Les Amnésiques, Géraldine Schwarz

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 02 décembre 2017. dans La une, Histoire, Littérature

Flammarion, septembre 2017, 346 pages, 20 €

Les Amnésiques, Géraldine Schwarz

De Gaulle avait censuré le film de Marcel Ophuls Le Chagrin et la Pitié en disant que les Français n’ont pas besoin de vérité mais d’espérance. Géraldine Schwarz conclut son livre ainsi : Cinquante ans après, je crois que l’espérance des Français, c’est la vérité, enfin.

Ce n’est d’ailleurs qu’une de ses conclusions car l’amnésie allemande et son traitement l’intéressent au moins autant.

Ses parents sont nés pendant la deuxième guerre mondiale. Sa mère est la fille d’un gendarme de Blanc-Mesnil qui aurait pu avoir des doutes sur la version officielle selon laquelle les Français auraient été en majorité résistants. Son père est le fils d’un petit négociant de Mannheim qui n’aimait guère qu’on lui rappelle la façon dont il avait acquis en 1938 une entreprise dont le propriétaire avait dû fuir l’Allemagne parce qu’il était juif. Sa mère et son père se rencontrent en 1962, se marient malgré les réticences de leurs parents respectifs et donnent naissance à celle qui va écrire ce livre passionnant : Les amnésiques.

Sur cette double généalogie germano-française évoquée depuis la guerre de 14 jusqu’à l’entrée, cette année, de députés d’extrême-droite au Bundestag, Géraldine Schwarz analyse à la loupe tout un siècle sur lequel on a bâti volontairement puis déconstruit laborieusement un tissu de mensonges d’état et de secrets de famille, de rumeurs, de désinformations, d’omissions, de lieus communs, d’idées reçues…

D’où vient le nazisme, on en avait quelques idées ; comment il a sévi pendant une douzaine d’années au milieu du siècle dernier, les historiens l’ont abondamment commenté, mais quelles traces laisse-t-il aujourd’hui dans nos consciences, dans nos institutions, dans nos relations avec nos proches ou nos lointains contemporains et, plus généralement, dans notre quotidien, c’est un faisceau de questions que Géraldine Schwarz ne se contente pas de poser mais qu’elle documente avec précision, sans pathos et sans concessions même quand son récit met en cause sa propre famille, voire ses propres illusions.

Ce livre est dense et pourtant il se lit comme un polar. Il est presque trop court tant on voudrait explorer à fond avec cette journaliste-enquêtrice-historienne-sociologue-biographe rigoureuse et impartiale toutes les zones d’ombre qu’elle éclaire, tous les non-dits qu’elle révèle. Il y a tant à dire si on ne veut oublier aucun fait significatif, dans aucun recoin de la géopolitique occidentale que les 350 pages de ce « récit » d’une écriture simple et sensible semblent ne devoir jamais y suffire. Et pourtant, grâce à une construction où elle entremêle judicieusement souvenirs personnels, enquête de terrain et exégèse d’une énorme documentation historique et juridique, Géraldine Schwarz nous laisse abasourdis comme si nous sortions d’un pavé de 1500 pages.

Je voudrais citer cinquante exemples où une simple réflexion de bon sens, un rapprochement inattendu entre deux événements, la citation d’un détail d’un texte de loi, une statistique démographique, un pourcentage électoral, l’évocation d’un livre ou d’un film que nous avons vu avec d’autres yeux, le portrait d’un homme dont le nom nous est vaguement familier…  suffisent à ce qu’on s’arrête un instant de lire, qu’on ferme les yeux en pensant : « bien sûr, c’est évident, comment a-t-on pu passer à côté de ça ? »

Si jamais la connaissance de l’histoire a pu éclairer le présent, c’est bien le premier mérite de ce livre tourné vers un passé dont on a eu trop d’occasions et de raisons de dénaturer le récit, de nous inciter à regarder l’avenir avec l’exigence et la lucidité dont il fait preuve de façon exemplaire.

J’hésite souvent à recommander un livre à mes proches ; celui-ci, avant même d’en avoir achevé la lecture, je savais déjà que j’en devrais la recension à mes amis de Reflets du Temps. Pas seulement les historiens, pas seulement ceux qui ont des raisons personnelles de s’intéresser au nazisme, mais à tous ceux qui veulent un peu mieux comprendre dans quel monde ils sont nés, ils vivent et ils mourront.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (15)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    09 décembre 2017 à 13:39 |
    Un livre touchant, mais ô combien indicatif d’un sentiment de culpabilité particulièrement aigu chez les « mi-Français et mi-Allemand », issus de mariages mixtes, telle Géraldine Schwarz ; ne le dit-elle pas elle-même (p.160) ? « Les allusions germanophobes au « caractère » nazi inaltérables des Allemands furent longtemps une constante en France ».
    Alors qu’en est-il en réalité ? Je serais tenté de traduire « mitläufer » par « compagnons de route », si ce n’est qu’il y a dans le terme allemand une connotation passive, quelque chose de subi, un peu comme chez les « wider unseren Willen » (malgré nous), les Alsaciens incorporés de force dans la Wehrmacht (voire dans la Waffen SS, cf. Oradour-sur-Glane). Mais opa Schwarz n’avait-il pas pris une carte du parti ? Complicité active donc, compagnonage de fait…
    Il reste que l’ « obsession » de la faute, ainsi que l’appelle Géraldine, comme d’ailleurs toute obsession, revêt un caractère pathologique. La dénégation faussement déculpabilisante – la « Schlußstrichmentalität », beaucoup plus forte en Autriche qu’en Allemagne, du fait de l’Anschluß – de même que la culpabilité collective héréditaire, que semble cultiver Géraldine Schwarz non sans une pointe de masochisme, ne sont que les deux facettes opposées - mais complémentaires - d’un même refus, refus de faire passer le passé, au nom d’une mémoire accusatrice…
    Mieux vaudrait plutôt rire du caractère moutonnier et pavlovien des ancêtres fautifs, dont se moquait ironiquement un « tube » très populaire Outre-Rhin dans les années 50/60 : « Wir warn mal alle in der Partei, in der Partei, in der Partei : der vater war in der Partei, die Mutter war in der Partei, der Opa war in der Partei, die Oma war in der Partei…und heute sind wir alle entnazifiziert, entnazifiziert, entnazifiziert, mein Vater ist entnazifiziert, meine Mutter ist entnazifiziert, und so weiter… » Nous étions tous au parti, au parti, au parti, le père était au parti, la mère était au parti, le papi était au parti, la mamie était au parti… et maintenant nous sommes tous dénazifiés, dénazifiés, dénazifiés, mon père est dénazifié, ma mère est dénazifiée, etc.
    L’amnésie – surtout compulsive – est pathogène, l’amnistie est moralement inacceptable. Il faut bien cependant que le passé finisse par passer : les Allemands d’aujourd’hui ne sont ni coupables ni responsables ; ils n’ont pas à s’excuser ou à solliciter je ne sais quelle absolution pour des crimes qu’il n’ont pas commis. La mémoire, qui est un devoir pour tous et pas seulement pour eux, ne vaut que si elle s’accompagne d’une forte réaffirmation de l’innocence collective de la génération actuelle.

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    • bernard pechon pignero

      bernard pechon pignero

      09 décembre 2017 à 19:03 |
      Je n’ai pas ressenti cette culpabilité qui, vous avez tout à fait raison, est en filigrane dans ce livre, comme étant spécifique à l’auteure en raison de sa double généalogie mais plutôt comme relevant d’un impératif propre à ces générations de l’après-guerre, la mienne étant plus ancienne que la sienne, mais le problème étant le même : comment se construire comme citoyen européen tout en devant concilier à la fois le sacro saint devoir de mémoire et l’incitation à ne pas trop fouiller dans un passé nauséabond. Cette culpabilité, il me semble que nous la portons tous plus ou moins, en tout cas, je la porte personnellement et elle est impliquée fortement dans mon interrogation sur l’authenticité d’un sentiment européen. J’ai souvent médité sur la formule triviale « je pardonne tout mais je n’oublie rien » que j’inverserais volontiers « j’oublie tout mais je ne pardonne rien ». Or il ne faut pas oublier et on ne peut pas tout pardonner.

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        09 décembre 2017 à 20:42 |
        Je vais vous faire une confidence; un de mes ancêtres (côté Corse), officier dans l'armée française en Algérie au XIXème siècle - soit bien avant la décolonisation - trouva un jour, avec sa patrouille, dans un village du bled, une de ces poupées en porcelaine de l'époque, de toute évidence la propriété d'une petite fille européenne, volée voire résultant d'un crime...il fit fusiller sur le champ tout le village, hommes, femmes et enfants.
        je ne suis pas lui et il n'est pas moi. je n'ai pas de dette envers quiconque. je ne suis responsable que de ce que j'ai fait ou pas fait, moi et moi seul...

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        • bernard pechon pignero

          bernard pechon pignero

          10 décembre 2017 à 19:18 |
          Moi, non plus, cher JFV je ne me sentirais nullement coupable des exactions d'un ancêtre tortionnaire. Mais ça n'a rien à voir avec la culpabilité collective, indéterminée, irrationnelle, romantique même si vous voulez que l'on peut partager avec sa génération vis à des erreurs, de nos parents, ou grands-parents, parce qu'ils nous les ont communiquées inconsciemment dans nos gènes ou dans notre culture (ou les deux) Au delà de deux générations, je vous concède que ça se tasse un peu. Je ne me sens guerre coupable des crimes de l'inquisition et encore moins de ceux de Néron ou de Caligula bien que je doive aussi beaucoup de ma culture au christianisme et au droit romain.

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          • Jean-François Vincent

            Jean-François Vincent

            11 décembre 2017 à 06:14 |
            Très intéressant ce que vous dites sur la psycho-onto-génèse du sentiment du culpabilité et sur sa durée : deux générations. La culpabilité serait ainsi proportionnelle à l’importance du patrimoine génétique légué : 50% (la moitié de nous-mêmes) pour les parents, le quart pour le grand-parents, le huitième pour les arrière grand-parents et seulement le seizième pour les tri-aïeuls ! Lesquels – par rapport à nous – se réduisent, comme dirait Jankélévitch à « un je ne sais quoi ou à un presque rien »…la faute – telle la dilution homéopathique – s’évaporerait de la sorte jusqu’à s’anéantir au fil de la descendance. L’âme – terme banni par la psychologie contemporaine – et ce qu’elle recèle (les sentiments, les affects, bref les états d’âmes) aurait donc une certaine matérialité, un ADN transmissible, mais pour un temps limité du fait de la dilution des gênes par les générations successives. C’est ce que pensaient les stoïciens et certains pères de l’Eglise : le traducianisme (de tradere, transmettre), la réplication automatique des pensées et des sentiments de pères en fils. Sauf que pour eux, qui ne connaissaient pas la génétique, ces « répliques » se reproduisaient elles-mêmes de manière indéfinie dans le temps, les enfants n’étant que les clones du géniteur mâle. Par conséquent, une culpabilité éternelle ! Seul Dieu, par la grâce, pouvant rémédier à cette fatalité héréditaire.
            Voyez, cher Bernard, la notion de culpabilité collective n’a rien de romantique ou d’irrationnel, mais procède au contraire d’une logique implacable…mais fausse !

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        • martineL

          martineL

          10 décembre 2017 à 12:27 |
          Votre définition, JF, de la culpabilité est bien courte, puisque vous l'arrêtez à « moi,moi, moi ». Vous faîtes du coup bon marché du poids des histoires familiales – il y a une psycho généalogie qui au milieu de quelques errances, dit aussi quelque chose. Mais vous passez surtout un peu vite sur les échos et les impacts collectifs et subtils des histoires nationales. Autrement dit, non, la responsabilité collective bien entendu que personne ne convoque nulle part, mais les culpabilités – impressions, réalités - collectives. Et en ce domaine, l'Allemagne n'est pas sortie d'affaire, pas encore.

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          • bernard pechon pignero

            bernard pechon pignero

            10 décembre 2017 à 19:08 |
            Ni la France !

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          • Jean-François Vincent

            Jean-François Vincent

            10 décembre 2017 à 14:05 |
            « Impression », « réalités », votre terminologie – très « impressionniste » - relève plus de la théologie que du droit. Vous convoquez, au choix, Kierkegaard ou Saint Augustin. L’évêque d’Hippone, en effet, a conçu, pour reprendre votre expresion, une « psycho-généalogie » de la faute originelle, transmise « génétiquement » au moment de la conception (cf. Ps 51 « et c’est pécheur que ma mère m’a conçu »).
            Il s’agit là d’un scandale éthique, qui, en termes psychiatriques, s’analyse comme une névrose obsessionnelle. Non, les Allemands n’ont pas à battre éternellement leur coulpe en raison de la politique d’extermination des nazis ; pas plus que les Russes n’ont à se couvrir la tête de cendres à cause du goulag.
            Je suis, à titre personnel, totalement rétif à toute idée de fierté – ou, au contraire, d’infamie – nationale. Les « grandes choses faites ensemble », selon la formule de Renan reprise par Patrick Buisson, ne me concernent pas plus que les choses abjectes également faites ensemble. Je m’exclus délibérément de l’ « ensemble ». Je ne suis pas plus fier de la Déclaration de 1789 que je n’ai honte de la gégène…
            Sorry Martine, mais, en matière morale, je suis strictement, exclusivement individualiste.

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  • bernard pechon pignero

    bernard pechon pignero

    02 décembre 2017 à 14:23 |
    Cher JFV, vous allez certainement être passionné par ce livre et j'attends avec intérêt vos critique et vos réserves éventuelles car je suppose que l'on puisse en avoir qui m'auront échappé.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    02 décembre 2017 à 13:56 |
    Vous me donnez, cher Bernard, très envie de lire ce livre. Je déduis du titre qu’il s’agit de mémoire, d’a-mnésie (son contraire) et, sans doute, d’a-mnistie (conséquence de l’amnésie ?)…Je sais que beaucoup de bi-nationaux Franco-allemands, plus encore que les Allemands en sens strict, portent en eux un sentiment de culpabilité, vraisemblablement aggravé par la tradition germanophobe qui a sévi si longtemps en France (cf. Vercors et son Silence de la mer). D’où aussi une judéophilie – sincère mais compulsive – comme s’il faillait « racheter », compenser la faute des pères (en l’occurrence, avoir indirectement bénéficié d’une spoliation antisémite)…
    Assurément il convient de se dégager de ses hérédités – et des fautes collectives imaginaires qu’elles véhiculent – pour se construire ses identités, fondées sur d’électives affinités et non pas sur l’Histoire. Ainsi, pour ma part, je combine ma judéophilie avec ma germanophilie sans complexe ni remords, n’étant ni juif, ni allemand, mais amoureux des deux cultures.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      02 décembre 2017 à 15:20 |
      Entendu! Rendez-vous samedi prochain...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    11 décembre 2017 à 14:09 |
    « Tour d’ivoire » ? Avec mes livres ? Cela me va tout à fait, vous savez…romantique ? Cela me va aussi ; ce qui ne me va pas, par contre, ce sont les identités - les « ensembles » - imposés, subis, hérités. Ce qui ne veut pas dire que je ne sois pas capable de m’en choisir, mais si je veux, quand je veux, comme je veux. Des « ensembles », je m’en suis choisi. L’Orthodoxie comme confession, par exemple, j’y ai servi (terme très noble à mes yeux) d’abord comme lecteur, puis comme diacre, pendant de nombreuses années…la Belgique, ou plus exactement les Flandres, également, comme lieu de résidence, mais pas seulement : j’ai embrassé la langue et la culture flamandes, je m’y suis identifié (de même qu’à d’autres patries élues en fonction d’affinités propres). Je suis selon ce que je veux être, non selon ce à quoi la naissance m’a assigné. Très romantique, non ? C’est presque – la poésie en moins – du Novalis…

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  • bernard pechon pignero

    bernard pechon pignero

    11 décembre 2017 à 13:09 |
    Doit-on admettre qu'est faux ce que vous affirmez l'être ? J'ai eu souvent l'impression qu'il était inutile de débattre avec vous puisque, comme dit Martine, vous êtes toujours d'accord avec vous-même, et ajouterai-je, seulement avec vous-même.

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  • bernard pechon pignero

    bernard pechon pignero

    10 décembre 2017 à 23:15 |
    En parlant de romantisme à propos de la notion de culpabilité collective je me fourvoyais. Le romantique en l’occurrence c’est vous et votre façon de vous abstraire de toute connivence avec l’humanité rampante au-dessus de laquelle vous avez construit votre tour d’ivoire. Les rumeurs de l’histoire ne vous y atteignent pas et vous pouvez y méditer à loisir dans la seule compagnie de vos livres. C’est une sublime solitude que je ne vous envie pas.

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  • martineL

    martineL

    10 décembre 2017 à 21:46 |
    Nous ne sommes décidément pas d'accord, et votre façon d'être toujours d'accord avec vous même conserve toujours le même piquant ; Je campe quant à moi dans mon " modeste" champ d'historienne et suis de ce fait sidérée de la deuxième partie de votre commentaire...

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