(Best of 2012) SOUVENIRS: La photo du 7 juin 1942, souvenirs d'une petite fille de 6 ans

Ecrit par Danielle Dubowsky-Haddad le 22 décembre 2012. dans Racisme, xénophobie, La une, Histoire

(Best of 2012) SOUVENIRS: La photo du 7 juin 1942, souvenirs d'une petite fille de 6 ans

Juin 1942, Vincennes, 30 avenue de la République… avec Maman et mes petits frères Gaby et Sylvain. C’était l’année de mes 6 ans, j’allais encore avec eux à l’école maternelle de la rue de l’Egalité (!!!). Papa [de nationalité américaine] avait été arrêté en décembre 1941, le soir même de Pearl Harbour, et interné à Compiègne. Nous pouvions lui rendre visite tous les 3-4 mois grâce à M. Hautot, agent de police du Commissariat de Vincennes, qui nous avait procuré des Ausweiss.

La vie était rythmée par toutes sortes d’interdits : dans la rue il fallait faire silence, ne pas trop parler avec Maman car elle avait un accent, ne pas sortir à la nuit tombée. Maman était tout le temps occupée à chercher, conserver, échanger de la nourriture et à trouver des vêtements pour nous qui grandissions… elle avait déniché, au grand dam de notre grand-mère, une vieille dame concierge qui nous tricotait pulls, culottes courtes ou jupette…

Nos Grands-Parents Dubowsky habitaient deux immeubles plus loin, au 34. Grand-Père venait le dimanche matin avec sa redingote noire, chapeau melon et une canne dont le pommeau nous intriguait toujours, en ivoire, en argent, sculpté… Il avait les poches pleines de tout petits gâteaux fourrés à la confiture d’abricot qui craquaient délicieusement. Grand-Mère c’était plutôt des escalopes… quand elle en trouvait !

J’avais reçu en janvier, pour mon anniversaire, un manchon de lapin blanc et une superbe poupée qui m’accompagnera partout dans nos pérégrinations de camp en camp. La fabrique de meubles Dubowsky, en face au 47, était fermée « réquisitionnée », m’avait-on dit, par les Allemands, « administrée par un Commissaire » chuchotait l’oncle Salomon qui venait d’être interdit d’enseigner.

À certaines heures de la journée, au 1er étage dans l’immeuble de la cour, M. Marchienne, « poilu » gazé à la guerre de 14-18, bourrelier de son état, fermait rideaux et volets et j’entendais sans comprendre « Chuttttt ! M. Marchienne écoute Radio Londres ». On voyait quelquefois dans le ciel des avions qui prenaient flammes, mes petits frères applaudissaient en criant « touché » et ils étaient sévèrement grondés.

Depuis que le printemps était apparu, Maman osait nous amener de temps en temps au bois de Vincennes. Je ne comprenais pas très bien pourquoi elle était anxieuse, fébrile : elle regardait souvent autour de nous. Je savais qu’elle allait « donner sa signature », chaque semaine au Commissariat de Police. Je ne comprenais pas pourquoi mais on m’avait dit que c’était parce qu’elle était « sujet britannique »…

Un jour, était-ce fin mai ? début juin ? les avait-elle ramenées du Commissariat ? Elle nous montra trois étoiles de tissu jaune que je devrai porter, moi, cousues sur mes vêtements lorsque je sortirais. Moi seule, pourquoi ? Gaby et Sylvain n’avaient pas les 6 ans requis par cette nouvelle loi, et Maman n’était pas française. [Elle était Palestinienne donc Britannique].

Le 7 juin, Grand-Père a demandé à Maman de m’accompagner chez eux, « habillée et coiffée en dimanche ». J’ai mis ma robe blanche et Maman a défait mes nattes, a noué des rubans dans les « anglaises » qu’elle m’avait faites depuis la veille et « fixées » avec une pince à feu chaude, et je suis montée chez mes Grands-Parents. Ils étaient eux aussi endimanchés, sombres, graves, raides… et portaient, cousue à la place du cœur une étoile jaune. Je ne sais plus qui a cousu mon étoile sur ma robe… « Ma petite fille, a dit Grand-Père, nous allons descendre chez le photographe, faire des photos de nous trois avec ces étoiles, car ce jour est le premier où nous serons obligés de la porter chaque fois que nous sortirons. Ce 7 juin est une date grave, il faudra en garder témoignage, il faudra se souvenir ! » Il se redressa encore plus et nous sommes allés en silence chez le photographe « Henri », avenue de Paris, tout à côté du métro Bérault. A partir de ce jour je ne suis plus jamais sortie sans mon étoile cousue à mon flanc.

Mes camarades de classe n’ont pas réagi pour la plupart. La maîtresse m’a dit : « Pauvre petite ! » et certaines fillettes ne m’ont plus parlé. Je n’ai pas compris en quoi je méritais et la pitié et le rejet… j’avais 6 ans ½ ! Je n’avais compris qu’une chose : c’était impérieux et il fallait obéir !

C’est peu de temps après (j’ai appris plus tard que c’était le 8 juillet 1942), que l’accès aux magasins, notamment d’alimentation, n’était autorisé aux Juifs qu’entre 15 et 16 h. J’ai vu Maman pleurer. D’angoisse ? Heureusement, notre épicière d’en face, Madame Charpentier*, nous a vite réservé lait et denrées indispensables que nous venions chercher à l’heure permise.

C’est aussi à ce moment-là, qu’un jour, j’ai vu mes Grands-Parents déposer une petite valise sous le compteur à gaz, dans l’entrée de leur appartement, près de la porte. À ma question « pourquoi ? », ils m’ont répondu : « C’est pour le jour où on viendra nous chercher ». Ce « on » n’est jamais venu les chercher… pourquoi ?…

Une année plus tard, le 3 octobre, Gaby a eu 6 ans et là, une bataille homérique l’a opposé à Maman dans le couloir de notre appartement. Cris, hurlements, rage, pleurs ! Gaby ne voulait pas porter l’étoile jaune « Je veux être pareil que les autres », hoquetait-il… Il ne s’est calmé qu’après avoir atterri sur la plinthe du vestibule… il en gardera longtemps la trace sur l’arête du nez… et ne portera l’étoile jaune que quelques mois, jusqu’en janvier 1944, quand on viendra nous emmener à Drancy !… « On » ? Claudie un ami de Papa, agent du Commissariat de Vincennes, suivi de 7-8 Allemands.

 

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* Madame Charpentier refusera de donner nos cartes d’alimentation aux voisins de notre immeuble venus les réclamer dès le petit matin « puisque Mme Dubowsky et ses enfants ne reviendront pas… ». Elle leur a dit : « Je les donnerai aux Grands-Parents ! ». Ce qu’elle a fait.

 

Danielle Dubowsky avec ses grands-parents paternels

Au dos cette inscription : « 7 juin 1942 »

 

Danielle Dubowsky-Haddad

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