EDMOND MAIRE : UN HOMME, UN COMBAT, UNE CONSCIENCE

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 03 octobre 2017. dans La une, Société, Histoire

EDMOND MAIRE : UN HOMME, UN COMBAT, UNE CONSCIENCE

Edmond Maire, dirigeant emblématique de la CFDT pendant une longue période, et qui fut l'artisan du « recentrage » de la centrale syndicale vers la fin des années 1970, est décédé dimanche 1er octobre, à l'âge de 86 ans, « des suites d'une maladie », comme l'annonça sa famille dans un communiqué ; il avait été aussi précisé que ses obsèques auraient lieu « dans l'intimité ». Il y a des moments et des événements, comme celui-là, où notre histoire personnelle (je parle ici pour moi) peut être profondément touchée par la disparition d'un homme, qui fut une grande figure du syndicalisme et – d'une certaine façon – de la politique (au sens le plus noble de ce terme), et ceci alors qu'il y avait longtemps que l'ancien leader de la CFDT avait quitté la scène dans les domaines où il fut tellement actif. Je précise qu'Edmond Maire avait fait ses dernières apparitions publiques en juillet 2016, lors de l'hommage national rendu à l'ancien Premier ministre socialiste Michel Rocard, et en janvier dernier aux obsèques de François Chérèque, l'un de ses successeurs à la tête de la CFDT.

Né en 1931 à Epinay-sur-Seine, dans un famille catholique, Edmond Maire était chimiste de formation. Il avait participé à la création de la CFDT en 1964 ( à l'âge de 33 ans), une nouvelle structure syndicale née d'une scission avec la CFTC, sur la base d'une véritable déconfessionalisation (par rapport au christianisme) et d'un engagement politique de gauche assez radical (pendant un certain nombre d'années). C'est en 1971 qu'il devint le secrétaire général de la CFDT, et pour une période très longue, puisqu'il ne céda la main à son successeur Jean Kaspar qu'en 1988. Edmond Maire était entré dans le syndicalisme pour, disait-il lui-même, « changer le syndicat et changer la société ». Pour lui, l'un n'allait pas sans l'autre, en tant qu'intellectuel du mouvement syndical, dont la pensée continue toujours de marquer profondément l'organisation qu'il avait dirigée. Et ce n'est pas un hasard si Laurent Berger, l'actuel numéro un de la centrale syndicale, se faisant le porte-voix de ses camarades, à l'annonce du décès d'Edmond Maire, dimanche, déclara : « On perd une référence, on perd un immense syndicaliste, un des fondateurs de notre type de syndicalisme ».

Parfois imprévisible, l'homme Edmond Maire était farouchement indépendant, visionnaire pour son organisation et le rôle qu'elle pouvait jouer dans la société. En tant que leader de la CFDT, il apparut, à l'origine, comme étant véritablement issu de la culture de « mai 1968 », l'homme (un des principaux hommes) du « socialisme autogestionnaire » et de la « planification démocratique », par opposition avec les conceptions centralisatrices et totalitaires du « Gosplan » de type soviétique, en URSS et dans ses pays satellites (notamment en Europe de l'est). Dans ce contexte, et en compagnie du PSU, également très radical, du jeune Michel Rocard, il fit tout pour contribuer à transformer le nouveau PS dirigé par François Mitterrand, et qui était issu du congrès d'Epinay-sur-Seine (en 1971), en un « parti ouvrier de masse », incitant de nombreux membres de son syndicat à adhérer au PS dans le cadre des « Assises du socialisme » (en octobre 1974). Mais, les aspects « deuxième gauche » (décentralisatrice par comparaison avec la « première gauche » jacobine regroupée autour de François Mitterrand), quasiment « révolutionnaire » (dans un premier temps), se heurtèrent à de dures réalités. Edmond Maire comprit les difficultés qu'il y allait avoir à synthétiser ses aspirations autogestionnaires avec les visions qui étaient celles du PCF (encore très puissant dans les années 1970), ceci d'autant plus que François Mitterrand semblait valider certains aspects proches des conceptions communisantes. Il y eut aussi la rupture entre communistes et socialistes en 1977 – lors de la renégociation du Programme Commun de Gouvernement (signé en 1972) -, puis la défaite électorale de la gauche en 1978, ce qui provoqua une profonde évolution dans les positionnements du leader cédétiste.

Voilà donc pourquoi, à partir de l'année 1978, Edmond Maire engagea, pour sa centrale syndicale, une nouvelle « ligne » : celle dite du « recentrage » sur le seul quotidien des travailleurs, et de ce fait de plus en plus éloigné du champ des engagements de type politiques purs (au sens partitaire de ce terme). Il connut en fait la même évolution que celle de Michel Rocard, dont il était très proche (il avait d'ailleurs adhéré la même année que lui au Parti socialiste, en 1974). Par contre, ses rapports avec François Mitterrand furent toujours teintés de méfiance, surtout à partir du moment où le syndicaliste « deuxième gauche » qu'était Edmond Maire, passionné par la transformation, à la base, de la société, se tint de plus en plus à distance du politique « mitterrandien » - qui parlait de vouloir « changer la vie », une expression que l'on peut qualifier d'utopique. Ce fut donc dans ce contexte global qu'Edmond Maire mit en place le « recentrage » de la CFDT, qui adopta alors avec lui le « réformisme » syndical par opposition notamment à la CGT – toujours liée au PCF. Ce positionnement (« Camarades, sortez de vos sarcophages ! », avait-il déclaré lors d'un congrès de sa centrale face à l'opposition de cédédistes de l'ancien type) l'éloigna aussi de ce qui lui apparaissait comme étant les ambiguïtés d'une partie de la gauche socialiste. Il prit d'ailleurs ses distances avec le pouvoir socialiste dès les premières années du premier septennat de François Mitterrand, notamment après une cuisante défaite subie par la CFDT aux élections professionnelles de 1983, où la centrale paya cher sa proximité avec le pouvoir socialiste (à participation communiste).

Edmond Maire quitta la direction de la CFDT en 1988 et passa alors la main à son successeur Jean Kaspar, auquel succéda Nicole Notat. Dans un communiqué, la CFDT a salué dimanche « un immense syndicaliste et un penseur essentiel de la transformation sociale et du rôle des acteurs sociaux dans la démocratie. Son intelligence hors norme et sa vision ont fait de lui un acteur central de l'évolution de la CFDT, de la place qu'elle occupe dans la société française et, au-delà, de la démocratie sociale  ». Pour Laurent Berger, c'est «  un grand penseur de la transformation sociale, de la démocratie   qui disparaît.  Il nous a appris à regarder un peu plus la réalité en face. C'est le père de ce qu'on essaie de faire depuis de nombreuses années, c'est-à-dire de recentrer sur le quotidien des travailleurs, de tenir notre place d'organisation syndicale, de ne pas être des commentateurs mais d'essayer de faire bouger les choses dans les entreprises, sur les lieux de travail, mais aussi au niveau de la société », a encore déclaré le même Laurent Berger. Pour l'ancien Premier ministre Manuel Valls, Edmond Maire était « l'incarnation de la gauche et du syndicalisme réformistes ». J'ajoute qu'après avoir quitté la vie syndicale, Edmond Maire avait pris la tête des VVF - Villages Vacances Familles -, dont il assura une profonde transformation. Puis il dirigea la société d'investissement France Active, spécialisée dans l'économie sociale et solidaire. Pour conclure, je vais parler pour moi, qui fut un militant de la CFDT en tant qu'enseignant, dans le cadre du SGEN-CFDT : « Cher Edmond, toi, l'homme de bien, père et grand-frère à la fois, tu vas me manquer »...

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    04 octobre 2017 à 14:11 |
    Excellente rétrospective. Pour ma part, je ne puis m'empêcher de rapprocher Edmond Maire - que j'aimais beaucoup - de Jacques Delors, lui aussi chrétien de gauche, réformiste et non révolutionnaire, et d'ailleurs mal vu de la hiérarchie catholique...

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