Alors, il existe ou pas ?

le 16 juillet 2010. dans Psychologie, Histoire

Alors, il existe ou pas ?

A propos du livre de Schlomo Sand : Comment le peuple juif fut inventé

L’autre jour, j’ai reçu une dure nouvelle en ouvrant le journal: “Le peuple juif n’existe pas“. Ça m’a fait un coup, quand même, car je pensais faire partie de ce peuple, et là, on me disait que j’étais tout seul; qu’on était nombreux à être tout seuls en tant que juifs. Mais j’ai encaissé le coup et je me suis dit : pourquoi la nouvelle arrive-t-elle si tard? Serait-elle tombée sur les télescripteurs des nazis, sensibles comme ils étaient aux choses de la science (mais oui, c’est vrai!), ils auraient baissé les bras, leur traque devenait sans objet puisqu’ils visaient, eux, le total des Juifs, y compris des grabataires vivant très loin… Bref, cela aurait épargné 6 millions de vies.

Mais c’est ainsi, les grandes nouvelles arrivent quand elles peuvent. Celle-là nous vient, semble-t-il, des nouveaux historiens israéliens (ceux-là alors!..), sous la plume d’un des leurs, Shlomo Sand. Elle doit donc être vraie: ces gens sont des “scientifiques”, ils veulent appliquer la grille de la “science” même à ce qui lui échappe. Ils veulent de la rigueur. Et au fait, le peuple juif, bien sûr qu’il existe – beaucoup l’ont rencontré, depuis des millénaires, certains se sont même acharnés sur lui pendant des siècles; d’autres ont pris dans son héritage de quoi fonder d’autres religions, d’autres traditions, etc. Cela est vrai, mais nul ne peut nier que ce petit peuple, dès qu’on donne une définition du mot peuple, a la manie de se présenter de travers; de contrarier la définition. Autant dire que, tout en existant, il n’existe pas, pas comme les autres, pas comme il faut. Certes, on peut aussi dire qu’un peuple qui n’existe pas depuis si longtemps fait preuve d’une étonnante longévité; originale en plus, puisqu’il balade son origine d’une génération à l’autre depuis plus de trente siècles. En tout cas, un de mes proches qui rentre d’une tournée dans les pays arabes me dit y avoir souvent entendu dire: ce peuple va bientôt cesser d’exister, car ça fait trop longtemps qu’il existe. On verra bien, rien n’est joué.

Pour ces historiens donc, ce peuple est une pure “invention”. J’aurais bien pris ce mot dans son sens positif, comme on dit qu’Einstein a inventé la relativité ou que Freud a inventé la psychanalyse. Et le peuple juif a peut-être inventé un certain mode d’existence qui, tout en étant très implanté dans le réel de façon efficace et féconde (au point que ça en agace plus d’un), s’enveloppe d’un halo d’incertitude, de précarité, de dissension avec soi-même qui met en doute l’existence. Il est vrai que cette mise-en-doute-de-l’existence est peut-être l’ingrédient nécessaire pour que celle-ci soit plus vivante.

Cela dit, il y a d’autres existences problématiques qui ne s’en portent pas plus mal. Dieu par exemple – si l’on arrive à dépasser le bas niveau de la question: alors il existe ou pas? Toutes les preuves qu’on a données de son existence sont narcissiques: “Dieu existe, je l’ai rencontré”; ou “je l’ai trahi…” Mais vous qui le dites, est-ce que vous existez? D’autres disent aussi: puisqu’il a laissé faire telle horreur, et telle autre…, alors je lui dénie l’existence; ils le débranchent. Même la fameuse preuve ontologique (Anselme, Descartes…) est narcissique: elle dit que l’idée que j’ai d’un être absolument parfait entraîne forcément l’existence de cet être, sinon, cela contredit sa perfection. Mais n’est-ce pas plutôt la perfection de mon idée que cela contredit? Et si notre idée de la perfection était imparfaite? Pourtant, cette existence précaire de Dieu irrigue toutes sortes de questionnements; et il se peut que l’être-divin, comme perturbation du verbe être, existe ou pas, mais pas-comme-on-croit. Et qu’en plus de ses attributs habituels, il soit aussi… inexistant. Toujours est-il que ceux qui prônent son existence pleine et entière nous assurent que le monde en sera meilleur, et que même notre existence sera mieux fondée. Puisqu’ils le disent…

Cela nous ramène à Shlomo Sand. J’ai pris son livre, car j’aurais bien aimé savoir “comment le peuple juif s’est inventé”, au sens positif du mot – puisque s’il s’est inventé, avec dans la foulée cet incroyable Dieu biblique que d’autres ont tenté de rebricoler – on doit reconnaître que l’invention a bien tenu. Et voilà que le livre de Sand me tombe des mains car il n’éclaire en rien cette énigme passionnante – celle d’un peuple qui chaque fois se redéfinit par sa transmission symbolique. Ce qui intéresse ces historiens c’est d’étudier comment le sionisme moderne, datant de Hertzel, a cherché à se brancher sur l’énergie millénaire du peuple juif pour faire aboutir son projet, la création d’un Etat. Si l’on est malveillant, on peut voir dans ce branchement toutes sortes de manipulations. Et si l’on est plus neutre ou bienveillant, on peut s’émerveiller de voir comment des gens totalement mécréants ont pu prendre appui sur cette intense transmission, sachant que ce qui les obsédait c’était de créer un espace de souveraineté pour les Juifs; partant de l’idée qu’ailleurs ils seraient toujours la cible de l’antisémitisme. On sait qu’au départ certains d’entre eux pensaient faire un Etat juif en Ouganda (!), ne voyant pas que la transmission symbolique, qui a maintenu le peuple juif, inscrivait de génération en génération l’idée d’une Terre d’Israël, faisant de cette région un lieu quasiment “possédé” par cette parole qui traverse des millénaires. Dans la foulée, ils ont même nourri le fantasme d’un homme nouveau, d’un Juif qui rejetterait ses liens avec l’exil, la diaspora, le ghetto, la misère, l’humiliation, le passé, les racines… Et l’homme nouveau qu’ils ont produit, et que j’ai eu l’occasion d’observer il y a longtemps, ayant voyagé là-bas tout jeune, c’est un type d’homme lisse, sans faille et sans exil, si normal et fonctionnel, si pratique et concret qu’il en devient une peu abstrait, coupé qu’il est de ses origines, de sa transmission identitaire (de son identité comme transmission). C’est seulement maintenant que des jeunes là-bas renouent avec leurs racines refoulées, retranchées.

Ce n’est pas le cas des hommes nouveaux comme Shlomo Sand. Il ne renoue pas avec ses origines, il les nie: ça n’existe pas. Alors qu’il traite d’un sujet très limité (comment les sionistes se sont branchés sur l’idée du peuple juif à des fins politiques?), il croit rétablir une vérité plus générale qui statue sur toute l’histoire: ce peuple est un pur fantasme, une lubie. Mais certains détails résistent, des détails infimes. Tenez, ce monsieur, son père a dû l’appeler Shlomo en pensant comme beaucoup au roi Salomon, c’est-à-dire à l’un des ancrages bibliques du peuple juif. Et lui, il trouve ce peuple purement factice, il a la haine non pas de soi mais de cet acte du père qui l’a ancré dans l’élan millénaire de son peuple. Il fait partie de ceux qui ne cessent de “tuer le père” et d’y échouer, donc de recommencer. Ça les fait un peu exister. Mais quand l’idée de peuple juif les persécute de l’intérieur, ils peuvent devenir méchants et se contredire: par exemple, la place – selon eux – inexistante – du peuple juif, ils veulent l’offrir aux Palestiniens. Est-ce vraiment indiqué?

Au fond, le peuple juif est une forme d’existence (ou d’inexistence) singulière, identique à sa transmission, et qui, à son insu, offre aux autres peuples le cadeau d’une incessante mise en doute. Sa transmission est faite de coupures-liens, à l’image de cette petite blague: un fils rabbi succède à son père rabbi et se comporte de façon très différente. Les disciples s’étonnent, questionnent, alors il leur répond: je fais comme mon père, de même qu’il n’imitait personne j’essaie de ne pas l’imiter.

Bref, ces Juifs-narcisses qui nient leur peuple en font partie.

Daniel Sibony est psychanalyste. Son dernier livre est un roman autobiographique : Marrakech, le Départ

Commentaires (7)

  • Eva Talineau

    Eva Talineau

    15 avril 2011 à 22:51 |
    il y a le contenu d'un livre, qu'on peut discuter, et Daniel Sibony le fait avec humour et talent - et puis il y a l'usage qui en est fait, la manière dont il circule. Cet ouvrage, ainsi que d'autres des "nouveaux historiens Israéliens" fait dorénavant partie de l'arsenal "antisioniste" de base. Peu l'ont lu (moi non plus..), mais son existence est une "preuve", pour ceux qui en ont encore besoin - mais la cause n'est-elle pas, déjà entendue - de la non-légitimité d'Israel. Quoi, ils oppriment ces pauvres palestiniens - qui comme on le "sait" bien, sont eux, les vrais héritiers des Philistins - la preuve, ça assonne - qui étaient, eux, déjà là du temps de la Bible, et ne sont jamais partis, qui déjà ont souffert des "colons" hébreux comme leurs descendants sont "génocidés" (au point de passer de 400000 à plusieurs millions, mais passons..) par les juifs-qui-ne-sont-pas-un-vrai-peuple (et on sait bien, depuis Maurras, ce que c'est qu'un "vrai peuple", bien enraciné dans le terroir, je me demande si ces Historiens Nouveaux Israéliens ont lu Maurras, sans doute pas).

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  • Martine L. Petauton

    Martine L. Petauton

    31 octobre 2010 à 12:45 |
    Merci pour cette fine analyse, saupoudrée de l’humour qui évite énervement et colère. Pour moi, qui suis historienne, je reconnais dans ce que veut- peut-être- dire le livre de Sand, une évidence, pour l’Histoire, c’est qu’elle est récit, construction, fabrication de représentations ; ça, aucun peuple n-y “coupe”, et Les propos, provocateurs, blessants, de par le titre même du livre incriminé, comprennent, cependant, la dimension dont je parle.

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  • Gérard Sebag

    Gérard Sebag

    31 octobre 2010 à 12:42 |
    Le texte de Daniel Sibony, que je connaissais, fait un parallèle tacite avec le “MoÏse” de Freud. L’idée de Freud était de montrer aussi que le peuple juif n’existait pas ou que son chef n’était pas juif. Donc pas de peuple élu.
    Mais Freud on comprend, il voit venir le nazisme et son entreprise, pathétique, est d’enlever aux nazis le terreau de la haine du juif.
    Comme dit Sibony, il y a au moins 6 millions de juifs qui seraient contents aujourd’hui de savoir qu’ils n’existaient pas. Et la triste thèse de Sand n’aboutit-elle pas à tenter de les faire disparaitre une fois encore ?

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  • Jean-No

    Jean-No

    31 octobre 2010 à 12:40 |
    Je n'ai pas lu le livre de Shlomo Sand, mais il s'intitule Comment le peuple juif fut inventé, ce qui n'induit aucunement que le peuple juif n'existe pas.
    On peut raconter comment le cinéma fut inventé, comment l'automobile fut inventé, comment la France ou la Chine furent inventées (et accouchées aux forceps), mais personne ne dira que ces divers objets n'existent pas.
    Mais le terme "invention" peut aussi être synonyme de "découverte", comme l'invention d'un trésor en archéologie (le trésor existait et son invention est l'instant de sa découverte), ou l'invention d'une relique dans le catholicisme (l'invention de la vraie croix...).
    Si j'ai compris, ce que Shlomo Sand nie, c'est l'origine géographique unique du patrimoine génétique de tous les juifs du monde. Il rappelle qu'à certaines époques le judaïsme a été prosélyte et il réfute l'idée d'une origine génétique et géographique unique et "pure" pour tous les juifs. Je ne sais pas s'il faut y voir un problème ou s'il ne faut pas y voir l'occasion d'abandonner certains mythes problématiques.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    31 octobre 2010 à 12:35 |
    Le peuple juif est bien un peuple, mais un peuple particulier. Ce n’est pas un peuple ayant “évolué” naturellement; il est apparu en même temps que le premier juif de l’histoire : Abraham. Même celui-ci, d’ailleurs, au départ, n’était pas juif; il ne l’est devenu qu’à partir du moment où il a conclu une alliance avec Dieu. On est pas juif tout court, on est juif en vue de quelque chose; c’est là le sens de la fameuse élection qui fut souvent si mal comprise : le peuple juif est un clergé, un goy kadosh, un peuple saint mis à part par Dieu pour servir d’intercesseurs entre Lui et l’humanité toute entière. La singularité de ce clergé, c’est qu’il est héréditaire : on nait juif, on le devient aussi; mais la plupart des juifs le sont de naissance, mêmes si, depuis les origines, des hommes de toutes races, de toutes couleurs sont venus s’agréger à eux.
    Le problème du sionisme est d’avoir voulu “laïciser” le peuple juif,en faire un peuple “naturel”, comme les arméniens ou les chinois (ce que firent d’ailleurs, de leur côté, les antisémites), alors qu’il s’agit d’un peuple surnaturel!
    Le livre de Shlomo Sand, que je n’ai pas lu, mais qui a reçu beaucoup de critiques favorables, dont celle de Tony Judt, “Shlomo Sand has written a remarkable book. ..Anyone interested in understanding the contemporary Middle East should read this book.”, vise essentiellement cette “naturalisation” du peuple juif par le sionisme.Il semble également et symétriquement méconnaître la “surnaturalité” du peuple juif.
    Au-delà du débat sur l’existence du peuple juif, se pose la question du rapport entre judaïsme et judéité.A tout aspirant au judaïsme, on demande, en plus de prendre le “joug de la Thorah”, d’assumer le passé, l’histoire, la culture du peuple juif. Tout n’est donc pas religieux, mais le religieux prime : sans judaïsme, pas de judéité.
    C’est sans doute l’extrême sécularisation de notre temps qui fait que plus personne (presque!) n’arrive comprendre qu’un peuple puisse s’identifier à une religion.C’est la religion qui a “fait” le peuple juif pour le salut du monde.

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  • Léon-Marc Levy

    Léon-Marc Levy

    31 octobre 2010 à 12:33 |
    Le “coup” éditorial de Sand vaut largement, à plus grande échelle, la sombre aventure d’Onfray sur Freud. En fait, la vérité est le dernier souci de nos “scoopers”. Sand s’est d’ailleurs en grande partie rétracté et contredit lors de nombreux débats sur son livre. Qui a dit que “peuple” veut dire “ethnie” ? C’est une pensée proche du nazisme. Un peuple, c’est un mythe toujours ! C’est autour de mythes, d’histoires, de mémoire, que se constituent un peuple. Claude Lévi-Strauss l’a assez démontré. Alors que veut nous dire Sand ? Qu’il n’y a pas d’ethnie juive pure ? Evidemment qu’il n’y en a pas, que des mélanges se sont faits pendant des siècles et des millénaires. Est-ce que ça empêche un peuple juif d’exister ?? Quelle idiotie de bas niveau ! Le peuple juif, comme tous les peuples du monde, se définit par une culture ancestrale, une mémoire, DES histoires complexes. Il se définit aussi par une REVENDICATION d’appartenance comme le rappelle Daniel Sibony. Jamais personne n’a prétendu que c’était une race juive (sauf les racistes). Alors à QUI répond Sand ? En fait la vraie question est à qui profite la pseudo question de Sand ?

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    30 octobre 2010 à 00:12 |
    Que la négation du Peuple Elu vienne de l’intérieur,cela parait surprenant. De l’extérieur on aurait crié à l’antisémitisme. Mais ce n’est pas la première remise en cause. Il y a quelques années il y a eu La Bible dévoilée de Finkelstein et Silberman qui m’a fait l’effet d’un choc,en tant que lecteur non juif de la Bible. Shlomo Sand a fait plus fort. Il manipule avec dextérité de la mauvaise foi. Tout ça ne prouve finalement qu’une chose,c’est qu’il n’y a pas de censure dans le domaine identitaire aussi vital soit-il en Israël.

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