LES DURIN, LA SAGA-1

Ecrit par Patrick Petauton le 27 janvier 2018. dans La une, Souvenirs, Histoire

LES DURIN, LA SAGA-1

« Le tombeau des morts est dans le cœur des vivants »,J. Cocteau… et dans les souvenirs.

 

Durant plusieurs semaines, un petit feuilleton vous sera proposé : autour de ces Durin de La Garde, en pays bourbonnais, plus largement en terre de très petits paysans, tenaces et taiseux, du XVIème siècle aux bords du XXème entrant… famille, travail de la terre, usages et façons d’occuper ces territoires de part et d’autre du Haut Cher…

Mais au-delà, l’intérêt de l’histoire posée au coin de la toile est plus vaste : richesse du tissu, entre chaîne des trouvailles généalogistes, trame recoupée des savoirs historiques, et couleurs – inégalables – des bribes de récits de Pépé Jean, le fanion de l’enfance de l’auteur – lui, étant le fil cousant l’ensemble…

Ce que vous dit cet ensemble de chroniques d’un temps retrouvé, comme un cadeau d’hiver ? Qu’attendez-vous, amis lecteurs, pour reproduire la démarche, de la Bretagne à la Franche Comté, du Languedoc aux terres de Gascogne ; à vous !! et venez ensuite nous en parler…

 

La rédaction

 

PARTIE  1

HIER ET BIEN AVANT

 

* 10 avril 1960, Teillet Argenty – Allier / limite Creuse

A vrai dire je n’y croyais plus beaucoup et pensais que ces bons mots lancés par Jean Durin mon grand-père, l’année dernière au cours d’un repas, n’étaient en fait qu’une plaisanterie :

« L’année prochaine tu seras en âge de semer, je t’apprendrai »

Entre le fromage et le dessert, toute la famille en avait bien ri. Quelle bonne blague !

J’avais grand tort de douter, car ce matin d’Avril c’est du sérieux, comme le prouvent les petites bottes noires en caoutchouc achetées spécialement par maman. Demain je sèmerai le blé…

Encore mal réveillé, je retrouve grand-père à la ferme ; tout est prêt.

Attelé à un tombereau, Boby, le brave percheron, piaffe d’impatience. Je chausse mes petites bottes qui me semblent lourdes et quelque peu ridicules mais sans doute indispensables. Quant à grand-père, il n’a pas changé grand-chose à sa tenue vestimentaire ; toujours ses habits bleus qu’il ne quitte presque jamais, même durant les repas, et ses éternels sabots en bois garnis de paille.

Nous partons vers le champ. Soumis aux aléas des inévitables ornières d’un chemin creux et ombragé, le tombereau tangue et nous secoue sans merci, mais, déjà vieux paysan endurci, je suis habitué à ce moyen de transport peu confortable.

Une bonne odeur de terre fraîche monte du sol fraîchement labouré. Effarouchée, une bande de moineaux qui picoraient quelques graines dans les sillons, se disperse vers une haie ; solitaire, une hirondelle matinale déchire de son aile un ciel bleu sans nuages.

Déjà huit heures. Il est grand temps de nous mettre au travail.

Grand-père me confie une grande boîte métallique dont la vocation primaire avait probablement été de contenir des gâteaux ; ce sera mon semoir bien moins grand que le sien qui se présente comme un gros bac en bois muni d’une sangle en cuir qui lui permet de l’accrocher à son cou. Le geste est simple me dit-il : un jet de graine sur la droite et un jet sur la gauche : on avance d’un pas et on recommence ; il faut simplement veiller à la régularité et s’assurer que la quantité jetée soit la même à chaque fois, ceci pour que la semence soit bien répartie sur la terre.

Un sillon d’essai sera nécessaire pour acquérir le geste qui deviendra vite un automatisme. Mon maître me surveille d’un œil discret et semble satisfait…

Le cri d’un coucou monte régulièrement d’un champ voisin :

« As-tu un sou dans ta poche ? demande grand-père »

Occupé à ma tâche, je n’ai guère le loisir de fouiller mes poches et ne crois plus à ces bêtises ; si cela était vrai, grand-père serait riche depuis longtemps.

Nous venons d’emblaver notre dernier sillon ; mon aïeul tire sa montre gousset de sa poche.

« An ma mijar » (1), dit-il, c’est l’heure.

Au retour, à ma grande surprise il me confia la conduite du tombereau ; peut-être suis-je enfin intronisé dans la grande confrérie des agronomes ? Il est vrai que la mission est sans risques, car Boby le cheval, motivé par le généreux picotin d’avoine qui l’attend à l’écurie, ne risque guère de se tromper de chemin ; du reste il n’en fait qu’à sa tête et, peu réceptif aux timides ordres de l’aurige novice que je suis, a doublé son allure et fonce dans un train d’enfer vers la maison.

La vilaine cicatrice de la joue droite de grand-père, séquelle d’une guerre dont il se serait bien passé, s’agrandit, car il sourit, Jean Durin, et je crois qu’il est fier et heureux en ce matin de printemps.

Peut-être intuitif comme nul autre, sait-il déjà que son petit-fils, qui hélas ne sera jamais paysan, insatisfait de toutes les anecdotes du temps passé qu’il lui conte pourtant souvent, et pourvu d’une curiosité insatiable, enfourchera beaucoup plus tard une étrange monture qui cheminant à rebrousse temps le conduira au pays de ses lointains ancêtres, tous hommes de la terre, en ce coin Bourbonnais…

(1) « An ma mijar » : « Allons manger », en patois local

 

* Beaune d’Allier , 12 juillet de l’an de grâce 1652

Implacable est déjà le soleil en cette matinée d’été, où Gilbert Petauton (1), laboureur, franchit le seuil de la forge de Blaize Durin (2) dans le petit village de Beaune. Il vient de Hyds et n’a pas hésité à marcher une longue heure sous la chaleur de juillet pour récupérer une faucille bien usagée, confiée il y a une semaine aux bons soins du vieux maître taillandier, qui, nul ne l’ignore aux alentours, fait des miracles lorsqu’il s’agit de redonner une seconde jeunesse à un outil fatigué. Satisfait, notre homme retrouve en effet son bien en parfait état, tranchant comme un rasoir car l’artisan n’a pas hésité à retremper la lame ; un véritable travail d’orfèvre.

Les deux hommes se connaissent bien et s’apprécient de longue date, aussi Blaize n’hésite-t-il pas à aller quérir un pichet de frais vin blanc au tonneau, une petite pause loin de la forge où il fait si chaud ne pouvant être que bienvenue.

On trinque et commente les quelques événements récents des deux villages. Ce pauvre Jean Siramy pourtant solide comme un chêne, victime d’un coup de chaleur et enterré hier matin à Hyds par le curé Tailhardat (3).

Les moissons seront elles bonnes ? Ce temps presque trop chaud pour la saison pourrait bien tourner à l’orage, et alors gare à la grêle. Que Dieu nous en préserve !

Bientôt Blaize retournera à son travail et Gilbert reprendra le chemin du retour.

Les deux amis ignorent toujours que leurs descendants respectifs partiront un jour vers de lointains villages cultiver d’autres terres sans jamais toutefois se perdre vraiment, se reposant les soirs d’été à l’ombre des mêmes clochers, et qu’il faudra cependant attendre près de trois siècles pour qu’un samedi de septembre en l’année 1948, André Petauton et Andrée Durin, mes parents, s’unissent pour le meilleur et sans doute, pour le pire.

 

(1) Gilbert Petauton décédé en 1666 à Hyds

(2) Blaize Durin dit le Jeune né en 1590, décédé à Beaune d’Allier en 1654. Fils de Blaize l’Ancien, maréchal taillandier

(3) Antoine Tailhardat curé de Hyds de 1640 à 1670

A propos de l'auteur

Commentaires (2)

  • martineL

    martineL

    27 janvier 2018 à 13:50 |
    Durin ? quid du sens du nom ??

    Répondre

    • petauton P

      petauton P

      27 janvier 2018 à 20:29 |
      A Martine L
      Selon les régions d'où il provient le nom Durin signifie dans les départements du Nord de la France,du Ruisseau(rin = ruisseau).
      Dans le Bourbonnais il est à rapprocher de dur,un homme qui a le cœur dur.

      Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.