Le wiki de la Trota

Ecrit par Martine L. Petauton le 04 mars 2017. dans La une, Média/Web, Histoire

Le wiki de la Trota

L’an dernier, au mitan de l’hiver – cela vous fait-il souvenir ? bon, quant à faire – je vous avais abreuvé de quelques lignes sur Montpellier-la-médicale-au-Moyen-âge. Médecins, connaissances, héritages croisés et si fructueux des Arabo-Andalous, Juifs, assis sur leur bien aimé socle antique. En ce temps, bien autant perturbé et fertile en débats contradictoires que notre pré-présidentielle, Montpellier la savante (la surdouée dira plus tard Maître Frêche) portait beau dans le paysage scientifique et médical, à l’aulne de Grenade, Tolède, Coimbra, et là-bas, aux portes de la Sicile métissée, Salerne la brillante.

C’est ainsi qu’arriva Dame Trota dans ma vie – l’avais-je oubliée ou jamais rencontrée, ça je ne saurais dire.

Trota de Salerne, encore nommée Trotula, ou Trotula de Rugiero, de ces « mulieres salernitanae » de légende. Une des premières femmes médecins du Moyen âge, sans doute la première à s’être spécialisée dans les soins et maladies féminines, dans un tout autre registre que les sages-femmes assistant à mains nues d’artisan la gestation. Trota – de plus, très belle, dit-on – un fleuron de l’école de Salerne, là où les femmes pouvaient étudier, pratiquer, puis enseigner la médecine, la chirurgie. Un ilot dans la mer où les nefs croisées portaient leur poids de lourde intolérance. Un reliquat d’Antiquité. Une somptuosité dont les vagues arrosèrent Montpellier-la-savante, toutes oreilles tendues aux vents de tous les larges. Trota la gynécologue ; on voudrait savoir combien d’amphis portent son nom, aujourd’hui. Salerne la médiévale, n’était–elle pas, comme Montpellier le fut, un monde de brassage, de métissage intellectuel et scientifique. On dit que son école de médecine (laïque ; fait plutôt rare au Moyen-Age) fut fondée tout à la fin du haut Moyen-Age par 4 maîtres, un Juif, un Arabe, un Grec, un Latin, chacun enseignant dans sa langue. La précieuse bibliothèque de l’école médiévale de médecine Montpelliéraine possède un exemplaire salernien – magnifique incunable – du « regimen sanitatis salernitanum », « bible » donnant des conseils d’hygiène de vie quotidienne, d’une surprenante voix écologisante.

Dater avec précision notre Trota est chose malaisée, et c’est là que commencent nos ennuis. Début du XIème siècle ? probablement ; date de décès non fournie. Famille noble, sans doute. Épouse d’un pair, le Docteur Giovanni Platearius, dont 2 enfants sont signalés, deux garçons, qui furent auteurs de traités médicaux… Histoire ou légende rose ; arrangement des faits pour le moins ? C’est là que le wiki (pédia) s’encadre, comme chaque fois qu’on patauge, avec ses pages qui n’en finissent pas de précisions quasi exhaustives (alors que Wikipédia est justement un arsenal de connaissances jamais finies, jamais fermées, toujours en gestation interactive, et que cette formidable philosophie est à la fois sa force et sa faiblesse). Trota de Salerne est bien dans Wiki, mais les non vérifiés, non connus, contestés, sont autant de courants d’air propres au vacillement du lecteur. Il semblerait (le temps de la Trota étant un conditionnel) qu’elle ait étudié la chirurgie surtout à Salerne où elle a vécu, sans voyager ailleurs. Par contre, ses écrits (ces savants-là écrivaient autant qu’ils pratiquaient) parcoururent l’Europe. Plus tard, au XIIIème siècle, le « practica chirurgia » de Roger de Salerne donna le « la » à tout ce qui en occident se piqua de chirurgie, et cela, croquis et planches anatomiques à l’appui. Elle pratiqua surtout sur les femmes (peu d’hommes étaient acceptés pour donner des soins intimes aux femmes, d’où la vogue des sages-femmes) en dispensaire, se spécialisant dans l’accouchement, écrivant au fur et à mesure de sa pratique un De passionibus mulierum curandarum ante, in et post partum, tout en latin, bien entendu. Constantin l’Africain, le traducteur, qui permit notamment la renommée de Trota, la décrit pratiquant une césarienne. Moderne, la dame considérant qu’enfanter dans la douleur avait fait son triste temps, prescrivait de l’opium (?) aux parturientes. Arrivé dans les coques des nefs des Croisés, et plus après, suivant Marco Polo. Conformément à ce qui scandait la médecine médiévale – fut-ce la meilleure – on trouve chez Trota cette observation d’une femme froide et humide, face à l’homme chaud et sec… mais en 64 chapitres, transcrits et traduits (nous dirions aujourd’hui, en retour d’expérience) Trota de Salerne posa sur « la femme, ses infirmités, ses souffrances » assez d’empathie et de compétences pour qu’on la range, droite et fine, aux côtés d’une Simone et de son Deuxième sexe. Amusant mélange, pour autant, de ci, de là, entre superstitions ou traditions et modernité des recherches et des savoirs ; ainsi, ces bains de sable de mer pour femmes dodues (on essaye ??) et ce cœur farci de truie pour oublier la mort d’un être cher… Renommée d’un bout à l’autre de l’Europe – mais a-t-elle correspondu ou été référencée, et en quels termes, par d’éminents savants Juifs ou Arabes ; nul ne sait. Citée, par contre, par Rutebeuf  (« le dit de l’herberie ») et Chaucer lui-même ; un grand pan de gloire, de fait.

Pour autant, patatras, les choses de Trota se gâtèrent après sa mort. La plupart de ses écrits furent alors et de manière redondante attribués à… des hommes, la reléguant de fait à l’étage des sages-femmes. En même temps que s’ouvraient les universités occidentales, la femme perdait en égalité, et dès le XIIIème siècle (dit des cathédrales) aucune femme ne fut plus admise dans l’enseignement supérieur – merci l’Église ; et grand merci aux Croisades (le savoir « étranger » des Arabes, Perses, Juifs, étant réduit à sa face religieuse, honnie). Il est vrai que la sorcière fréquentait de près la savante, dans les imaginaires, en ces domaines mystérieux où l’homme dispute aux dieux la représentation du monde. Une autre source que Wikipédia – le site « l’Histoire par les femmes » – précise qu’à peine 1% de la population féminine en France au temps de Saint Louis était peu ou prou dans les métiers de santé, que 24 femmes furent chirurgiennes à Naples de 1273 à 1410, et qu’elles étaient souvent Juives (soit, une autre « espèce »).

Tous les temps médiévaux, la Renaissance, et le début des temps modernes s’écoulèrent à l’abri du déni de notre cas Trota-la-savante. Sorte de procès en sorcellerie, soft, à sa façon. L’époque des lumières remit cependant l’affaire sur le métier. A la fin du XXème siècle et sous l’égide de la psychologie, on théorisa même un « effet Matilda », qui semble cousu pour elle (1993) aboutissant  à dénier la contribution des femmes à la recherche scientifique (page – discussion – de Wikipédia en pleine réalisation passionnée).

J’ai cherché, pour vous et moi, et nous toutes, femmes, si l’université de médecine de Montpellier – qui fut si novatrice, indépendante d’esprit, et bellement rebelle, dans tant de domaines – avait maintenu ou promu des femmes dans son enceinte. Les éléments me manquent quant à Montpellier, mais on sait, grâce à la page Wiki très fouillée sur « femmes et médecine », qu’en 1270 l’université française interdisait à ceux qui n’avaient pas suivi son enseignement d’exercer la médecine (ipso facto, la loi excluait les femmes). Pour autant, beaucoup de femmes continuèrent « sous le manteau » ; l’une d’entre elles, Jacqueline Félicie de Almania (elle a sa page wiki !), digne fille de Trota, dut subir un procès d’envergure en 1322, et le perdit. La femme sortit dès lors du haut paysage médical, - vint le temps des infirmièr(es) - jusqu’en 1875 où Madeleine Brès obtint son diplôme de docteur en médecine…

Qu’à l’heure – bienvenue – où pas un candidat à notre présidentielle n’aborde le sujet-médecine, sans vouloir réformer d’urgence le numerus clausus archaïque de la sélection, Trota de Saverne soit saluée à sa formidable valeur, depuis Montpellier-la-médicale et partout ailleurs. Pas de rue Trota toutefois, à ma connaissance, dans mes chères ruelles blondes, alors fi ! ce sera une étagère de ma bibliothèque que je baptiserai Trota, avec une pensée reconnaissante pour son wiki…

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    08 mars 2017 à 10:39 |
    Et une Trota pour nous toutes en ce 8 Mars, elle et aussi ce satané Effet Mathilda !!

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    04 mars 2017 à 13:12 |
    Trota est probablement une pionnière de l’obstétrique médicale. Il faut savoir que l’accouchement, au Moyen-Âge, n’était pas l’affaire de médecins, mais exclusivement celle de « sages femmes » (expression d’ailleurs pleine d’ironie – quoi ? Des femmes savantes ?! – malheureusement toujours en usage) qui, à l’époque, ne bénéficiaient d’aucune formation théorique.
    Le simple fait de décrocher le titre de doctor medicinae constituait, pour une femme, un fait d’armes inouï. Mon propre père, étudiant en médecine dans les années 50, n’avait que très, très peu de condisciples femmes (depuis les choses ont beaucoup changé ☺)…alors au Moyen-Âge !

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