Le problème du Mal dans l'Europe d'Après-Guerre (Traduction du texte de Tony Judt par LML)

Ecrit par Tony Judt, Léon-Marc Levy le 13 juillet 2010. dans Histoire

Le problème du Mal dans l'Europe d'Après-Guerre (Traduction du texte de Tony Judt par LML)

Loin de réfléchir au problème du mal, la plupart des Européens en détournèrent résolument leur pensée dans les années qui suivirent la fin de la seconde guerre mondiale. Cela nous paraît difficile à comprendre aujourd’hui, mais le fait est que, pendant de nombreuses années, la Shoah — le génocide des Juifs d’Europe — n’a en aucune façon été une question fondamentale dans la vie intellectuelle de l’après-guerre, pas plus en Europe qu’aux Etats-Unis. La majorité des gens, penseurs et autres, firent en effet de leur mieux pour l’ignorer.

Pourquoi ? En Europe de l’Est, il y eut quatre raisons à cela.

- Premièrement, c’est là que furent commis les pires crimes contre les Juifs pendant la guerre ; et, bien que ces crimes eussent été commandités par des Allemands, les collaborateurs de bonne volonté ne manquèrent pas dans les nations occupées : Polonais, Ukrainiens, Lettons, Croates et autres. Dans beaucoup de pays, le besoin se fit fortement sentir d’oublier ce qui était arrivé, de jeter un voile sur les pires horreurs.

- Deuxièmement, beaucoup d’Européens de l’Est non juifs furent eux-mêmes victimes d’atrocités (aux mains des Allemands, des Russes et d’autres) et, lorsqu’ils se remémorèrent la guerre, ils ne pensèrent pas à la souffrance de leurs voisins juifs mais, en général, à leur propre douleur et aux pertes qu’ils avaient eux-mêmes subies.

- Troisièmement, la majeure partie de l’Europe centrale et orientale passa sous contrôle soviétique en 1948. Les Soviétiques parlèrent officiellement de guerre antifasciste — ou, dans le pays, de « grande guerre patriotique ». Pour Moscou, Adolf Hitler était avant tout un fasciste et un nationaliste. Son racisme comptait beaucoup moins. Les millions de Juifs provenant des territoires de l’URSS qui périrent furent comptabilisés dans les pertes soviétiques, bien entendu, mais leur judéité fut minimisée, voire ignorée, dans les livres d’histoire et lors des commémorations officielles.

- Et, finalement, après quelques années, à la mémoire de l’occupation allemande succéda celle de l’oppression soviétique. L’extermination des Juifs fut repoussée plus loin encore à l’arrière-plan.

En Europe occidentale, bien que les circonstances fussent tout à fait différentes, un phénomène d’oubli parallèle se produisit. L’occupation — en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Norvège et, après 1943, en Italie — représenta une humiliation, et les gouvernements d’après-guerre préférèrent oublier la collaboration et autres outrages, et célébrer au contraire les héroïques mouvements de résistance, les soulèvements nationaux, la libération et les martyrs. De même, en Allemagne, l’humeur fut d’abord à l’apitoiement sur les souffrances subies par les Allemands eux-mêmes. Avec l’avènement de la guerre froide et le changement d’ennemis, il devint inopportun d’insister sur les crimes passés commis par d’actuels alliés.

C’est pourquoi, pour prendre un exemple célèbre, lorsque Primo Levi soumit en 1946 au grand éditeur italien Einaudi son texte en mémoire d’Auschwitz, Se Questo è un uomo (Si c’est un homme), celui-ci fut rejeté d’emblée. A l’époque, et dans les années qui suivirent, c’était Bergen-Belsen et Dachau, et non Auschwitz, qui incarnaient l’horreur du nazisme, les déportés politiques et non raciaux. Le livre de Levi finit par être publié, mais à deux mille cinq cents exemplaires seulement et par une petite imprimerie locale. Rares furent les acheteurs ; stockés dans un entrepôt à Florence, les exemplaires restants furent détruits par les fortes inondations de 1966.

Tout commença à changer après la décennie 1960, pour de multiples raisons : le temps qui avait passé, la curiosité manifestée par une nouvelle génération, et peut-être aussi un relâchement des tensions internationales. Dans les années 1980, l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe, évoquée dans des livres, au cinéma et à la télévision, devint connue d’un public de plus en plus large. Depuis les années 1990 et la fin de la division de l’Europe, les repentances officielles, les sites de commémoration nationaux, les mémoriaux et les musées sont devenus chose courante.

Aujourd’hui, la Shoah est une référence universelle. L’étude de l’histoire de la « solution finale », du nazisme ou de la seconde guerre mondiale est obligatoire partout dans les programmes du secondaire. Il existe en fait des écoles aux Etats-Unis, et même au Royaume-Uni, où cet enseignement est le seul aspect de l’histoire européenne moderne qui soit enseigné aux enfants. D’innombrables témoignages, récits et études sur l’extermination des Juifs d’Europe pendant la guerre existent : monographies locales, essais philosophiques, enquêtes sociologiques et psychologiques, mémoires, romans, films, archives d’interviews et bien d’autres choses encore.

La prophétie d’Hannah Arendt semble se réaliser : l’histoire du Mal est devenu un thème fondamental de la vie intellectuelle en Europe.

Maintenant que nous avons examiné le passé dans toute sa noirceur, que nous l’avons appelé par son nom et que nous avons juré qu’il ne devait jamais se répéter ? Ce n’est pas si sûr. Le souci de notre époque pour la Shoah, pour ce que tous les écoliers appellent aujourd’hui l’« Holocauste », pose cinq problèmes.

- Le premier concerne le dilemme des mémoires incompatibles. Le regard porté par l’Europe occidentale sur la « solution finale » est devenu universel. Mais, avec la disparition de l’Union soviétique et la liberté qui s’en est suivie d’étudier et de débattre des crimes et des échecs du communisme, une attention plus grande a été portée aux souffrances endurées par la moitié orientale de l’Europe, aux mains des Allemands comme des Soviétiques. Dans ce contexte, l’insistance occidentale sur les victimes juives et d’Auschwitz provoque parfois une réaction d’irritation. En Pologne et en Roumanie, par exemple, on demande — et il s’agit d’auditeurs instruits et cosmopolites — pourquoi les intellectuels occidentaux sont si sensibles à l’extermination des Juifs. Que dire des millions de victimes non juives du nazisme et du stalinisme ? Pourquoi la Shoah est-elle si singulière ?

- Un deuxième problème tient à l’exactitude historique et aux risques de surcompensation. Pendant de longues années, les Européens de l’Ouest ont préféré ne pas penser aux souffrances des Juifs pendant la guerre. Aujourd’hui, on nous encourage à y penser tout le temps. C’est ainsi qu’il doit en aller en termes moraux : « Auschwitz » est la question éthique centrale de la seconde guerre mondiale. Mais cela induit les historiens en erreur. Car la triste vérité est que, pendant la guerre même, nombreux sont ceux qui n’avaient pas connaissance du sort des Juifs et qui, s’ils l’avaient eue, ne s’en seraient pas beaucoup souciés. Il n’y eut que deux groupes pour qui la seconde guerre mondiale fut avant tout un projet visant à détruire les Juifs : les nazis et les Juifs eux-mêmes. Pour tous les autres pratiquement, la guerre eut des sens tout à fait différents : tous avaient leurs propres ennuis.

Il nous est difficile d’accepter le fait que l’Holocauste joue un rôle plus important dans notre vie aujourd’hui que ce ne fut le cas pendant la guerre dans les nations occupées. Mais, si nous voulons comprendre le véritable sens du mal, il faut alors nous souvenir que ce qu’il y a de réellement horrible dans la destruction des Juifs n’est pas qu’elle ait eu tant d’importance, mais qu’elle en ait eu si peu.

- Le troisième problème a trait au concept même de « mal ». Celui-ci suscite depuis longtemps un malaise dans la société séculaire moderne. Nous préférons les définitions plus rationnelles et juridiques du bon et du mauvais, du juste et de l’injuste, du crime et du châtiment. Mais, ces dernières années, le terme s’est lentement réinséré dans le discours moral et même politique. Cela dit, maintenant que le concept de « mal » a réintégré notre langage public, nous ne savons qu’en faire. Nos idées sont devenues confuses.

D’une part, l’extermination des Juifs par les nazis est présentée comme un crime singulier, un mal n’ayant jamais eu son pareil avant ou depuis, un exemple et une mise en garde : « Nie wieder ! Plus jamais cela ! » Mais, d’autre part, nous invoquons ce même mal (« unique ») dans de nombreux cas différents et loin d’être uniques. Ces dernières années, hommes politiques, historiens et journalistes ont employé le terme de « mal » pour désigner des crimes de masse et génocidaires perpétrés partout dans le monde : du Cambodge au Rwanda et de la Tchétchénie au Soudan. On évoque souvent Hitler lui-même pour désigner la nature et les intentions de dictateurs modernes relevant du « mal » : on nous dit qu’il y a des « Hitler » partout.

Qui plus est, si Hitler, Auschwitz et le génocide des Juifs incarnent un mal unique, pourquoi nous met-on en garde constamment contre le fait que ces crimes pourraient se reproduire n’importe où, ou qu’ils sont sur le point de se reproduire ? Chaque fois que des graffitis antisémites souillent les murs d’une synagogue en France, on nous avertit que ce « mal unique » est à nouveau parmi nous, que nous sommes à nouveau en 1938. Nous perdons la capacité de distinguer entre les péchés et les inepties normales de l’espèce humaine — imbécillité, préjugés, opportunisme, démagogie et fanatisme — et le mal authentique. Nous parlons tout le temps du « mal » — mais la conséquence est la même, nous en avons dilué le sens.

- La quatrième préoccupation concerne le risque que nous courons en investissant toute notre énergie émotionnelle et morale dans un seul problème, aussi grave soit-il. Le coût de cette sorte de vision à travers un tunnel apparaît tragiquement dans l’obsession de la Maison Blanche pour les maux du terrorisme, dans sa « guerre globale contre la terreur ». La question n’est pas de savoir si le terrorisme existe : il existe, bien sûr. Elle n’est pas non plus de savoir s’il faut combattre le terrorisme et les terroristes : il faut les combattre, bien sûr. La question est de savoir quels autres maux nous allons négliger, ou créer, en nous concentrant exclusivement sur un seul ennemi et en nous en servant pour justifier la centaine de crimes moindres que nous commettons nous-mêmes.

Cet argument vaut également pour notre fascination moderne pour l’antisémitisme et pour notre insistance sur son importance unique. A l’instar du terrorisme, l’antisémitisme est un vieux problème. Et il en va de l’antisémitisme comme du terrorisme : la moindre manifestation nous rappelle les conséquences que le fait de ne pas prendre la menace suffisamment au sérieux a eues dans le passé. Mais l’antisémitisme, comme le terrorisme, n’est pas le seul mal dans le monde et ne doit pas servir d’excuse pour ignorer d’autres crimes et d’autres souffrances. Abstraire le terrorisme ou l’antisémitisme de leur contexte — les placer sur un piédestal comme représentant la plus grande menace contre la civilisation occidentale, ou la démocratie, ou « notre mode de vie », et faire de leurs auteurs la cible d’une guerre indéfinie — nous fait courir un danger : celui d’ignorer les nombreux autres défis de notre époque.

A l’ère de la guerre froide, le « totalitarisme », comme le terrorisme et l’antisémitisme actuellement, menaçait de devenir un souci obsédant les intellectuels et les hommes politiques en Occident, excluant tout le reste. Et contre cela, Hannah Arendt, parfaitement consciente de la menace que ce phénomène représentait pour les sociétés ouvertes, lança une mise en garde qui reste d’actualité.

Le plus grand danger qu’il y aurait à considérer le totalitarisme comme la malédiction du siècle serait d’en faire une obsession au point de ne pas voir les multiples maux, petits et pas si petits, qui pavent l’enfer.

- Dernier point préoccupant, les rapports entre la mémoire de l’Holocauste européen et l’Etat d’Israël. Depuis sa naissance en 1948, l’Etat d’Israël entretient des rapports complexes avec la Shoah. D’un côté, la quasi-extermination des Juifs d’Europe justifiait la cause du sionisme. Les Juifs ne pouvaient survivre ni prospérer dans des territoires non juifs ; leur intégration et leur assimilation dans d’autres nations et cultures étaient une illusion tragique, d’où la nécessité d’un pays à eux. De l’autre, l’idée répandue chez les Israéliens selon laquelle les Juifs d’Europe avaient concouru à leur propre perte, qu’ils étaient allés, comme on l’a dit, « à l’abattoir tels des agneaux », signifiait que l’identité première d’Israël consistait à rejeter le passé et à voir en la catastrophe qui avait frappé les Juifs la preuve d’une faiblesse : une faiblesse qu’il était dans la destinée du nouvel Etat de surmonter en engendrant une nouvelle sorte de Juif.

Mais, ces dernières années, la relation entre Israël et l’Holocauste a changé. Aujourd’hui, lorsque le pays s’attire des critiques internationales en raison des mauvais traitements qu’il inflige aux Palestiniens et de son occupation des territoires conquis en 1967, ses défenseurs préfèrent mettre en avant la mémoire de la Shoah. Si vous critiquez Israël trop vigoureusement, vous mettent-ils en garde, vous allez réveiller les démons de l’antisémitisme. En fait, insinuent-ils, les critiques trop vives ne font pas que réveiller l’antisémitisme. Elles relèvent de l’antisémitisme. Et, avec l’antisémitisme, la voie est ouverte — en avant ou en arrière — vers 1938, la Kristallnacht (Nuit de cristal), et, de là, Treblinka et Auschwitz.

Je comprends les émotions qui motivent de telles affirmations. Mais celles-ci sont extraordinairement dangereuses en soi. Lorsque certains nous reprochent, à moi et à d’autres, de critiquer Israël trop violemment, craignant que nous fassions resurgir le spectre des préjugés raciaux, je leur réponds qu’ils ont complètement inversé le problème. C’est précisément ce tabou qui risque d’attiser l’antisémitisme. Depuis plusieurs années déjà, je donne des conférences dans des collèges et des lycées, aux Etats-Unis et ailleurs, sur l’histoire de l’Europe d’après-guerre et la mémoire de la Shoah. J’enseigne également ces matières à l’université. Et je peux rendre compte de ce que j’ai constaté.

Les élèves et les étudiants n’ont pas besoin qu’on leur rappelle le génocide des Juifs, les conséquences historiques de l’antisémitisme ou le problème du mal. Ils connaissent la question — comme leurs parents ne l’ont jamais connue. Et il doit en aller ainsi. Mais j’ai été frappé dernièrement par la récurrence de questions nouvelles : « Pourquoi nous focalisons-nous autant sur l’Holocauste ? » ; « Pourquoi est-il interdit dans certains pays de nier l’existence de la Shoah, mais pas celle d’autres génocides ? » ; « N’exagère-t-on pas la menace de l’antisémitisme ? » ; et, de plus en plus, « Le génocide nazi ne sert-il pas d’excuse à Israël ? ». Je n’ai pas souvenir d’avoir entendu ces questions dans le passé.

Je crains que deux choses ne se soient produites. En soulignant le caractère historique unique de l’Holocauste tout en l’invoquant constamment par rapport à des problèmes actuels, nous avons semé la confusion dans la tête des jeunes. Et, en criant à l’antisémitisme à chaque fois que quelqu’un attaque Israël ou défend les Palestiniens, nous fabriquons des cyniques. Car la vérité est qu’Israël n’est pas menacé dans son existence. Et que les Juifs d’aujourd’hui, ici, en Occident, ne sont aucunement confrontés à des menaces ou à des préjugés comparables à ceux du passé — ou même à ceux dont sont victimes à l’heure actuelle d’autres minorités.

Posons-nous la question suivante : nous sentirions-nous en sécurité, accepté, bienvenu, en tant que musulman ou qu’« immigré illégal » aux Etats-Unis ? En tant que « Paki » au Royaume-Uni ? Marocain au Pays-Bas ? Beur en France ? Noir en Suisse ? « Etranger » au Danemark ? Roumain en Italie ? Rom n’importe où en Europe ? Ne nous sentirions-nous pas plus en sûreté, plus intégré, plus accepté en tant que Juif ? Je pense que nous connaissons tous la réponse à cette question. Que ce soit aux Pays-Bas, en France, aux Etats-Unis, pour ne pas mentionner l’Allemagne, les Juifs sont largement représentés dans le monde des affaires, les médias et les arts. Et ils ne sont stigmatisés, menacés ou exclus dans aucun de ces pays.

La menace dont les Juifs — et chacun d’entre nous — devraient se préoccuper vient d’une autre direction. Nous avons si solidement ancré la mémoire du génocide à la défense d’un seul pays, Israël, que nous courons le danger d’en provincialiser la signification morale. Le problème du mal, du mal totalitaire ou du mal génocidaire, est un problème universel. Mais, s’il est manipulé à l’avantage d’un pays, ce qui va se passer (ce qui se passe déjà), c’est que ceux qui gardent une certaine distance avec la mémoire du crime perpétré en Europe — parce qu’ils ne sont pas européens, ou qu’ils sont trop jeunes pour se souvenir de sa signification — ne comprendront pas en quoi cette mémoire les concerne et cesseront de nous écouter lorsque nous tenterons de le leur expliquer.

Les admonitions morales venant d’Auschwitz qui planent sur l’écran mémoriel des Européens sont invisibles aux yeux des Asiatiques ou des Africains. Et, avant tout peut-être, ce qui semble aller de soi pour les gens de la génération concernée va avoir de moins en moins de sens pour leurs enfants et petits-enfants.

Tous nos musées, mémoriaux et voyages scolaires ne sont peut-être pas le signe que nous sommes prêts à nous souvenir, mais le signe que nous pensons avoir fait pénitence et pouvons maintenant commencer à lâcher prise et à oublier, en laissant les monuments se souvenir pour nous. Je ne sais pas : la dernière fois que j’ai visité le mémorial de l’Holocauste à Berlin, des jeunes y effectuant une sortie scolaire jouaient à cache-cache au milieu des stèles pour tromper leur ennui. Ce que je sais en revanche, c’est que, si l’histoire doit faire son travail, qui est de préserver à tout jamais la preuve des crimes passés et tout le reste, mieux vaut la laisser tranquille. Lorsque nous fouillons dans le passé à des fins de profit politique — en triant les bouts qui peuvent nous servir et en chargeant l’histoire de donner des leçons de morale opportunistes —, nous obtenons tout à la fois une mauvaise moralité et une mauvaise histoire.

Il y a la banalité tristement célèbre dont parlait Arendt, le mal troublant, normal, proche, quotidien dans l’être humain. Mais il existe une autre banalité : celle de l’usage abusif — l’effet affadissant, désensibilisant à force de voir, de dire ou de penser la même chose trop de fois, qui engourdit notre public et l’immunise contre le mal que nous évoquons. C’est à cette banalité-là — ou à cette « banalisation » — que nous sommes confrontés.

Au lendemain de 1945, la génération de nos parents a écarté le problème du mal, car, pour elle, il était trop lourd de sens. Le danger qui guette la génération qui viendra après nous est de l’écarter parce qu’il a maintenant trop peu de sens. Comment pouvons-nous empêcher cela ?

Comment, en d’autres termes,  pouvons-nous nous assurer que le problème du mal reste la question essentielle de la vie intellectuelle, et pas seulement en Europe ? je ne sais pas la réponse mais je suis tout à fait sûr que c’est la bonne question. C’est la question d’Hannah Arendt il y a 60 ans et je crois qu’elle se pose toujours.

 

Tony Judt : A History of Europe since 1945, Penguin Press.

A propos de l'auteur

Tony Judt

Tony Judt

Historien britannique

Ecrivain

Professeur

Grand prix 2008 du livre européen pour "Après-guerre, une histoire de l'Europe"

Tony JUDT nous a quittés le 6 Août 2010 à l'âge de 62 ans

Léon-Marc Levy

Léon-Marc Levy

 

Modérateur

Professeur agrégé de Lettres Modernes

Maîtrise de philosophie

Directeur du magazine "La Cause Littéraire"

Rédacteur en Chef du "920-Revue.fr"

Animateur de "Thème et Texte"

 

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.