Les somnambules. Eté 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 16 novembre 2013. dans La une, Histoire, Littérature

Christopher Clark, Editions Flammarion, août 2013, 650 pages, 25 €

Les somnambules. Eté 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre

L’histoire est facilement supposée obéir à une logique interne. La conjonction de nombreux faits aboutirait nécessairement aux événements auxquels nous la réduisons volontiers comme le réseau des ruisseaux, des rivières, puis des fleuves, aboutit nécessairement à l’estuaire selon la loi de la plus forte pente. Le projet de Christopher Clark est de compiler tous les documents d’époque ou postérieurs permettant d’établir de quelle façon la Première Guerre Mondiale a éclaté à la suite du double assassinat de Sarajevo et accessoirement pourquoi elle aurait pu être évitée. Fatalité, peut-être ; nécessité logique, rarement.

Le mérite particulier de ce livre, qui motive ses cinq cent cinquante pages de texte et ses quatre-vingt-dix pages de renvois bibliographiques, tient à ce que son auteur n’entend pas seulement interroger toutes les sources disponibles pour établir comment un enchaînement de circonstances diverses constituerait ce que nous connaissons comme la réalité historique. S’il démêle les moindres fils de cette pelote inextricable de faits qui aboutissent à l’explosion soudaine de la plus effroyable catastrophe historique dans une Europe prospère et majoritairement pacifiste, Christopher Clark ne se contente pas de les mettre bout à bout pour nous laisser croire que ce qui est avéré était inéluctable. Il prend la peine de tirer chacun de ses fils et de le soumettre à une analyse exhaustive. Qu’il s’agisse d’un communiqué d’ambassade, de la personnalité d’un homme politique, d’un article de journal ou d’une donnée économique chiffrée, d’une particularité constitutionnelle, d’une rivalité dynastique ou d’un malentendu diplomatique, tout est pesé, étudié dans sa complexité, sans omettre les ambiguïtés, les paradoxes et les incertitudes qui s’attachent au sujet traité dans sa singularité ainsi que dans ses interactions avec les autres facteurs susceptibles d’établir avec une probabilité suffisante une vérité historique. Il n’hésite pas, le cas échéant, à illustrer son propos de comparaisons avec des situations tirées de l’histoire contemporaine, voire de l’actualité, tout en soulignant à la fois les ressemblances et les différences.

À la lumière de ces études d’une complexité qui justifie une virtuosité intellectuelle parfois étourdissante, en particulier quand l’auteur cherche, le plus souvent en vain, à identifier une démarche politique cohérente dans les méandres des stratégies diplomatiques, on ne peut qu’être saisi de stupeur et souvent de frayeur. Six acteurs principaux sont en scène, la Serbie, l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne, la Russie, L'Angleterre et la France. Sur les onze années que couvre le livre, depuis le premier assassinat du roi Alexandre et de la reine Draga de Serbie le 11 juin 1903 jusqu’au 5 août 1914, quelques dizaines de ministres, d’ambassadeurs, de généraux, de journalistes, de terroristes et de chefs de gouvernement, certains pour une brève mais significative incursion dans l’histoire, d’autres pendant des lustres, agissent, parlent, écrivent, délibèrent, discourent, complotent, échangent des messages cryptés – généralement décryptés aussitôt par ceux qui ne devraient pas les lire – et préparent sans le savoir le cataclysme qui les surprendra tous sans exception par son ampleur.

Les souverains et les chefs d'État se rendent des visites protocolaires et fastueuses tandis que leurs ministres échafaudent de savants systèmes d’alliances garantissant des amitiés indéfectibles dont chacun se méfie. Les chancelleries rivalisent de vibrantes déclarations pacifistes au milieu d’une course effrénée à l’armement, souvent financée par les nations potentiellement ennemies. Mais on en retient d’abord une galerie de portraits de ces hommes (car bien sûr il n’y a pas de femmes hormis les deux victimes des assassins serbes) qui, selon l’adage, préparent la guerre car ils veulent la paix. C’est du moins ce qu’ils prétendent car, au fond, la plupart veulent la guerre mais la préparent si peu que quand elle éclate, elle les surprend tous et les laisse persuadés qu’ils la font, contraints et forcés par leurs ennemis. On sait aussi que cette guerre va dépasser toutes leurs espérances et que plus aucun n’en sera maître.

Le mystérieux Paśić dirige la Serbie pendant plus de trente ans s’appuyant sur les sociétés secrètes violemment nationalistes qui gangrènent le pays, le vieux François-Joseph vit ses deuils successifs dans un autre siècle, secondé par une double administration (Autriche et Hongrie) paralysée par sa complexité et ses rivalités, le Kaiser Guillaume II, déséquilibré et pusillanime accumule les rodomontades et les bourdes que les chanceliers successifs doivent respectueusement réparer ; son cousin, le tsar Nicolas II autoritaire, paranoïaque et incohérent, est tout imbus, comme les autres souverains d’ailleurs, de sa légitimité monarchique qui doit justifier tous les sacrifices de son peuple, le troisième cousin ; le roi Edouard VII serait plus fréquentable mais il ne gouverne pas ; c’est l’imprévisible Lord Grey, secrétaire d’Etat au Foreign Office accablé de travail et entouré d’ennemis, qui tire les ficelles de la politique internationale à la veille du conflit mondial ; notre président, Raymond Poincaré, dont le patriotisme revanchard n’a d’égal que son autocratisme, pousse amis et ennemis à la guerre, la France dût-elle accorder des milliards de prêts, les fameux emprunts russes, pour que nos alliés modernisent leurs armées. Nous croisons encore, parmi les plus pittoresques, l’inénarrable Maurice Paléologue, ambassadeur de France en Russie, qui rédige ses messages au quai d’Orsay avant les audiences du tsar dont ils sont les comptes rendus afin de prendre le temps d’en soigner le style emphatique sans en faire attendre le contenu au ministre ; le baron Conrad von Hötzendorf, le ministre de la guerre autrichien, réclame le recours à la force à tout propos depuis dix ans et s’aperçoit la veille de la mobilisation générale que l’armée n’est pas prête… Devant cent autres figures injustement célèbres ou légitimement oubliées, on ne peut être que saisi par l’évidence que l’histoire est toujours faite par des hommes et que les hommes ne sont que des hommes.

Christopher Clark ne les accable jamais : il a à cœur de mettre en avant leurs qualités morales et intellectuelles, leur sincérité, leur acharnement au travail, leur humanité, mais il ne cache pas les limites de leurs compétences, de leurs forces et surtout les effets de leurs préjugés. On est évidemment tenté de penser qu’ils vivent dans un autre temps. Mais les hommes et en particulier les politiciens ont-ils vraiment changé parce qu’ils se déplacent plus vite, correspondent en « temps réel » et disposent de quelques autres avancées technologiques ? On peut en douter. Certes les peuples d’Europe ne sont plus les sujets de souverains plus ou moins dégénérés. Mais Hitler n’a-t-il pas fait regretter ce vieux fou de Kaiser, et que dire des tsars qui ont succédé à Nicolas jusqu’à ce jour ? Il est vrai aussi qu’en 1914 il n’y avait pas d’instances internationales pour arbitrer les conflits entre les nations. Celles dont nous disposons sont-elles capables de mettre au pli les tyrans modernes ? Les services secrets et les réseaux diplomatiques de l’époque étaient mal renseignés et se trompaient donc lourdement dans l’appréciation des risques que faisait peser le terrorisme révolutionnaire comme dans l’évaluation des effectifs ou du matériel dont disposait l’ennemi. Avec nos technologies modernes qui nous permettent de mettre le monde entier sur écoutes, sommes-nous beaucoup mieux à même de contrôler le terrorisme international et d’apprécier les vrais dangers qui guettent nos démocraties ? Mais je m’égare dans des considérations que le professeur Clark suggère plus qu’il ne les aborde. Il lui importe davantage de démonter des mythes, de combattre des idées reçues et de dénoncer avec l’autorité d’un immense travail scientifique les distorsions de l’histoire officielle telle que chaque pays et chaque époque l’écrivent pour les besoins de leur cause.

Christopher Clark désigne comme des somnambules ces acteurs de la sinistre comédie qui finit si mal et on veut croire que pour eux le réveil a été dur. Il l’a été surtout pour des millions d’hommes et de femmes qui ne rêvaient pas et auxquels on a fait croire qu’un péril imminent exigeait qu’ils payent l’impôt du sang à la patrie en danger. Ce péril, les somnambules avaient mis de longues années à s’en convaincre eux-mêmes. Ils n’avaient pas imaginé que ce n’était rien d’autre que la guerre qu’ils voyaient dans leurs rêves. Le livre s’arrête à l’instant de ce réveil. Des centaines de livres vont paraître dans le monde et ont déjà paru sur le cauchemar éveillé qui a suivi. Celui-ci interdit simplement à quiconque de prétendre expliquer les raisons de la Première Guerre Mondiale sans l’avoir lu.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    16 novembre 2013 à 13:15 |
    Je n’ai pas lu ce livre sûrement passionnant. Sur le fond, la guerre 14-18, était-elle évitable ? Accident ou fatalité ? Les deux, en fait. La séquence évènementielle qui suit l’attentat de Sarajevo (28 juin) le montre : rien ne se passe, chacun vaque à ses occupations au mois de juillet ; le Kaiser fait son habituelle croisière en Scandinavie, Lord Grey retourne à ses chères études ornithologiques. À ce moment, personne ne croit à une guerre. Et puis, il y a l’ultimatum du 23 juillet à la Serbie – inacceptable du point de vue serbe, puisqu’il prévoit que des policiers autrichiens enquêteraient sur le territoire serbe - concocté par le Feld Marechal Conrad, qui veut une guerre courte et localisée. Les Serbes le rejettent le 26 juillet. Alors les choses se précipitent : mobilisation russe le 30 juillet, proclamation du « Kriegsgefahzustand » (litt. état de danger de guerre) le 31 juillet. Pendant ces heures dramatiques, il y a une correspondance pathétique entre les deux cousins par alliance, Guillaume et Nicolas : aucun des deux ne veut vraiment la guerre…et pourtant ! Même si elle avait pu être évitée cette fois-ci, elle aurait quand même eu lieu : déjà elle avait failli se produire en 1905 et 1911 ; mas surtout elles se seraient produite parce que les peuples voulaient la guerre, sortie – supposée héroïque – d’un siècle (le XIXème, car en 1914, nous y sommes toujours) qui n’en finissait pas de finir. Pour preuve, les explosions de joie qui saluèrent – partout ! – l’entrée des états en belligérance : à Paris et à Berlin, bien sûr, mais aussi à Vienne (Freud – pourtant aussi peu chauvin qu’on peut l’être – se laisse lui-même emporter par la vague d’enthousiasme !) et jusques à Londres. L’écrivain Hector Hugh Munro (de son nom de plume Saki) ; alors journaliste, suit les débats à la chambre des communes, le 3 août 1914. Au moment du vote positif, il sort dans la rue et s’écrie joyeusement : « it’s war !! », au même moment la foule en liesse envahit l’espace public. Or l’unique but de guerre de la Grande Bretagne – a priori peu mobilisateur - était…le respect de la neutralité belge… Sarajevo fut le déclencheur accidentel de la catastrophe ; mais celle-ci aurait de toute façon eut lieu.

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