Enseigner Auschwitz

Ecrit par Martine L. Petauton le 13 octobre 2010. dans Racisme, xénophobie, La une, Education, Histoire

Enseigner Auschwitz

On en voit parfois, qui pensent qu’ "immerger" un jeune élève, d’un coup, dans un lieu où "passe" - dit-on - "l’Histoire", suffit pour, - miracle à trois sous - verser en lui le sens, et ce qui va avec… l’équiper pour la vie…"Ça imprègne !", disait, avec suffisance, une de mes collègues, insuffisante, il est vrai… alors, haro sur Versailles, le premier château de la Loire venu, et tant qu’à faire, Auschwitz…

Les avez-vous vues, ces hordes harassées, le coca à la main, errer dans les camps de Pologne, d’un baraquement à l’autre ; ciller quand même un peu devant la montagne de cheveux : " mais ! C’est quoi, ça ?" ; passer, assez vite, devant les ruines des crématoires… Peut-on en vouloir à ces gamins qui "font ça" en une journée : - Roissy - Cracovie - bus jusqu’ à Auschwitz… -, sans réel projet, privés d’étayage… ; contre-production assurée ! Mais, il y a aussi des classes, plus âgées, surtout mieux préparées : - amont, aval, projet - ; objectifs cernés, postures actives, qui en font - c’est sûr - un remarquable usage, et s’en reviennent, marquées, équipées pour longtemps…

Enseigner, ça s’apprend, - ai-je dit ailleurs - ; enseigner, ça existe…

Auschwitz, ce n’est pas, dans l’acte d’enseigner, la face simple, de l’apprentissage ; c’est, bien évidemment, transmettre, et le faire à des jeunes ! Le public, dont nous avons la charge, est pris dans un réseau complexe de représentations, avec lesquelles il nous arrive : familiales, scolaires antécédentes, culturelles (parfois, celles d’un groupe, quand ce n’est pas d’un autre pays…). Les camps, Auschwitz, la Shoah, ils en ont tous "entendu parler", "vu des films", "  ont construit leur idée sur la question", "savent…" ; je répète : les parents, les cultures, "  savent", - disent-ils - eux aussi…

Enseigner Auschwitz ! S’il n’y avait qu’une tâche pour un professeur d’Histoire, il me semble qu’elle serait là, dans ces baraquements, ces rails, ce ciel de suie et ces miradors… Me revient, du coup, le souvenir de cette camarade de faculté, au début des années 70 - brillante agrégée - me disant au cours de nos stages : "non ! Les camps, tu vois, moi je n’aborde pas ; c’est trop horrible ! C’est l’indicible !". Je n’étais déjà, farouchement, pas d’accord ; à quoi sert l’enseignement historique, s’il se cache dans "l’indicible" ? On était, là, dans les mêmes postures que l’opinion publique au retour des déportés, multipliant les silences au nom de la pudeur, rejetant dans l’intime ce pan d’Histoire qui "ne passait pas", et recouvrant Vichy, d’un voile de "bienséance", pour de nombreuses années… Non, décidément, enseigner l’Histoire, donc, l’homme, est cousu de plus d’exigences ; nous enseignons, en quelque sorte, doublement ; c’est un terrible honneur, et une vraie mission, que de transmettre cette césure définitive dans l’avancée des hommes ; cette Shoah, signant : "l’humanité entière atteinte dans cette éradication programmée de l’autre…" (allocution de janvier 2010 de la directrice générale de l’Unesco.).

C’est vrai que l’objet d’étude n’est pas de la même essence que les Croisades, la Révolution Industrielle ou le règne byzantin d’un lointain Justinien ; montrer la spécificité, l’unicité, d’Auschwitz et de la Shoah ; le côté universel, et en même temps, savoir construire pour ces jeunes, les outils du transfert, sans lequel l’Histoire perd de son utilité. C’est vrai que ça, c’est d’une difficulté sans commune mesure ! Mais, c’est aussi, pour cela, que nous sommes devant eux…

… Faire des cours sur Auschwitz. Préparer ses mots - pas trop - sobriété, émotion juste, s’appuyer sur les sources, contextualiser avant que de conceptualiser ; faire de l’Histoire, en somme…, éviter les avalanches d’images et les bandes sonores bruyantes (regardez comme le « Shoah » de Lanzmann cogne, avec des paroles et des regards seulement…). C’est une austérité de cathédrale et le silence qui va avec, qu’il faut pour de tels sujets. Paroles choisies, échanges ciblés, support documentaire trié, laisser à l’émotion la place qui lui revient ; c’est une préparation des plus difficiles que j’ai toujours vécue en pensant : "là, j’ai une responsabilité médicale !". L’angoisse dans leurs yeux : "madame !!" ; l’école qui rassure en apportant, en classant, le récit ; l’Histoire, la main sur l’épaule de l’enfant qui flanche… Ce jour là, on est le professeur, plus qu’hier ; entre eux et nous, passent les savoirs et surtout les valeurs ; quelque chose s’installe - pour longtemps, je crois -. Nos regards se sont croisés à Auschwitz…

… Les témoins. Ceux qui viennent nous raconter ce qu’ils ont vécu, tout aussi sobrement, experts d’une épopée unique ; ils savent communiquer à des classes dont le silence devient soudain assourdissant, et parlent de ce temps : "j’avais envie de vivre, j’avais 16 ans" ; magie de ces moments intergénérationnels ; ils ne viennent pas se plaindre ; ils veulent convaincre et pourfendre tous les négationnismes ; tendre la main : "voilà ce que je te dis, dis-le à tes copains, emmène-le pour tes enfants, plus tard…". C’est ce canal-là, au bout du compte, que je valide hautement, le plus efficace, sans doute. Il y a, dans ces moments, une atmosphère étrange, quelque chose de l’ordre de la transcendance.

… Mais s’il y a un "voyage à Auschwitz", initiatique, fondateur, peut-être d’abord, pour les professeurs d’Histoire, c’est celui qu’organise chaque année, l’association "Union des déportés d’Auschwitz", animée remarquablement par Raphaël Esrail. La philosophie en est simple et les objectifs déclarés : il est question d’y aller, accompagnés de déportés, qui passent le témoin, fabriquant - via les enseignants - des "passeurs de mémoire".

A la Toussaint ; la neige est du voyage ; la nuit tombe tôt, et sur les camps, rôdent les "corbeaux noirs" du Chant des Partisans… Nous, les enseignants, bardés de connaissances, de thèses, de problématiques, vivons, pendant ces jours-là, une sorte de transfiguration : nous allons, dans ces lieux, "accompagnés", au beau sens du mot - un peu, comme nos élèves - par le "dit" de nos amis déportés ; (pour moi, ce furent, Raphael, Ida, Maurice). Expérience unique, qui laisse la préséance absolue, mystérieuse, à la lumière, au vent, au silence habité, aux odeurs, à la peur qui rôde, et au rire d’Ida : "mais, seules, celles qui voulaient vivre avaient une chance de survivre ! Tu sais ; et celles aussi qui pouvaient échanger dans leur langue !". La survie de l’homme passe par le langage ; la civilisation, en somme…

Enseigner Auschwitz… Quintessence de mon métier de professeur ; au carrefour de plusieurs chemins : les sources et les documents - absolument ! Le professeur, donc ; les témoins, irremplaçables - tant qu’ils peuvent le faire, encore - ; le "voyage", je le dis à tous mes collègues, passage obligé de nos missions ; pour transmettre Auschwitz… toujours… et ne jamais se tromper, là…

 

Pour Raphael, pour Ida…

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A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (10)

  • JLL

    JLL

    31 octobre 2010 à 12:34 |
    Oui, l'enseignant doit être d'abord le transmetteur de mémoire entre des élèves qui arrivent dans ses mains "privés d'étayage" (c'est votre formule) et les derniers témoins de la "Shoah", des camps d'extermination nazis.
    C'est vrai qu'ils "savent…", disent-ils (propos tenus en familles, amis, médias). Est-ce si sûr ? Grattez un peu, et vous verrez ! Admettons qu'ils sachent ! Ils "savent" quoi exactement ?
    Il s'agit donc bien de les informer, mais aussi de les former, avec des travaux effectués en "amont, en "aval", sans omettre le "voyage" (en enfer) tellement important, au contact des quelques guides survivants(es) des camps.
    "Former" à quoi ? A l'explication des causes, et pas seulement (même si c'est plus que très important) à la description de ce que le nazisme a accompli, ceci dans un pays à la "civilisation" si brillante. Montrer ce qu'a été ce "Mal" absolu et comment le système a pu fonctionner, après l'élimination des opposants allemands et la mise en place de l'Etat totalitaire, ce "Léviathan" des années 30-début 40.
    Les enseignants doivent "transmettre" et laisser parler les jeunes sur ce niveau d'horreur atteint par l'Allemagne hitlérienne. Vous avez évidemment raison : c'est le seul "moyen", la seule "mission" qu'ils doivent rechercher : que la plupart de leurs élèves soient "équipés" (comme vous le dites avec justesse).
    Je crois, moi aussi, à une "Ecole qui rassure" par la connaissance, qui fait aimer la démocratie (malgré ses gros défauts), et permet de comprendre que les Allemands n'ont pas eu, et n'auront pas non plus, pour aujourd'hui et demain, le monopole de l'horreur.
    Si, comme dans une chanson célèbre, la situation des régimes politiques se place actuellement "Entre gris clair et gris foncé", les totalitarismes du XXe siècle ont toutefois, quant à eux, fortement tendu vers le noir (et tout particulièrement l'hitlérisme).
    Il y a bien une forme "d'exception nazie", avec son mécanisme implacable quasi "industriel". Et pourtant ! Quel peuple pourrait affirmer, avec la certitude de ne pas se tromper, que dans son pays il ne pourrait "jamais" y avoir cela, certes sous une autre forme ? Oui, le nazisme, ce fut (c'est ?) le "Mal". Mais, n'y a-t-il pas aussi une part de celui-ci dans chaque être humain, et qui pourrait se révéler dramatiquement dans des circonstances particulières. Rappelons-nous la vieille formule si connue : "L'Homme est un loup pour l'Homme" ! (Thomas Hobbes, et Plaute, indirectement, avant lui). Il y a eu (et il y aura sans doute encore demain) des cas où la "Civilisation" a débouché sur la "Barbarie" !
    P.S. : pardon pour avoir été un peu long ; mais, l'importance du sujet m'y a poussée.

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  • Martine L

    Martine L

    15 octobre 2010 à 09:48 |
    Quelques réflexions à la lecture de vos contributions, toutes, intéressantes,et susceptibles de faire progresser notre « savoir- penser- questionner » qui – me semble-t-il- caractérise ,souvent, les réactions de R.D.T.
    Presque tous, vous avez souligné l'essentiel : le sujet nécessite bien d'autres postures que, celles, habituellement classiques, de l'acte d'enseigner ; il s'agit d'un passage qui doit continuer, d'une alchimie, à la fois, complexe et suffisamment lumineuse ; il s'agit de REUSSIR, tout simplement, d'installer, de transmettre, quelque chose – oui, JF, E, M, - qui est de l'ordre de l'indicible, et que l'enseignant se doit de dire !
    Alors, que l'enseignement ne soit pas le seul médiateur ; bien sûr!, qu'il faille faire du transdisciplinaire, évidemment! Qu'on puisse s'appuyer sur films, musées,etc... Et, comment !Il n'empêche que – c'était, modestement mon propos - dans un sujet comme celui ci, la parole, le « dit » tient une place irremplaçable ; quelque chose qui se rapproche de cette oralité africaine – rite de passage – se transmettant de génération en génération ...

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  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    14 octobre 2010 à 19:12 |
    Les camps de la mort, inimaginables, ir-racontables, a fortiori, in-enseignables à des enfants, tel est mon verdict, en tout cas en classes primaires.
    Je tire mon chapeau à tout(e) enseignant(e) de devoir et pouvoir le faire par stricte obligation, dans sa classe.
    Par contre, il me semble plus humain, d'organiser une Quinzaine de la Shoah dans un établissement secondaire avec une équipe composée de parents, d'élèves et d'enseignants volontaires : des dates, des événements, quelques photos, films soigneusement choisis, des discussions et, idéalement des témoignages de gens ayant vécu ces événements. Tel serait le cadre responsable idéal incontournable pour ce faire.
    On peut aussi faire plus simple avec des visites de musées, d'expositions, suivies d'explications et encore ...
    Mon expérience de principal de collège d'enseignement secondaire, pendant 26 ans, me permet de dire que, sans la participation collective des parties prenantes, l'enseignant seul dans sa classe, est très en dessous de la redoutable tâche consistant à assumer une telle responsabilité.
    Quant à ceux et celles qui ont réussi cet exploit, seul(e)s, dans leur classe, je les admire tout simplement et je leur tire mon chapeau ...
    Maurice Lévy

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  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    14 octobre 2010 à 19:02 |
    Votre réflexion sur le rôle de passeur sonne juste.La lumière qu'elle fait naître chez vos élèves, les rendra assurément passeurs à leur tour.
    Sabine

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  • Eric Thuillier

    Eric Thuillier

    14 octobre 2010 à 13:53 |
    Evidement touché par votre texte. Pour moi qui une dizaine d’années après être «venu» au monde, y suis «allé» par deux ou trois chemins dont celui d’Auschwitz, la question de l’enseignement d’Auschwitz n’est pas un point d’histoire, c’est une question de veine ouverte. Il faut «ensaigner» Auschwitz, c’est vital.
    La tâche de l’enseignement est primordiale, indispensable, mais il me semble qu’elle est insuffisante. Je ne suis pas capable de dire ce qui manque, mais je suis convaincu de ce manque, convaincu que sans cet apport que je ne sais définir, l’essentiel ne se cristallise pas dans l’enseignement qui le contient. Partir en quête de ce manque, qui comme le suggère Jean François, se tient quelque part entre sacré, morale et religion, est le motif qui m’a amené à faire une tentative de prise de parole et à me retrouver parmi vous. Je ne dis pas que c’est la vocation de RDT, je dis que c’est pour cela que je suis là.
    Trop à dire… Trop difficile d’utiliser l’enseignement d’Auschwitz pour comprendre notre époque… Pourtant quand l’entends l’expression « gestion des ressources humaines », je me demande s’il serait possible de l’employer sans l’apprentissage du «traitement» de la question humaine dans l’entreprise de «traitement» de la question juive. Mais ce n’est peut être qu’un des pieds (je n’en ai guère plus de trois, il ne faut pas en perdre un) d’une pensée née avec la découverte de ces horreurs, qui tremble.

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  • jocelyne

    jocelyne

    14 octobre 2010 à 10:02 |
    Votre conception d'enseigner ,de répéter l'Histoire,de transmettre ce qui dépasse l'entendement vous honore Madame et honore vos collègues qui ont votre exigence de rectitude morale.
    Merci.



    .

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  • Léon-Marc Levy

    Léon-Marc Levy

    14 octobre 2010 à 00:52 |
    Formidables passeurs que sont les professeurs (la grande majorité d'entre eux et elles) qui inlassablement disent l'indicible. L'enjeu est bien là : mettre des mots audibles, et par le voyage des images, à ce qui ne peut se dire, s'entendre, se voir, pas même se concevoir. Il y a un "après-Auschwitz" pour les professeurs d'histoire : le coeur de votre métier chère Martine, s'est en effet déplacé. Désormais il y a UNE leçon qui constitue la quintessence de votre exercice, ce qui n'était pas le cas avant.
    Lumineuse posture que la vôtre.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    13 octobre 2010 à 21:58 |
    A quel niveau enseignez-vous Auschwitz? Terminales, non? Il me semble qu'aborder l'indicible dépasse la simple réflexion historique, et pose des problématiques proprement philosophiques (ou théologiques, mais nous sommes dans un pays laïc, n'est-ce-pas?). Un duo prof d'histoire, prof de philo pourrait être intéressant sur un thème comme "coupables d'être nés".

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    • Martine L

      Martine L

      14 octobre 2010 à 11:04 |
      Pour moi, simplement des "petits" de 3ème ; le problème posé par l'enseignement n'en est pas simplifié, bien au contraire! en terminale, effectivement, j'aborderai la chose en binôme - histoire ; français - stratégie, toujours payante ; et, même en 1er cycle, s'adjoindre le collègue de français ( Levi : " si c'est un homme " ) serait interessant

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  • Christine Mercandier

    Christine Mercandier

    13 octobre 2010 à 20:48 |
    Bravo madame. Belle leçon d'éducation citoyenne. j'adore votre formule qui est essentielle : enseigner Auschwitz, quintessence de mon métier de professeur. Merci.

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