre 1957, tout fut emporté par le souffle puissant du meurtre. Un jour dans la longue guerre d’Algérie, le jour où mon père a été assassiné par un homme de sa ville, à 4 heures de l’après-midi. La nouvelle se propagea très vite. […] ».

(…)

« J’ai quitté Alger le Premier Mai 1979. Ce n’était pas le “grand voyage”, juste un voyage qui a duré plus longtemps que prévu. J’avais décidé de prendre du recul avec l’Algérie, la grande affaire de ma vie, une histoire d’amour tenace, de plus en plus névrotique à mesure que les années passaient et que le pays prenait des airs que je ne voulais pas voir, que nous ne voulions pas voir. Nous ? Tous ceux avec qui j’avais partagé tant d’heures à la Cinémathèque, au café Le Novelty, sur la place Emir Abd el-Kader, dans les restaurants de la rue de Tanger. […] ».

(…)

« La grande marche de 1992

Etais-je d’ailleurs à Paris, le 2 janvier 1992, quand je pleurais doucement sur le trottoir de la rue Monge, assommée par l’annonce de la funeste victoire des islamistes aux élections du 26 décembre 1991, alors que je me rendais au local du FFS, le Front des forces socialistes ? Une longue nuit s’annonçait ».

(…)

« Ceux qui venaient de l’est

Mon roman familial a des airs de saga. De l’est, sont arrivés les pères d’Ismaël et ceux de ma mère, Kholiya, née dans la ville de Smyrne, dont elle porte le nom. Le père d’Ismaël, le raïs Ali, venait-il d’Istanbul comme le racontait mon grand-père débonnaire, Ahmed le fabuleux, celui qui m’apprit à regarder les étoiles ? […] »

Les origines romaines de la révolution française

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 septembre 2016. dans La une, Histoire

Les origines romaines de la révolution française

Tout le monde connaît le bonnet phrygien des sans-culotte, symbole de la condition d’affranchi à Rome, on y reviendra ; mais sait-on que le slogan révolutionnaire « rois, tyrans vaincrons ! » n’est que le décalque de l’équation – si banale dans l’occident antique – rex-tyrannus ? Et que dire du serment que le Directoire imposa à tous les fonctionnaires civils et militaires, le 10 mars 1796 : « Je jure haine à la royauté, attachement à la République et à la constitution de l’an III » ? Cette détestation fait écho à l’odium regni de la ville éternelle. C’est ce que je me propose d’étudier ici.

Le 24 février de chaque année, en effet, l’on fêtait le regifugium, la fuite du roi. Oh, il ne s’agissait pas d’un Varennes à la romaine, mais de l’expulsion des Tarquins. Sextius Tarquinius, le fils de Tarquin le Superbe (mort en 495 avant notre ère), avait violenté puis tué la patricienne Lucrèce. Le ressentissent déjà accumulé sous le règne de son père se donna alors libre cours. Les Romains, sous la houlette de Lucius Brutus, chassèrent leurs oppresseurs, et le héros du jour auquel on érigea, vers 300 av JC, une statue sur le Capitole, fit le serment suivant : « Je vous jure que ni Tarquin le Superbe, ni quelque autre ne régnera jamais sur Rome » (Tite-Live Ab Urbe condita I,59,1). La double opposition – royauté/liberté (regnum/libertas) et monarchie/république – était née. Le lointain descendant de Lucius, Marcus Iunus Brutus, qui poignarda César, aux Ides de mars de l’an 44 av JC, en raison des velléités monarchiques supposées de ce dernier, exalta son « régicide » sur les monnaies qu’il fit frapper pour l’occasion : sur l’une d’elles, figure l’allégorie de libertas, et sur l’autre, l’on peut voir, à l’avers, l’effigie de Brutus et, au revers, deux poignards – celui qui assassina Lucrèce et celui avec lequel il tua César – avec entre les deux, le pileus libertatis, le bonnet de la liberté, la marque, pour les ex-esclaves, de leur liberté fraîchement acquise.

Comment, dès lors, est-on passé de la république à l’empire ?

Il faut se souvenir que déjà, dans la Rome républicaine, existaient des imperatores, des généraux au mandat renouvelé tous les ans. César fut l’un d’eux. Sur une terre cuite, exposée au Museo nazionale romano, Rome, agenouillée devant un imperator victorieux, dépose aux pieds de celui-ci un globe, symbolisant l’oikumene, l’ensemble du monde connu et habité. Cicéron, quant à lui, appela de ses vœux, au moment de la guerre civile, un rector rei publicae, « recteur de la République » (De republica, I,54), qu’il nomma le « super arbitre », superarbitrium.

Octave/Auguste, le premier empereur, d’ailleurs, se définit lui-même comme un princeps, un simple consul, mais un primus inter pares, le premier de tous, dépassant ses collègues, non en pouvoir (potestas), mais en autorité (auctoritas).

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 17 septembre 2016. dans La une, KI-C-KI, Histoire

KI-C-KI

Qui n’a pas eu dans sa bibliothèque d’adolescent(e) – Bibliothèque Verte ?… – ce beau et mémorable roman historique ? Ces morceaux choisis, ici, sont extraits d’un des plus beaux romans historiques, chef-d’œuvre d’un immense auteur européen du tout début du 20ème siècle, qui nous enchanta, dès nos premières grandes lectures, de son œuvre gigantesque ; il fut, et reste, un monument de la littérature, mondialement connu, incontournable pour les amoureux de la littérature, et si facile à deviner…

 

Extraits :

« Natacha, avec ses yeux noirs et sa bouche trop grande, semblait plutôt laide que jolie, mais, en revanche, elle était d’une vivacité sans pareille ; le mouvement de ses épaules, qui s’agitaient encore dans son corsage décolleté, attestait qu’elle venait de courir ; ses cheveux noirs, bouclés, et tout ébouriffés, retombaient en arrière ; ses bras nus étaient minces et grêles ; elle portait encore un pantalon garni de dentelle. En un mot, elle était dans cet âge plein d’espérances où la petite fille n’est plus une enfant, mais où l’enfant n’est pas encore une jeune fille. Echappant à son père, elle se jeta sur sa mère, sans prêter la moindre attention à sa réprimande, et, cachant sa figure en feu dans le fouillis de dentelle qui couvrait le mantelet de la comtesse, elle éclata de rire et se mis à conter à bâtons rompus une histoire sur sa poupée, qu’elle tira aussitôt de son jupon.

– Vous voyez bien, c’est ma poupée, c’est Mimi, vous voyez !… »

[…]

« Natacha se calma lorsqu’on lui eut annoncé une glace à l’ananas. Un instant après, on versa le champagne ; la musique se remit à jouer ; le comte et sa femme s’embrassèrent, les convives se levèrent pour féliciter la comtesse et trinquer avec leurs hôtes, leurs vis-à-vis, leurs voisins et les enfants. Enfin les laquais retirèrent vivement les chaises et tous les convives, dont le vin et le dîner avaient légèrement coloré le visage, se remirent en file comme en entrant, et passèrent dans le même ordre de la salle à manger dans la salle de bal ».

[…]

De Bolivar à Mélenchon, une surprenante récupération

Ecrit par Alexis Brunet le 27 août 2016. dans La une, France, Politique, Histoire

De Bolivar à Mélenchon, une surprenante récupération

Le « Libertador » était-il vraiment un homme « de gauche » ?

Si Mélenchon a bien une qualité, c’est celle d’être un monsieur très cultivé. Du moins c’est ce qui se dit. Il détiendrait d’ailleurs 12000 livres. Enfin c’est ce qu’il prétend. On lui fait confiance. Sans doute de ses fastes et agréables lectures tient-il cette liste d’idoles dont il nous pioche des noms de temps en temps, notamment lors de ses tirades enflammées gargarisant sympathisants du Front de gauche mais aussi simples curieux.

Parmi ces idoles, Napoléon, Robespierre, Victor Hugo, Jean Jaurès, Che Guevara, Simon Bolivar, et j’en oublie certainement beaucoup, il me pardonnera, mais au moins ainsi je n’irai pas le calomnier (puisse le paranoïaque « Observatoire de la propagande et des inepties anti-Mélenchon » me faire grâce). Le premier on le comprend. Napoléon, quoi qu’on pense de sa conception du pouvoir, c’est la France du temps de sa grandeur, sans doute ce pourquoi la francophonie existe encore. A l’autre bout du monde, certains francophiles connaissent par cœur l’année de naissance de Bonaparte. Che Guevara, que voulez-vous, si on se prétend de la vraie gauche on passe difficilement outre, ou bien Mélenchon n’a plus qu’à retourner au Sénat sous des cieux moins rouges. Mais le dernier, Simon Bolivar, si on sait vaguement qu’il fut un important « Libertador » d’Amérique du Sud, et s’il a sa statue à Paris, on le connaît moins (1).

Le libérateur d’une Amérique

Aussi quand j’ai commencé à l’évoquer en Colombie comme un grand démocrate épris de liberté, un justicier, un vrai homme de gauche comme on dirait aussi, on m’a gentiment fait comprendre que j’étais un peu à côté de la plaque, que c’était un peu plus compliqué que ça. Quelle ne fut pas ma déception, moi alors sur la terre du « Libertador », de comprendre que ce monsieur mince aux longs bras et très élégamment vêtu que j’avais vu sur son cheval non loin du pont Alexandre III à Paris ne correspondait peut-être pas au grand démocrate dont Monsieur Mélenchon, en août 2012 sur son blog à travers un billet intitulé « Carte postale de retour », célébrait sans doute de bonne foi la lecture d’« une bonne grosse biographie » lors de ses vacances ensoleillées au Venezuela, contrée qui fut jadis le paradis terrestre de tout humaniste de la vraie gauche.

Simon Bolivar fut un « libertador ». Incontestablement. Suite à un voyage en Europe en 1801, le jeune aristocrate vénézuélien, admirateur de la Révolution française, décide qu’il libérera lui-même l’Amérique du joug du colonialisme. En à peine vingt ans, il boutera alors les Espagnols et leur empire hors du Venezuela, de Colombie, d’Equateur puis du Pérou ; et sera même à la base de la création d’un autre pays auquel il léguera son nom, la Bolivie. S’il échappa de peu à la mort à plusieurs reprises, il enchaîna les batailles victorieuses sur son cheval, il fut un militaire héroïque, et très logiquement également, un « napoléonophile » de premier cru.

Un furieux désir de referendum

Ecrit par Martine L. Petauton le 25 juin 2016. dans Monde, La une, Politique, Histoire

Un furieux désir de referendum

23 Juin 2016 ; c'est fait – et, à l'inverse des derniers sondages, Great Britain a posé son « out », son « leave » aux sonorités d'amour déçu, sur la table, la nôtre. Une histoire démarrée en 1973 – le Moyen Age – prend un tournant. Pour des Anglais non nantis de tous horizons, apeurés du fond de leur île, «  leur ennemi c'est la finance », et à la mer, la City. Pour l'UE, l'effet domino est probablement le danger le plus évident. Début en langue française dès cette nuit, par la voix d'une Marine Le Pen, exigeant un France(exit) dans l'instant.  Car, dans la foulée, fleurit de-ci, de-là, un goût prononcé pour entrer dans cet exercice, qui vient d'accoucher en Angleterre, vieux comme le monde contemporain mais à la couleur  furieusement rajeunie : « referendumer », comme naguère on partait herboriser à la saison des pollens. Et, comme souvent, quand on s’entiche de ce qu’on baptise novelleté, foin de tous les autres outils…
Enfin, dire « soi-même » ce qu’on veut, ce qu’on pense de… ailleurs que  chez soi, ou à son bureau, autrement qu’au comptoir – petit blanc ou café noir. Être consulté, bref exister… sur une idée, un projet, pas une simple binette à poser sur un banc, sec et propice à la sieste – au fond de l’amphithéâtre mystérieux, comme hors du réel – d’une Assemblée législative quelconque. Brandir son moi dans son vote. « Referendumer » ; yes or no ? Il faut prendre en compte – en ce domaine, comme en plein d'autres, dans nos sociétés européennes bousculées, ces pulsions, ces emballements, ces désirs de, sans queue ni tête pour autant, qui ne s'arrêtent plus à la raison adulte et réfrénante leur disant – attention !  - On y va, on verra bien, on marche ! répondent des foules de révoltés, d'indignés aux sauces infinies, voulant tout et son contraire, tout de suite, et d'abord qu'on les entende ! D'où le formidable envol de l'envie de referendum ; comme au Mac Do, quelque chose d'une nourriture, quoi ? moins net. « Referendumer », être citoyen, à bas coût.
Rêve au plus profond de chaque citoyen, considéré en son chacun comme suffisamment important pour qu’« On » le regarde de là-haut et qu’on lui demande – enfin – son avis. Referendum ; du mot « referre » en latin, rapport ; ce qui doit être rapporté. Votation populaire pleine qui n’aura d’effets que si le « oui » l’emporte. Décisionnel, et non simplement consultatif, ce procédé fréquemment présent dans la boîte à outils des démocraties contemporaines, mais pas toujours ; utilisé au « coup par coup » et non ritualisé dans le mécanisme institutionnel, le referendum semble gagner en valeur en ce début XXIe, en Europe, notamment. Est-ce parce que nos « vieilles » démocraties représentatives perdent, elles, en lustre, s’étiolent, rentrent dans une ombre terne, que la montée des violences politiques et de l’abstentionnisme corroborent un peu partout ? Incontestablement. Au diapason aussi de ces rêves à allure de vertiges, de pouvoir fort – à tout le moins d’autorité martelante – qu’on ne peut qu’entendre, partout.

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan

Ecrit par Stéphane Bret le 25 juin 2016. dans La une, Histoire, Littérature

Gallimard, mai 2016, 131 pages, 10 €

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan

avec autorisation de la Cause littéraire

Ce n’est pas une biographie de Drieu la Rochelle que nous livre Gérard Guégan. Non, dans ce livre où apparaît sur la couverture le mot « fable » en-dessous du titre, c’est une apostrophe adressée à l’écrivain, dont les passages en italique peuvent refléter les différents états de conscience de Drieu, ou ceux du rédacteur de la fable, lui-même. L’ouvrage se focalise plus spécialement sur la période 1944-1945. Il débute au moment qui suit la première tentative de suicide de l’écrivain, survenue en août 1944, au luminal. L’ouvrage de Gérard Guégan tente d’éclairer l’attitude de Drieu, face au fascisme, au communisme, à la littérature, et il y parvient en confrontant l’écrivain avec des personnages issus de la Résistance, qui procèdent à son interrogatoire, avant sa mise à mort, que Drieu croit inévitable en raison des circonstances.
C’est le choix, entre fascisme et communisme, qui suscite les propos les plus significatifs, on sait que Drieu a longtemps hésité entre ces idéologies avant de basculer au mitan des années Trente, vers le fascisme : « C’est bien là la faiblesse des fascistes. Il leur faut constamment dialoguer avec d’imaginaires forces invisibles. (…) Tout autres sont les communistes de chez Staline qui dédaignent l’abstraction, qui honnissent le mysticisme. Avec eux, un innocent doit se déclarer coupable dans le seul but d’innocenter le tribunal qui va le rayer de l’histoire ».
Un autre aspect sur les prises de position de Drieu est soulevé ; il n’est pas moins significatif et concerne l’attitude de Drieu vis-à-vis de l’antisémitisme. On sait que Drieu a, dans sa jeunesse, publié un essai intitulé Mesure de la France, dans lequel il apparaît très philosémite : « Je te vois tirant et mourant derrière le tas de briques ; jeune Juif, comme tu donnes bien ton sang à notre patrie ». L’un des interrogateurs, Maréchal, tacle Drieu sur ce point, en évoquant un personnage de l’un des romans, Gilles : « Quoi qu’il en soit, avec Carentan, on tient peut-être la clé de votre antisémitisme. (…) C’est Carentan qui s’adresse à Gilles : Je ne peux pas supporter les Juifs parce qu’ils sont par excellence le monde moderne que j’abhorre. Mais le monde moderne, s’exclame Drieu, c’est moi, et le Juif, c’est encore moi ».
Le récit de Gérard Guégan nous fait découvrir, ou redécouvrir, la vie et l’œuvre de Pierre Drieu La Rochelle ; il s’insinue avec grande efficacité dans les méandres de sa conscience et le juge avec recul et lucidité, même si ce tribunal est imaginaire.



Gérard Guégan est l’auteur de très nombreux romans et essais, parmi lesquels : Dictionnaire du cinéma, Éditions universitaires, 1966, Debord est mort, Le Che aussi. Et alors ? Embrasse ton amour sans lâcher ton fusil, Cahier des saisons, 1995, La Demi-sœur, Grasset, 1997, Les Irrégulières, Flammarion, 2001, Ascendant Sagittaire, Parenthèses, 2001, Qui dira la souffrance d’Aragon ? Stock, 2015, Tout a une fin, Drieu, Gallimard, 2016.

2007 : La fin de la dynastie Bhutto au Pakistan

Ecrit par Martine L. Petauton le 18 juin 2016. dans La une, Histoire, Littérature

2007 : La fin de la dynastie Bhutto au Pakistan

Le magnifique livre de Bina Shah, dont on trouvera ici la recension, appartient à cette forte littérature actuelle, Indo-Pakistanaise, au croisement Histoire/roman, qui passionne, tant pour le dépaysement que pour l’information. L’assassinat de Benazir Bhutto, dont il s’agit, résonne en 2016, encore d’une autre façon, en échos sinistres aux menaces terroristes de l’Islam intégriste qui fond en ces temps-ci, sur nous, en Europe.

Je me souviens de son beau visage éclairant la couverture du Nouvel Observateur, cette semaine de décembre 2007. Seul titre « Benazir ! »…

Femme puissante, leader de son parti PPP (Parti Populaire Pakistanais), deux fois 1er ministre et seule femme au monde à avoir dirigé un grand pays musulman, Benazir était d’abord la femme d’un clan, d’une dynastie qui se succéda au pouvoir (et sans doute aux affaires). Comment ne pas voir, dans le même défilé d’images, une autre femme, puissante, géographiquement proche, sa « compagne » indienne, Indira Gandhi ? – assassinée en 1984. Dynastie, là-aussi, clan, pouvoir, et assassinat – religieux, également, mais par les Sikhs. Les deux femmes, filles de… ayant en commun – et cela a compté dans leur liquidation – une formation intellectuelle acquise en Occident, les deux apparaissant comme l’instrument de l’ouverture de leurs sociétés, mais aussi, notamment, comme « l’alliée des États-Unis ».

Benazir a eu un vécu de pouvoir chaotique, entrecoupé d’exils, et finalement d’une grande violence puisque « destituée » à plusieurs reprises du pouvoir lui-même ou du leadership politique dans son camp (de 84 à 2007). Accusée de corruptions – elle ou les siens, et notamment l’époux, l’homme d’affaires Ali Zardari. C’est dans le cadre d’un « accord-marchandage » de plus, avec le président Musharraf, qu’elle put rentrer au Pakistan en Octobre 2007, agencer une énième campagne électorale, qui finit le 27 Décembre 2007 par son assassinat dans la banlieue d’Islamabad. Terrible scène agie par un kamikaze aux ordres d’Al-Qaïda-Afghanistan. Camouflées pour éviter une montée en puissance du martyr par le gouvernement de l’époque, les causes de sa mort, après multiples enquêtes internationales, ne font plus aucun doute, Benazir fut assassinée par Al-Qaïda et peu protégée par le gouvernement pakistanais…

 

La Huitième Reine, Bina Shah, Actes Sud, février 2016, trad. anglais (Pakistan) Christine Le Bœuf, 347 pages, 23 € (avec l’autorisation de la Cause Littéraire)

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