La critique du Front populaire par les Gauches

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 21 mai 2016. dans La une, Histoire

La critique du Front populaire par les Gauches

Comme annoncé dans ma précédente chronique, je vais maintenant passer à une présentation globale de la critique du Front populaire par les gauches – essentiellement le Parti Communiste et le Parti Radical –, après avoir vu celles issues des droites, et ceci toujours à la fois à l’époque contemporaine des faits et encore de nos jours. Il convient de préciser tout de suite une première chose, même si elle semble aller de soi : la critique faite par les communistes fut diamétralement opposée à celle distillée par les radicaux, ce qui ne doit pas nous étonner, dans la mesure où les premiers, malgré une modération certaine dans certains domaines (nous y reviendrons), attendaient plus des gouvernements de Léon Blum au moins dans les domaines liés à la politique étrangère, c’est-à-dire surtout face à l’attitude à avoir par rapport à l’intervention militaire éventuelle dans la Guerre d’Espagne.

En politique intérieure, à l’époque du Front populaire, les critiques restèrent limitées, surtout de la part du Parti Communiste. Pourquoi ? Tout simplement en raison de l’ordre qui avait été donné au « Parti » par Staline (dirigeant d’une main de fer la IIIème Internationale) : celui de tout faire afin d’éviter une attaque de l’Allemagne nazie contre l’URSS et donc de prêcher la modération dans les demandes économiques et sociales afin d’obtenir une « alliance antifasciste » avec la France et la Grande-Bretagne. C’est d’ailleurs en 1935 que le dictateur soviétique envoya son fameux « télégramme » intimant l’ordre au Parti Communiste de faire alliance avec les socialistes et même les radicaux, en rupture totale avec la période de « bolchévisation » des années 1920 et de la tactique d’avant 1934 (dite de « classe contre classe »). Le Parti Communiste, alors que ses partenaires socialistes étaient prêts à le voir participer au gouvernement, refusa de le faire, dans le but de ne pas faire peur aux classes moyennes (qui avaient très souvent basculé – avec la crise – dans le totalitarisme fasciste et nazi en Italie et en Allemagne). En réalité, seuls les « pivertistes » (l’aile gauche de la SFIO) poussaient à des mesures intérieures vraiment radicales… On pourra remarquer qu’il y a quelques semaines Jean-Luc Mélenchon, leader du Parti De Gauche et porte-voix du Front De Gauche, déclara que le Front populaire, malgré des mesures sociales conséquentes, n’avait pas transformé profondément notre pays, notamment sur le plan du « fonctionnement politique ». Pour en revenir à l’époque du Front populaire, les radicaux n’eurent absolument pas (comme on peut s’en douter) le comportement des communistes sur le plan de la politique intérieure. En effet, le groupe radical du Sénat – élément politique classique fondé sur un conservatisme assez traditionnel au niveau économique et social – tenta souvent de limiter les hardiesses de Léon Blum. En fait, il faut dire que le Parti Radical comportait une tendance située un peu plus « à gauche » et une autre davantage « au centre » ; et cela recoupait nettement les députés radicaux d’un côté et de l’autre le groupe sénatorial du parti.

En politique extérieure, et plus précisément en ce qui concernait l’intervention militaire éventuelle aux côtés des « républicains » contre les « franquistes » pendant la Guerre d’Espagne, les gouvernements de Léon Blum se trouvèrent placés dans une situation intenable qui les obligea à ne pratiquer, malgré la volonté originelle du leader socialiste, que la « non intervention relâchée » (avec la fourniture d’armes aux « républicains », les « franquistes » étant considérablement soutenus par des actions militaires directes de la part des puissances fascistes). Mais alors, quelles furent les raisons profondes de la « non intervention », même si elle ne fut pas totale, et qui provoqua un vif mécontentement du Parti Communiste et même au-delà à gauche ? D’abord, il y eut la menace politique des radicaux, qui, en cas d’intervention militaire, avaient prévenu Léon Blum qu’ils quitteraient le gouvernement et feraient ainsi éclater le Front populaire. Il faut savoir – comme l’avait bien montré l’historien grec Politis il y a longtemps – que la France, ayant connu une véritable « saignée » en 14-18, se trouvait psychologiquement dans une sorte de « dépression pacifiste » ; dans ces conditions, comment aurait réagi l’essentiel de l’opinion publique dans notre pays et n’y avait-il pas pour nous le risque d’une guerre civile plus ou moins larvée ? Ensuite, Léon Blum dut faire face à la position des gouvernants britanniques, qui ne voyaient pas en Franco un général « fascisant », mais un « monarchiste » un peu autoritaire. Là aussi, les autorités de Grande-Bretagne prévinrent Blum qu’en cas d’intervention militaire, elles ne le suivraient pas. Le chef du Front populaire reçut des émissaires importants du « Frente popular » et leur expliqua, des sanglots dans la voix, que la France n’allait pas pouvoir intervenir militairement pour soutenir le régime « frère » ; les représentants espagnols dirent alors non seulement qu’ils « comprenaient » dans quelle situation se trouvait le leader socialiste, mais qu’il ne fallait pour rien au monde risquer de faire tomber le Front populaire français, car ce serait une victoire pour les droites et en faveur du fascisme et du nazisme. Ce fut pourtant dans ce contexte qu’une campagne virulente s’organisa contre Blum de la part du Parti Communiste, l’accusant d’être responsable des massacres de « républicains » perpétrés par les « franquistes », et ceci malgré la « non intervention relâchée ». L’antifascisme étant le ciment le plus puissant de la coalition des gauches, cette brisure critique fut l’une des principales causes de la chute du Front populaire. Ajoutons qu’aujourd’hui encore une partie de la « gauche de la gauche » et l’extrême-gauche continuent de vouer Léon Blum aux gémonies pour ne pas avoir réussi à imposer l’intervention militaire de la France aux côtés des « républicains » pendant la Guerre d’Espagne.

 

Front populaire, révolution manquée, un témoignage militant, Daniel Guérin, Éditions Agone, réédition revue et augmentée de 2013, 493 pages

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    21 mai 2016 à 13:26 |
    Parmi les raisons de la « non intervention » en Espagne, ne croyez-vous pas qu’il y a – aussi – la perception de la différence séparant irrémédiablement le Front Populaire français du Frente Popular : la dérive de ce dernier vers un régime de type soviétique, qui n’aurait pas manqué d’advenir, si les « républicains » l’avaient, noyautés qu’ils étaient par les communistes (soutenus activement et militairement par Staline) et les anarchistes ?

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      25 mai 2016 à 08:41 |
      Vous posez une vraie question, JFV. Cela dit, il faut d'abord rappeler que Staline, bien plus qu'une volonté d'expansion du communisme hors d'URSS (comme ce sera le cas après la Seconde Guerre mondiale), n'avait qu'un souci à l'époque des deux fronts populaires (espagnol et français) : l'alliance antifasciste afin d'éviter une attaque hitlérienne ("la croisade antibolchévique") contre "la patrie du socialisme". Ensuite, et en liaison avec ce qui précède, la "non intervention" ne fut absolument pas guidée - pour Léon Blum - par la crainte de voir l'Espagne devenir l'équivalent de ce que l'on appela ultérieurement une "démocratie populaire" de type soviétique, et ceci même si le leader socialiste français connaissait les divisions et les éliminations physiques organisées par les communistes contre le POUM (parti politique de type trotskiste), les anarchistes et les autres forces de la coalition du "Frente popular". En effet, ces règlements de compte entre "Républicains" étaient avant toute chose des affaires purement internes aux Espagnols eux-mêmes...

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