"Le Judaïsme et l'Esprit du monde" de Shmuel Trigano

Ecrit par Jean-François Vincent le 25 mars 2011. dans La une, Religions, Histoire

Dieu comme oxymore : la dualité de la Présence/Absence

Un concept revient sans cesse tout au long de ce colossal ouvrage : la notion, forgée par le rav Isaac ben Solomon Louria (XVIème siècle), de tsimtsum, cette « contraction », cette concentration de Dieu en Lui-même, qui est à l’origine du monde. Au départ, il n’y avait que Dieu, que l’Etre, et rien d’autre ; pour qu’un autre soit, il fallut d’abord que Dieu suscitât en son sein le rien ontologique, la place vide, dans  laquelle – à partir de laquelle – la creatio ex nihilo fût possible. Cette vacuité se nomme, en hébreu, makom, le lieu, l’espace où une créature, une chose distincte de Dieu peut apparaître. Makom est un des noms divins, vertigineuse intuition : Dieu « s’absente » de lui-même, afin de « créer » le néant, le non-être d’où surgiront les êtres. Les Pères grecs  déjà avaient pensé la ktisis, la création, comme une diastasis, un espacement, une distanciation ; mais ils n’avaient pas été jusqu’à introduire cette distanciation à l’intérieur même de Dieu. Trigano rappelle, à cet égard, une métaphore obstétricale : Dieu compense cette « perte » en Lui par un surcroît de vie, à l’image de la matrice, rehem, qui « se retire pour faire place à un embryon, un être de plus qui surgit dans le vide fait en la mère » dit Trigano.

Un jeu de mots rapproche d’ailleurs rehem de rahamim, la miséricorde.Saint Paul parlait déjà (Col 3,12) des « entrailles de miséricorde », splagcha oikitirmou, de Dieu.
Ce retrait de Dieu hors de Lui-même, cette absence initiale, sont inscrits dans le terme hébreu désignant le monde, olam : olam a, nous dit Trigano, la même racine que elem, disparition ; et cette disparition inaugurale est tellement impensable que la Torah débute non par le 1, l’aleph, mais par le 2, le bet de Berechit : « l’origine, le aleph » dit Trigano « est cachée, retirée du regard, fondation paradoxale car produit d’une occultation, d’une absence ». La dualité, marque de la divine Présence/Absence, se reflétera sur l’Adam, littéralement le « terreux », créé à l’image et à la ressemblance de son Créateur : « va-yytser, deux formations », répète quatre fois le Midrach (Beréchit Rabba 14, 2-5), en déclinant tout ce qui, dans l’homme, est double. De Bereshit, du Commencement, il ne reste que des traces, un simple reste, reshit. La présence de Dieu se fait ellipse. Les « élus » ne sont en vérité que des chercheurs de Dieu, « voyant ce qui ne se voit pas et que les autres ne voient pas, ils sont retranchés de leur compagnie, aspirés par l’absence dont ils perçoivent la présence », dit Trigano.
L’élection ne serait, en fait, que le tsimtsum d’Israël : « le retrait d’Israël » écrit Trigano « installe dans la masse des peuples la place vacante du Dieu créateur : le vide qu’il laisse dans le compte de l’humanité en fait mémoire. C’est de ce lieu dans l’être que jaillit la multiplicité ». Le makom originel n’est pas, ne doit pas être rempli : Israël, c’est l’anti-Babel. Babel était la prétention impériale, totalitaire, totalisante d’une humanité unique, « remplissant » complétement l’espace laissé par Dieu. En se séparant, en se retranchant, Israël rappelle l’indisponibilité de cet espace dont la disparition signifierait l’abolition de la distance indispensable pour permettre à un autre d’exister, autre humain ou Autre divin. C’est au cœur de la séparation que se lit la Présence. « Le retrait d’Israël » selon Trigano « tend, dans l’humanité, le voile qui cache la présence, pour permettre aux hommes de se rapprocher de Dieu (…) le retranchement d’Israël jouant symboliquement le rôle de circoncision de l’humanité, lui révélant la présence de l’être dans ce retranchement ». Israël est ce petit reste d’humanité (à laquelle il ne cesse pas pour autant d’appartenir), mis à l’écart par Dieu pour signifier à tous ce qu’Il est Lui-même : une Présence qui se fait Absence, afin que l’altérité soit possible, afin que des êtres puissent être en marge de l’Etre. La fusion, en effet, serait fatale, proche de la destruction, klia. La rechercher serait renouer avec l’illusion du « plein », du makom  saturé d’où rien ne peut surgir. « Il y a une positivité du vide » nous dit Trigano, « elle s’illustre dans son complément indissociable : l’alliance ; « faire alliance » se dit, en hébreu, « casser une alliance ».
On peut toutefois regretter que Trigano n’ait pas suffisamment distingué l’olam ha-zeh, le monde actuel, de l’olam ha-ba, le monde ou le siècle futur, olam ayant une valeur autant spatiale que temporelle. L’olam ha-zeh, l’ici-bas, est, en effet, le temps de l’absence ou de la présence elliptique ; l’olam ha-ba, lui, manifestera une présence intégrale et triomphante de Dieu. Trigano en convient lui-même, sans néanmoins mentionner la différence fondamentale entre les deux olamim : « alors, la Présence divine pourra résider au milieu des douze tribus, dans un lieu où seront restaurés son trône, sa souveraineté, après les tribulations consécutives au bannissement d’Eden ». Cette proximité eschatologique d’avec Dieu est ce que les chrétiens, dans un contexte tout autre, nomment parrhesia ou parousie. Dans l’olam ha-ba, le Règne, la Royauté du Très-Haut s’imposera à toutes les nations, à tous les goyim. Chacun pourra voir sa gloire, la fulgurance de sa shekinah. Trigano le reconnaît implicitement dans un développement philologique dont il ne mesure pas toutes les implications : le tétragramme, de même que le « Je suis Celui qui est » de l’Exode se conjuguent au futur ! « YHVH pourrait aussi bien signifier « il sera », car le préfixe yod est la marque du futur. Il se dirait “Ye-hoveh”. Hoveh désigne le présent, de sorte qu’il s’agirait d’une présence (hoveh) conjuguée au futur (ye) ». Un texte, non cité par Trigano, Sifra 225, va jusqu’à parler de la mechiza (terme qui habituellement désigne la paroi séparant les hommes des femmes à la synagogue) où Dieu en personne enseignera la Thorah à ses élus, et à laquelle même les anges n’auront pas accès. C’est dire l’intimité qui existera, dans l’olam ha-ba, entre Créateur et créatures.
On l’aura compris : malgré cette réserve – quant au fond – concernant  le siècle futur, j’ai beaucoup aimé le livre de Trigano, qui constitue une somme très originale sur le Judaïsme, mettant à l’honneur un de ses aspects méconnus, la kabbale lourianique. Deux critiques factuelles pour finir. D’abord les inexactitudes trouvées çà et là, troublantes pour un universitaire de ce niveau. Exemple p. 294 : « le mot Pharaon vient d’une racine qui signifie “payer sa dette” ». Faux ! Pharaon est un mot grec dérivant de l’ancien égyptien Per aa, littéralement la grande maison (métonymie classique : le palais à la place du roi !). Ensuite  et surtout, Trigano succombe à un défaut – hélas ! – si typiquement français : pas de bibliographie ni d’index ! Sésames pourtant indispensables à une éventuelle publication en langue anglaise ou allemande. Dommage, un surcroît de rigueur dans la forme serait l’écrin qui convient à une pensée souvent géniale.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (3)

  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    25 mars 2011 à 16:51 |
    Je crois qu’il y a une erreur dans le contenu de Col 3,12. J’ai beau chercher en effet je n’ai pas trouvé « les entrailles de miséricorde » dans ce verset. In extenso le voici : « Vous donc, les élus de Dieu, ses saints et ses bien-aimés, revêtez des sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience » Que ce soit dans la traduction de l’Ecole de Jérusalem, ou la version oecuménique. Sans doute votre citation, cher JFV, vient d’un livre auquel vous avez fait confiance.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      25 mars 2011 à 22:14 |
      « Oikitirmou » signifie en grec, cher docteur, intestins. Un gastro-entérologue, comme vous, ne devrait pas l’ignorer…La plupart des traductions protestantes – supérieures aux traductions catholiques en matière de philologie – donnent « entrailles de miséricorde ». La bible de Luther parle, elle, de « barmherzige Zuneigung », penchant miséricordieux.

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      • Jean Le Mosellan

        Jean Le Mosellan

        26 mars 2011 à 11:42 |
        Cher JFV,comme pour bien d’autres choses,je ne sais lire les intestins que lorsqu’ils s’expriment en français. Quant aux traductions je me fie à celle de la Bible œcuménique (TOB) Le texte de cette traduction prise en charge par des biblistes catholiques, protestants et orthodoxes issus de l’Alliance Biblique Universelle,est universellement admis. Il se trouve que cette traduction repose pour l’Ancien Testament sur le texte dit « massorétique » donc en hébreu de la Bible hébraïque,et non sur la Septante,version grecque. Bien sûr je n’ignore pas vos goûts et votre habilité à aborder les écrits grecs,mais le texte grec du Nouveau Testament ne vous autorise pas,à mon sens,comme vous avez été diacre orthodoxe, à proposer une métaphore qui n’a pas été retenue par les traducteurs œcuméniques. Le faire quand même,ce serait s’autoriser une liberté qui déborde très franchement un consensus doctrinal admis après débat.

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