Du bien commun à l’intérêt général

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 octobre 2017. dans Philosophie, La une, Histoire

Du bien commun à l’intérêt général

L’expression « bien commun » est redevenue à la mode dans les milieux catholiques de droite – Sens commun, Civitas, Manif pour tous – voire au-delà. Renouveau thomiste ? Volonté d’éviter le – quasi – synonyme, issu de ces Lumières tant haïes, l’intérêt général ?… Mais, au fait, ces formules sont-elles vraiment synonymes ? C’est ce que nous allons voir…

Le souci du collectif ainsi que la nécessité de dépasser l’égoïsme individuel furent très tôt présents. Déjà chez Aristote (Politique I, 2) : « si précieux qu’il soit pour un homme d’atteindre le bien, il est mieux et plus divin d’atteindre le bien de tous (κοινὴ συμφέρον) ou de toute la communauté politique ». Cicéron, lui, parlera d’utilité, utilitas communis, utilitas rei publicae. Le syntagme apparaît pour la première fois chez Sénèque, dans le De clementia (2,72), ouvrage destiné – avec l’infortune que l’on sait – à « éduquer » Néron. Le prince, écrit-il, se doit d’être un communis boni adtentior, il doit veiller au bien commun.

Dans tous ces exemples néanmoins, les auteurs de l’antiquité conçoivent un sujet doté d’un libre arbitre et capable, selon son propre choix, d’égocentrisme ou d’altruisme. Les choses changent au Moyen-Âge, période holiste par excellence : la société est alors représentée comme un immense corps, un organisme unique ; le bonum commune se transforme donc en un impératif qui ne se discute même pas. Universalia ante membra, le tout précède les membres et comment la partie pourrait-elle ne pas demeurer à l’unisson du tout dans lequel elle se fond ? Jean de Salisbury, au XIIème siècle, dans son Polycrate, utilise la métahore du corps humain pour décrire le royaume : le roi tient lieu de tête ; le sénat ou le conseil royal de cœur ; les courtisans de poitrine ; les soldats de mains ; les paysans de ventre et les ouvriers de pieds… idée similaire chez Albert le grand (XIIIème siècle) : « le bien du corps entier repose sur le cœur, le monarque, cor rei publicae ».

L’époque moderne redevient individualiste en ajoutant un élément nouveau sur lequel la philosophie antique insistait moins : la raison. Le choix du bien commun, devenu intérêt général, procède d’une décision rationnelle, mûrement méditée. Ainsi Rousseau dans le Contrat social :« l’intérêt général se conçoit comme l’intérêt de tous transcendant les intérêts particuliers ; le citoyen rationnel fait abstraction de ses intérêts particuliers dans l’exercice de ses fonctions politiques ». Et Brissot, le futur chef de file des Girondins, qui fut d’abord avocat, note dans sa Théorie des lois criminelles (1781) : « le but des lois civiles est d’enchaîner la force et la violence par des liens pacifiques, d’asservir toutes les volontés, sans attenter à la liberté, de subordonner l’intérêt personnel de chaque individu à l’intérêt général, de les combiner avec tant d’art qu’ils ne se nuisent point par un choc généreux, de diriger sans effort vers le bien public les passions humaines ».

Bien commun comme intérêt général s’inscrivent, de fait, à l’horizon d’une transcendance ; seulement celle du premier diffère de celle du second : Dieu – le Bien suprême, summum Bonum de Thomas d’Aquin – (ou la nature) dans un cas ; le peuple dans l’autre. Un point – essentiel cependant – les réunit : la notion de sacrifice. L’individu doit « sacrifier » ses désirs, les exigences de son moi au profit des autres, ses frères en Christ ou ses concitoyens. « Les diverses expressions, écrit Julien Broch, professeur d’histoire du droit à l’université d’Aix-Marseille, ont, au fond, ceci de commun qu’en ouvrant l’individu à la dimension de l’altérité – d’autres personnes, une communauté, la société, l’Etat – elles l’invitent à un décentrement, voire au sacrifice partiel ou total de ce à quoi il aspire ».

C’est sans doute cette dimension sacrificielle qui fait tant défaut à notre temps et dont l’absence dans les esprits de nos contemporains aboutit à une déliaison, un délitement du lien social…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (2)

  • martineL

    martineL

    29 octobre 2017 à 16:44 |
    Au Moyen-âge, mais cela continua sous l'Ancien Régime, on avait effectivement le sens de la formule et des métaphores accompagnant : ainsi, la société «  d 'ordres » à ne pas confondre avec l'ordre - découpait sur mon tableau noir, une pyramide où très vite on comprenait où étaient les puissants, les plus nombreux et comment on devait dessiner le sens de la flèche. Elle était organisée en 3 ordres, ceux qui prient, ceux qui combattent, et ceux qui travaillent ; chaque fois, on devait ajouter ce « pour tous » au parfum de mutualisation se voulant intelligente. Mes petits collégiens – à un âge où on aime les boîtes et où on recherche dans tout, ce « comment ça marche » en demande de logique – adhéraient, figurez-vous avec un bel enthousiasme à ce schéma, où ils voyaient du bien commun. Le professeur, après, douchait rapidement cet élan premier, dont en souriant quand même, on trouve parfois un vague fumet dans l’œil bleu de notre Président... voyez-vous ça !

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      29 octobre 2017 à 21:39 |
      La référence que vous faites à Adalbéron de Laon (nunc orant - là il parle de lui-même -alii pugnant, aliique laborant) renvoie plutôt à la trifonctionnalité indo-européenne chère à Dumézil, trifonctionnalité qui se retrouve dans les ordres de l'Ancien Régime. Toutefois la société d'Ancien régime n'était plus aussi holiste que celle du Moyen-Âge ou celle de l'Inde; les Lumières avaient fait leur oeuvre et l'on usait de sa raison raisonnante en s'interrogeant, tel Sièyes : " qu'est-ce que le Tiers-Etat?". Réponse : "tout!", ce qui reste, d'une certaine manière, holiste, mais tout autrement...

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