On m’a volé le Mur de Berlin

Ecrit par Sabine Aussenac le 15 novembre 2014. dans La une, Souvenirs, Histoire

On m’a volé le Mur de Berlin

On m’a volé le Mur de Berlin.
Déjà à l’époque, je me sentais comme derrière un rideau de fer.
Car Berlin était bien the place to be…
Mais moi, toute jeune professeur d’allemand, j’étais bloquée, enceinte jusqu’aux dents, en Auvergne, dans Clermont la Noire, avec ma princesse de quatre ans et mon cher et tendre number one, lequel était cheminot, et avant tout syndicaliste. D’ultra-gauche, il aurait fait passer Mélenchon pour un membre de l’UMP ; je vivais sous une dictature des idées qui aurait fait pâlir Pol Pot : je n’avais même pas le droit de posséder un téléviseur, car de tels objets sataniques faisaient bien sûr partie de la société de consommation et du Grand Capital abhorré…
Parfois, je fuguais en douce, ma fille sous le bras, pour regarder Miami Vice chez les voisins, en rêvant d’un repas au Mac Do, avant de rentrer éplucher les légumes de notre potager…
Le jour où l’Histoire bascula, j’étais couchée, malade, mon petit transistor collé à l’oreille. Je me souviens avec précision de ma joie et de mes larmes.
Ma joie en pensant très fort à Iris, ma correspondante allemande ; des années durant, nous nous étions écrit et avions échangé pensées, coups de cœur et cadeaux… Je revoyais son visage radieux et les petites figurines en bois tourné fabriquées dans le Erzgebirge, ce massif montagneux où elle passait ses vacances ou partait en camp de « pionniers », qu’elle m’envoyait depuis la RDA, depuis Dresde… En échange, je lui avais offert son premier jean, et puis tous ces vinyles des Stones, de Abba… Nous avions, jeunes adolescentes, rêvé en vain notre improbable rencontre…
Mes larmes, car en tant qu’enfant de l’Europe, j’aurais tellement aimé en être, de cette fête autour de la Chute du Mur… Entre une mère de Rhénanie et un père né dans le Tarn, j’avais toujours navigué entre les forêts de sapins enneigés et d’immenses champs de tournesols, entre Heine et Hugo, Renoir et Klimt… J’avais quelques années auparavant rédigé mon mémoire de maîtrise sur « La révolte de la jeunesse en RFA », y évoquant les premiers mouvements alternatifs, les squats, la naissance du mouvement écolo, et j’eusse tant aimé, en cette semaine de 1989, moi aussi, devenir « le peuple »…
Mais non. Même les images de ce bouleversement du monde m’étaient refusées, et ce n’est que de loin que je les pressentis, en ce jour où le mur tomba : l’allégresse et la joie, qui se mêlaient en ce ciel enfin réunifié et qui m’atteignaient jusqu’au fin de ma solitude.

Lorsque retentirent les premières notes du violoncelle de « Rostro », je pleurai si fort que ma deuxième fille faillit venir au monde…
Oui, déjà à l’époque, ce sentiment de non-appartenance à la marche du monde m’étreignit. J’aurais tant aimé festoyer de concert avec ce peuple réunifié, escalader le Mur, offrir des bananes, j’aurais tant aimé jouer un infime rôle d’actrice, ou au moins de figurante, dans cette superproduction de l’Histoire…
Aujourd’hui, alors qu’un même peuple commémore les vingt-cinq ans de la Chute du Mur, un même sentiment d’impuissance m’envahit.
On m’a volé le Mur de Berlin.
Alors même qu’une ville entière s’est parée de lumières pour retracer le parcours du Mur de la Honte, alors même que la Chancelière a magnifiquement parlé de ce que peut faire un peuple, dès lors qu’il en a la volonté, je ne peux m’empêcher de penser à la gigantesque supercherie qu’est devenu l’enseignement de l’allemand en France…
Certes, dans certaines académies, comme en Alsace ou à Versailles, le dynamisme est intact. Mais partout ailleurs, dans tout l’hexagone, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Alors que les partenariats entre nos deux pays sont plus vivaces que jamais, que ce soit sur le plan économique, culturel ou sociologique, nos effectifs ont fondu comme neige au soleil, et les « postes fixes » se comptent sur les doigts d’une main. D’innombrables enseignants se retrouvent dans des situations de remplacements pérennes, souvent des années durant, faisant même d’épuisants trajets entre plusieurs établissements. Tenez, dans l’académie de Toulouse, nous accueillons cette année 27 stagiaires, alors qu’il est plus qu’évident que notre discipline est excédentaire… Ils ont pris les rares postes disponibles, avant d’être envoyés vers d’autres cieux où, gageons-le, on n’aura pas vraiment besoin d’eux, non plus…
Je ne reviendrai pas sur le pourquoi du comment, je me suis suffisamment exprimée à ce sujet dans d’autres tribunes, et ne sais toujours pas qui, de l’œuf ou de la poule, est responsable de cet état de fait.
Cette année encore, lors d’un magnifique repas collégial autour d’un échange (croyez-le ou non, le premier échange rencontré dans un établissement depuis une dizaines d’années, mais porté à bout de bras par des équipes administratives, en raison du turn-over permanent des enseignants…), « on » m’a lancé au visage que « les professeurs d’allemand se sont coupé l’herbe sous le pied », entendez que nous, les professeurs, serions responsables de la « mort de notre discipline », de par une politique élitiste, des manuels poussiéreux…
Balivernes que tout cela. Voilà belle lurette que l’apprentissage de l’allemand n’est plus réservé aux « bonnes classes », en raison du collège unique et des cartes scolaires éclatées (j’ai par exemple souvent fait des remplacements en banlieue) ; nos méthodes sont innovantes, calquées sur les nouveaux programmes, tout aussi ludiques et performantes que celles des anglicistes ou hispanisants, même si, je vous l’accorde, la montée d’Hitler au pouvoir ou les déclinaisons font moins rêver que Mandela ou une chanson de Lady Gaga…
Non, il y a bien quelque chose de pourri au royaume du franco-allemand, et c’est dans le cadre de l’enseignement que ce malaise transparaît le plus ouvertement, malgré l’engouement de nos publicitaires pour « DAS Auto » et les coupes du monde remportées, malgré l’apitoiement autour de ce pauvre Schumi et les festivités autour de ce jubilé berlinois.
Parce qu’il faudra un jour qu’on m’explique le silence radio des inspecteurs du primaire devant des départements entiers sans une seule classe offrant la possibilité de débuter l’allemand (je pense au Gers où j’ai vécu sept ans, mais c’est le cas dans d’innombrables coins de France…), ou celui de nos décideurs dans les arcanes de l’EN, là où « on » a décidé depuis longtemps le primat de l’anglais et l’abandon de l’allemand comme première langue, se réfugiant un temps derrière de rares « bilangues » faisant débuter deux langues aux enfants, leur ôtant par là-même la possibilité de décider que l’allemand, et pas une autre langue, serait LEUR véritable PREMIÈRE langue…
Pourtant, les chiffres sont là, parlants, et je vous renvoie au superbe portail du Deutschmobil.
Je pourrais aussi vous parler des recruteurs qui favorisent les candidats germanistes, des fabuleuses possibilités d’embauche non seulement outre-Rhin mais… en Suisse où les employeurs recherchent des personnes maîtrisant la langue de Goethe, ou en Autriche, voire même en… Belgique, dont l’allemand est la troisième langue officielle…
Mais le problème dépasse largement le cadre de l’éducation nationale. Ce soir, à l’heure où j’écris ce texte, les deux JT viennent de lancer leurs titres. Aucune des grandes chaînes ne diffuse d'émission spéciale, et la commémoration allemande n’apparaît qu’en troisième ou quatrième position… Il y aura bien un petit direct, mais rien de plus, et TF1 poussera le vice jusqu’à mettre aussi un titre sur le 11 novembre. Une fois de plus, à l’heure où nous devrions penser et agir en Européens, en France, nous nous réfugions derrière le chant du coq et nos frilosités ancestrales…
Tout le monde le sait, il y a encore, et bien souvent, des rivalités, des rancœurs qui ont la peau dure… Dans son superbe blog, Grégory Dufour évoque ici la germanophobie :
http://www.gregorydufour.eu/Interview-sur-la-germanophobie-en-France-sur-Antenne-Saar_a5.html
Bref, je ne vais pas crier haro sur le baudet envers de pauvres parents d’élèves qui, de toutes façons, baignent depuis leur propre enfance dans un environnement où l’Allemand est celui qui tient le lance-flammes et brûle la belle Romy dans le Vieux Fusil – version hard – ou, dans le meilleur des cas – version soft – donne des ordres en gesticulant et hurlant dans La Grande Vadrouille, qui passe au moins une fois par an à la télévision, et où l’allemand est donc une langue éructée et tonitruante, qu’ils estiment difficile, et qu’ils vont épargner à leur enfants…
Ce soir, Berlin est en liesse, et la France s’en fout.
On m’a volé, une fois de plus, le Mur de Berlin.
(Cette tribune s’inspire en partie d’un texte écrit en 2009 et retravaillé ici).

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (2)

  • Agnès B

    Agnès B

    17 novembre 2014 à 09:13 |
    Merci pour cet article, parce qu'il évoque Berlin, ville mythique et magique où je me suis sentie "im Haus" dès que j'y ai posé le pied en 1987, La chute du mur a été également un moment fort, on y croyait vraiment. Voir le no man's land en juillet 90 m'a quasiment arraché des larmes de joie... Et cette langue ! Même si je la parle très mal, c'est celle de Goethe, de Beethoven, de Schubert... Elle fut en effet longtemps la langue de l'excellence au lycée. Beaucoup la "déteste" sans la connaître, sous prétexte qu'elle serait dure et gutturale... Pourtant, je l'entends douce et fluide quand Dietrich Fischer-Diskau la chante. Et puis... Vous allez en Allemagne, vous essayer de baragouiner Allemand, les habitants vous jettent des regards humides de reconnaissance (pas comme en UK, où ça leur parait normal de parler Anglais ! :-) )... C'est étrange, lorsque je rencontre un germanophile, il y a une forme de complicité tacite, comme s'il ne fallait pas le dire aux "autres", ils ne comprendraient pas... :-)

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    15 novembre 2014 à 13:20 |
    Chère Sabine,

    Vous commencez à me connaitre. Bien qu’angliciste de formation, je suis germanophile jusqu’au bout des ongles – Deutsch ist meine Lieblingssprache, ma langue de cœur – mais également tout aussi bien (et sans la moindre contradiction) judéophile jusqu’aux tréfonds de mon âme, un pseudo ashkénaze en quelque sorte (ashkenazi = deutschsprachig).

    Et pourtant, en 1989, je partageais les réticences mitterrandiennes : pourquoi pas deux états allemands démocratiques ? Un peu comme il y a la France, la Wallonie belge et la Suisse romande ? Pourquoi tous les Allemands/germanophones devaient-ils être réunis en un seul état ? Pourquoi pas alors les Autrichiens, les Alsaciens, voire les Südtiroler, ces irrédentistes du Trentino Alto Adige italien, laissés pour compte du Grossdeutschland nazi par la crainte d’Hitler d’indisposer Mussolini ?

    Et puis il y avait la frontière orientale. Kohl respecterait-il la ligne Oder Neisse ? Ligne certes brigandée par les Alliés, en 1945, sur injonction de Staline, au prix d’une – honteuse ! – purification ethnique des Allemands de Poméranie, de Silésie et de Prusse orientale (la légendaire Königsberg, la ville de Kant devenant Kaliningrad!). Mais quoi ! 40 ans plus tard, l’infamie de 1945 devait être avalisée…

    Alors oui ! Je fus réticent et j’en ai rétrospectivement honte. J’aurais dû clamer comme Kohl : « Deutschland ist wieder da ! » et me joindre à la liesse berlinoise. Tant pis, errare humanum est, heureusement je ne persévère pas !

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