La substance du temps

Ecrit par Jean Le Mosellan le 07 août 2010. dans La une, Religions, Histoire

La substance du temps

L’affirmation des temps nouveaux a toujours été une passion pour ceux qui font l’histoire.  On sait que les temps ont redémarré dans la longue histoire de l’Egypte ancienne avec l’avènement de chaque pharaon. Il en est de même dans la Chine ancienne à l’occasion de chaque couronnement. Mis bout à bout, ces temps constituent l’histoire.

Mais il n’est pas nécessaire de présenter un calendrier pour bousculer l’histoire. C’est ainsi qu’ont fait Alexandre le Grand, César ou Gengis khan. César était un cas limite, n’ayant pas tout à fait régné. Son calendrier n’était en fait qu’une prise de guerre de Rome sur l’Egypte. Et Rome n’avait que lui pour penser à confisquer le temps aux vaincus . Manœuvre décisive pour installer l’Empire dans la durée.

Les révolutions changent par définition les temps. Et les révolutionnaires ont eu leur chronologie, français comme bolcheviks. Les Français ont aboli le calendrier grégorien, à cause du pape, qui réglait depuis le XVIe siècle le cours du temps. Les Bolcheviks ont fait de même avec le leur, plus ancien, le calendrier julien, sans doute à cause de César, antithèse de la dictature du prolétariat.

 

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir l’an dernier dans le Monde que nous étions en l’an 5770 du calendrier hébreu, qui est l’affirmation même des temps anciens. Mais le chiffre est suivi de 2009 et 1430, autant d’assertions  des temps nouveaux. Cette suite fantastique, qu’on peut nommer la suite av Aleksandr, jamais constatée avant, risque néanmoins d’être perçue comme un panorama, sinon un travelling de l’esprit. En tant que tel, on n’est pas moins saisi par sa beauté.

Mon voisin, qui lit la Bible en hébreu, me l’a déjà fait pressentir. Voilà, c’est quand même mieux quand la chose est confirmée dans le Monde. 5770, ça fait 3761 de plus que notre chronologie, et 4307 de plus que l’Hégire. Du coup, j’ai dû faire quelques recherches, pour ne pas couler à pic dans ce flot du temps, véritable océan des âges, dirait avec raison en alexandrin Lamartine.

De là nous nous transportons à l’Alexandrie de l’Empire de Byzance, haut lieu de  civilisation. Les chronographes alexandrins se mirent à crépiter sur ordre de l’Empereur, dans un parcours biblique en remontant le temps, et ils s’arrêtèrent à -5508, date de la création du monde, départ de l’ère Anno Mundi. Selon laquelle nous étions l’an dernier en 7516.

Ce calendrier a continué chez les Russes, à cause du Grand Schisme des Églises (le temps ignorait le pape ,et pouvait donc continuer comme si de rien n’était en Orient orthodoxe après la prise de Byzance par les Turcs). Pour ménager les boussoles  Moscou s’empressait de se déclarer Troisième et Eternelle Rome. Rassurées  les autres Eglises orthodoxes ont suivi. Pour plus de sécurité, les moines du Mont Athos ont pris beaucoup de hauteur.

Les chronographes hébreux, spécialement performants et très en avance sur leurs contemporains, se sont déclenchés beaucoup plus tôt, au IVe siècle av JC, pour remonter le cours du temps  selon un tracé balisé par des évènements choisis de la Torah. Ils se trouvèrent assez vite bloqués sur -3761, au coucher du soleil.  Voilà pourquoi les jours commenceront à la tombée de la nuit. Dans la Genèse, le fait est enregistré :  « Il fut soir, il fut matin. Premier Jour. »

En examinant les différentes chronologies, on s’aperçoit qu’en -5508, en plein Néolithique,  il faisait davantage nuit, Yahvé n’ayant pas encore selon les chronographes dit  « Que la lumière soit! » , qu’en -3761, crépuscule reconnu de l’âge du Bronze.

Mais l’Homo Sapiens était déjà plus facétieux et inventif qu’on ne le croit, sans rien pourtant connaître des chronographes. Il savait juste s’éclairer à la torche, pour s’offrir le plaisir de s’abriter dans les grottes, à Lascaux par exemple, afin de représenter, hors Création, une belle animalerie sur les parois. Façon d’affirmer pour la postérité qu’il a domestiqué la nuit.

A l’inverse, on peut dire que les docteurs de Byzance, comme de Jérusalem, en voulant nous éclairer, ne s’étaient pas assez méfiés de la nuit des temps, et s’y sont plutôt perdus. De toute évidence, il n’y a pas pire labyrinthe que le temps. Ariane le savait, qui ne s’y promenait jamais sans fil.

Dans l’Aleph, Jorge Luis Borges, constructeur de labyrinthes, constate en expert que son héros « crut percevoir obscurément que le passé est la substance dont le temps est fait » « c’est  pourquoi celui-ci se transforme aussitôt en passé. »

Cela tombe  sous le sens que le futur n’est pas encore le temps, et que le présent n’est que son lumineux début. Seul le passé est obscurément  l’empire  du temps.

L’une des propriétés inquiétantes  de la suite  Av Aleksandr c’est que, quand on l’écrit, elle fait apparaître, comme on l’a vu le plus naturellement du monde, 7516, nombre imaginaire. Le propre du jeu des nombres imaginaires c’est de déboucher sur le temps imaginaire. Dans sa Brève Histoire du temps, Stephen Hawking le rappelle : ce sont les nombres imaginaires qui permettent de calculer le temps imaginaire.
Vérité si aveuglante que le risque existe vraiment que le temps soit totalement imaginaire.

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

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