Politiques économiques : de quoi parle-t-on ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 20 avril 2018. dans Economie, La une, Histoire

Politiques économiques : de quoi parle-t-on ?

Dans cette chronique, je vais me limiter à ce qui se passa au XXe siècle et dans les débuts du XXIe. Donc, pas question ici de remonter jusqu’au XVIIIe siècle à l’époque d’Adam Smith et de sa théorie de « la main invisible » (le libéralisme), et encore moins au « mercantilisme » français, qui nous ramènerait à la France colbertiste (avec le rôle de l’Etat) du règne de Louis XIV. Nous allons donc essentiellement nous concentrer sur la période dite « contemporaine » (au sens large), c’est-à-dire celle qui vit s’opposer des conceptions de politique économique libérale, avec un très faible rôle de l’Etat, et des visions de politique économique interventionniste, fondée sur un important rôle de l’Etat. J’ajoute que je me limiterai – sauf à certains moments – au cas de la France, en sachant que nos compatriotes ont toujours eu un rapport à l’Etat extrêmement contradictoire, lui demandant de les laisser « tranquilles » (ces gens « d’en-haut », « ils », ou encore « eux »), sauf pour des réclamations d’aides en cas de problèmes (avec ce que j’appellerais le « Allo, l’Etat, bobo ! »).

Dans la période définie, on reconnaissait la droite au fait qu’elle pratiquait une politique dite de l’offre (ou de la production), de nature monétariste (priorité à la valeur de la monnaie) s’opposant ainsi à toute idée de relance de la demande ou de la consommation, donc d’augmentation du pouvoir d’achat (au profit de celle consistant à réduire les éventuels déficits). Il est important de signaler le fait que les libéraux – sur le plan économique – furent très influencés, au XXe siècle, par les thèmes économiques développés par l’autrichien Friedrich Hayek (1899-1992), prix Nobel d’économie (en 1974), et chef de « L’Ecole autrichienne », et l’américain Milton Friedman (1912-2006), prix Nobel d’économie (en 1976), membre du Parti Républicain, à la tête de « L’Ecole de Chicago » (les Chicago Boys). Ces économistes ultra-libéraux furent à l’origine des politiques économiques de dérégulation du rôle de l’Etat, par exemple en Grande-Bretagne avec Margaret Thatcher, aux Etats-Unis avec Ronald Reagan, et déjà au Chili après le coup d’Etat d’Augusto Pinochet contre le socialiste Salvador Allende en 1973 ; dans ce dernier cas, Milton Friedman considérait le Chili comme un laboratoire pour appliquer ses théories économiques.

Face à ces politiques de droite, on reconnaissait la gauche au fait qu’elle développait une politique de la demande, ou de la relance par la consommation, avec augmentation du pouvoir d’achat. Ce type de conception de la politique économique était issu des idées développées par le britannique John Maynard Keynes (1883-1946), qui n’avait pourtant rien de « socialiste », dès qu’il eût écrit son ouvrage (fondamental) sur La théorie générale ; une somme qui prônait l’abandon (après guerre) du « laisser faire » libéral. On pourrait définir Keynes comme une sorte de néo-libéral progressiste qui avait pour but de faire en sorte que le système capitaliste puisse être au service du plus grand nombre d’individus – y compris les plus défavorisés. Après sa mort, les idées de Keynes furent appliquées (plus ou moins), notamment dans le cadre de la constitution de « L’Etat Providence » (ou Welfare State) dans l’ensemble des pays occidentaux. Or, que se passait-il avec cette opposition (parfois dans le cadre du « stop and go », alternant ralentissement et relance de l’économie) entre ces deux types de politiques ? La politique de l’offre avait l’avantage de renflouer les caisses, de lutter contre les déficits ; mais elle augmentait les inégalités sociales. Parallèlement, la politique de la demande augmentait certes le pouvoir d’achat, mais vidait les caisses et provoquait en plus une augmentation uniquement provisoire du pouvoir d’achat, vite grignotée par l’inflation, ou hausse des prix.

Pour conclure cette chronique, je voudrais revenir sur les conceptions de la gauche de gouvernement française en matière de politique économique. Rappelons que François Mitterrand vit sa politique néo-keynésienne de relance par la consommation se briser en 1983, lorsque la « rigueur » fut instituée. Il fallut attendre François Hollande, lors de son élection comme président de la République en 2012, afin de tenter de faire sortir la France de la tenaille constituée par le choix entre la relance totale par la demande ou celle équivalente par l’offre. En effet, le leader socialiste avait annoncé que pendant deux ans il pratiquerait une politique de l’offre (pour réduire les déficits, donc la dette, étant donné l’état du pays, pour les générations à venir), donc « sociale-libérale », puis qu’il en reviendrait à une politique de la demande, de type néo-keynésienne, et de ce fait « sociale-démocrate », durant les trois dernières années de son mandat. Or, François Hollande – pour de multiples raisons – n’arriva pas à remettre en cause cette machine infernale (demande ou offre), et dût mener, largement à contrecœur, une politique économique sociale-libérale.

On connaît la suite… François Hollande, s’étant senti obligé de « s’auto-empêcher » afin de ne pas être humilié lors des primaires, et après l’échec de Manuel Valls face à Benoît Hamon – qui se lança vers le pire (économiquement et politiquement) en recherchant à plusieurs reprises une alliance avec Jean-Luc Mélenchon (dont ce dernier ne voulait pas) – c’est Emmanuel Macron qui put tirer son épingle du jeu, avec d’abord son « ni droite, ni gauche », puis le fameux « et droite, et gauche ». Par rapport à ce contexte, on se trouve donc, depuis bientôt un an, dans une continuité relative à l’égard du précédent quinquennat en ce qui concerne la politique économique ; c’est-à-dire une conception sociale-libérale. Mais dans le cas d’Emmanuel Macron, elle apparaît comme totalement assumée (à la différence de ce que souhaitait son prédécesseur), et sans visées affichées de type social-démocrate (en tout cas pour l’instant). Une autre chronique serait nécessaire pour décrire les raisons de la crise de la social-démocratie (ou du socialisme démocratique), donc des politiques économiques de relance par la consommation, dans l’ensemble des pays occidentaux, une social-démocratie entièrement sur la défensive, et qui a été « dégagée » partout en Europe, ou également, à sa façon, aux Etats-Unis, par rapport à ce que Barack Obama avait tenté de faire en recentrant assez nettement vers la gauche la politique du Parti Démocrate – tout en n’ayant pas la majorité pour le faire vraiment au Congrès.

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    21 avril 2018 à 13:02 |
    Suite à votre excellent exposé, je me contenterai de poser la question suivante : est-il seulement possible de conduire une politique à contre-courant, quelles que soient, par ailleurs, les opinions ou les intentions des gouvernants ? Alexis Tsipras en a fait la douloureuse expérience ; élu sur une politique de relance, confirmée – qui plus est - par référendum, il a dû faire volte-face. Certes, il incrime l’Allemagne et la Commission de Bruxelles ainsi que le FMI ; mais reste à savoir si, en dehors de toute pression politique, il n’aurait pas malgré tout été obligé de manger son chapeau. Les économies sont tellement interconnectées qu’il semble que le concept même de gouvernance économique à un niveau national soit devenu un leurre…

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      21 avril 2018 à 19:33 |
      Eh bien, je suis totalement d'accord avec vous ! Je vais juste ajouter l'exemple de Lula au Brésil, qui commença à tenter d'agir sur des positions d'extrême gauche. De plus, si Podemos arrivait au pouvoir demain en Espagne (ce qui est impossible puisque ce mouvement ne veut pas s'allier avec les socialistes), ce serait la même chose, et pour les mêmes raisons. Voilà pourquoi je dis depuis près de 15 ans que les choses ne pourront commencer à bouger un peu que lorsque le pouvoir politique se haussera progressivement au niveau de ce qu'est devenu, en un peu plus de 30 ans, le pouvoir économique. Voilà pourquoi - et dans la mesure où, malgré ses défauts, elle est une exception - l'UE est une chance, car, effectivement, le "niveau national" ne suffit plus...

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