La critique du Front populaire par les Droites

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 14 mai 2016. dans La une, Histoire

La critique du Front populaire par les Droites

En ces mois d’avril à juin 2016, les médias et les réseaux sociaux ont commencé à parler de l’expérience socialiste démocratique du Front populaire, qui se déroula en France pendant deux ans, entre 1936 et 1938, à la suite de la victoire électorale d’un bloc des gauches (regroupant les socialistes SFIO, les radicaux et le Parti communiste) lors des élections législatives d’avril-mai 1936. Il est même probable que des articles, voire de nouveaux ouvrages d’historiens suivront. Mais, ce que je vous propose ici, ce n’est pas une présentation globale de l’arrivée au pouvoir du Front populaire ou bien le fait (largement connu) d’égrener les mesures qui furent prises – notamment dans le cadre de l’action gouvernementale menée, à la surprise générale, sous direction socialiste (et non radicale) par Léon Blum. Je vais plutôt cibler mon propos  (en deux chroniques) sur  les critiques qui ont été faites contre le Front populaire – et qui le sont toujours aujourd’hui –, une venant de droite (contemporaine des faits ou relayée de nos jours par des polémistes non-historiens comme par exemple Eric Zemmour) et une autre de gauche. La première de ces chroniques va être consacrée aux différentes accusations provenant des  droites.

Le Front populaire, à travers les grèves des mois de mai-juin 1936 – soit avant les accords Matignon – aurait été organisé, à la base (dans les usines), par un « chef d’orchestre clandestin » dont l’objectif se serait fixé comme étant l’instauration de « soviets » en France ; en l’occurrence le Parti communiste, appuyé notamment par l’aile gauche de la SFIO regroupée autour de Marceau Pivert (les « pivertistes » et leur célèbre « Tout est possible, droit devant nous, en avant camarades ! »). En réalité, les études historiques qui ont été faites ont montré depuis longtemps que ces grèves furent, à l’annonce de la victoire électorale, des « grèves de la joie » (à partir d’une formule employée à l’époque par la philosophe Simone Weil) ; la victoire de la gauche étant célébrée par un élan essentiellement festif. La seule chose que la grande masse des travailleurs voulaient, bien loin d’être « révolutionnaire », consistait à affirmer leur dignité et à montrer qu’au sein des usines ils étaient au moins autant « chez eux » que les patrons. En somme, il y eut seulement, dans la plupart des cas, le  désir d’une vie meilleure – bien résumée par l’expression employée par Léon Blum avec « une embellie » ou encore « une éclaircie dans des vies difficiles et obscures »

  D’ailleurs, ce qui fut frappant, c’est le fait que, tout en restant sur leurs lieux de travail, les ouvriers et les employés maintinrent les machines en état impeccable de fonctionnement, sachant pertinemment qu’ils devraient reprendre le travail dans les semaines suivantes.

Le Front Populaire aurait contribué à appauvrir la France en étant incapable de lutter contre la crise économique – la Grande Dépression d'origine américaine, qui avait commencé en Octobre 1929 et touché notre nation à partir de 1932 – et en  occasionnant des dépenses sociales « inconsidérées ». Il est vrai que les gouvernements de Léon Blum, en augmentant nettement le pouvoir d'achat des plus défavorisés  (vite grignoté par la crise) pratiquèrent une politique de relance par la consommation, un peu à l'image du « New Deal » de Roosevelt. Il est également vrai que des mesures sociales – forcément coûteuses – furent prises  (deux semaines de congés payés, loi des 40 heures), mais ces décisions n'auraient-elles pas dues être prises progressivement depuis longtemps ? J'ajoute que, sur le plan économique, les gouvernements d'avant 1936, et d'après 1938, ne réussirent pas, eux non plus, et même partiellement, à juguler la crise économique.

Le Front aurait voulu la guerre par rapport à la montée du nazisme et du fascisme italien, dans le cadre d’un soutien au « Frente popular », gouvernement « frère », pendant la guerre civile espagnole (1936-1939), ayant opposé les « franquistes » aux « républicains ». En fait, même s’il est vrai que Léon Blum envisagea une intervention militaire en Espagne (Hitler et Mussolini ne s’en privèrent d'ailleurs pas, quant à eux !), elle s’avéra totalement impossible, et ceci pour plusieurs raisons, sur lesquelles je reviendrai dans la chronique suivante, qui traitera de la critique du Front populaire par les Gauches. 

Le Front populaire aurait, selon une partie des Droites –  remarquons à ce propos une contradiction par rapport à la formule «  plutôt Hitler que Blum » -  désarmé la France face à l’Allemagne hitlérienne, en abandonnant tout effort de guerre véritable. Il serait donc, pour cette raison, entièrement responsable de la défaite. Or, il se trouve qu’aucun gouvernement, hormis ceux de Front populaire (avant eux, en tout cas) n’avait contribué à réarmer autant la France. Et, en ce qui concerne la défaite de la bataille de France, en mai-juin 1940, ce fut essentiellement sur le plan stratégique et tactique que notre armée connut (provisoirement ?) la défaite.  Rappelons en effet que l’état-major de l’armée française n’envisageait – contre l’Allemagne hitlérienne – qu’une guerre défensive (pensons à la Ligne Maginot, de plus non terminée) et qu’il ne percevait l’utilisation des chars d’assaut que comme une couverture de l’infanterie. Il est connu que le général Guderian, qui effectua la percée de 1940 avec ses blindés, en force de pénétration autonome, s’était inspiré  (entre autres) des écrits d’un certain Charles de Gaulle ! De plus, la critique des droites du Front populaire oublie de dire que la France, comme le déclara  de Gaulle, n’avait perdu (en 1940) « qu’une bataille » et non pas « la guerre » et que le combat aurait pu être continué à partir de « l’Empire ». Et puis, de toute façon, pour une partie des  droites, la « défaite » servit avant tout à tordre le cou de la république afin de mettre en place le régime de Vichy du maréchal Pétain et de Pierre Laval ainsi que la « Révolution Nationale ».

Le Front populaire aurait enfin – en le légitimant de facto – donné les pleins pouvoirs au maréchal Pétain lorsque la grande majorité des parlementaires se seraient prononcés en sa faveur, de même que pour Pierre Laval, au Casino de Vichy, en juillet 1940. Ce n’est pas le cas, et ceci pour plusieurs raisons. D’abord, les parlementaires communistes étaient interdits de siéger (puisqu’il y avait eu la signature du pacte germano-soviétique, après une tentative d’alliance entre l’URSS de Staline et les démocraties d’Europe occidentale en 1935). Ensuite, un bon nombre de parlementaires étaient absents, car mobilisés au front pendant la bataille de France. Puis, il y eut des pressions terribles exercées par Laval, avec des menaces implicites et même explicites, en cas de non vote en faveur de Pétain. Enfin, parmi les fameux « 80 » qui refusèrent de voter les pleins pouvoirs, et même si certains provenaient de la droite modérée, la majorité d’entre eux était constituée par des parlementaires provenant des Gauches.

 Comme annoncé dans mon introduction, la chronique suivante présentera la critique des gauches à l’égard du Front populaire.

 

Le Front populaire, Jean Vigreux, PUF, Que sais-je ?, 2011, 128 pages

Le Front populaire, Jean-Pierre Rioux et Jean-Jacques Becker, Éditions Taillandier, 2006, 159 pages

La volonté de bonheur : du Front populaire à La grande famille des hommes (1934-1938), Pierre Borhan, Éditions Hazan, 2013, 144 pages

Note : il s’agit de documents photographiques pris à l’époque par de grands spécialistes de la prise de vue d’art et qui fit l’objet d’une exposition.

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    14 mai 2016 à 14:44 |
    Je n'ai rien à ajouter à votre impeccable exposé, si ce n'est cette interrogation : pourquoi les hommes du Front Populaire ont-ils servi de boucs émissaires universels ? Alors que, par exemple, on n'a pas imputé au Cartel des Gauches des années 20 la crise de 1929 ? Est-ce à cause du "socialisme" affiché (plus que réel) ? Du soutien sans participation des communistes ? Des grandes grèves qui ont suivi son avènement suscitant la crainte d'une spoliation ? Bref, pour reprendre le titre d'un livre de Bernanos, "la grande peur des bien-pensants" ?

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      17 mai 2016 à 18:02 |
      Merci tout d'abord pour votre compliment, JFV. Je vais juste préciser quelques éléments. D'abord, le fait que le Cartel des Gauches (1924-1926) avait correspondu à une période de croissance économique (et non de crise, contrairement à ce qui se passa pour le Front populaire). Ensuite, qu'il se s'était situé essentiellement sous domination radicale ; en effet, le Cartel des Gauches ne comprenait pas de ministres socialistes et encore moins un chef de gouvernement issu de la SFIO, et donc effectivement le terme même de "socialisme" - dans sa quasi pureté "révolutionnaire" originelle - apparaissait e à cette époque comme marxiste, d'extrême gauche. Puis, qu'il est vrai qu'il y eut cette "grande peur des bien-pensants" - que vous avez rappelée (même si "le mur de l'argent" s'était déjà attaqué au Cartel des Gauches). Enfin, pour ce qui concerne la non participation des communistes aux gouvernements de Front populaire, que ce fut un choix qui provint du "Parti" lui-même - dans la mesure où il ne voulait pas effrayer davantage encore "les possédants" ; rappelons en effet que, sur l'ordre de Staline, ce qui comptait le plus dans la période 1936-1938 aux yeux du Parti Communiste, c'était la politique étrangère, fondée sur "l'antifascisme", afin (prioritairement) de protéger l'URSS...

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