Racines d'Actu : Février 1934

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 13 février 2016. dans La une, Histoire

Racines d'Actu : Février 1934

Février, ce moment où la France connut – les 6 et 7 février 1934 –, à la suite de l’affaire Stavisky et d’un contexte de crise globale, des émeutes d’extrême droite très violentes faites d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. C’est avant tout une occasion de faire le point sur ces événements importants de notre histoire politique. Cela dit, je vais aussi vous proposer ici d’ajouter à cet aspect purement historique des éléments liés à l’actualité que nous vivons, puisqu’un certain nombre d’observateurs ont pu comparer les années 1930 à des caractères actuels, avec certes de très grandes différences, mais aussi des points communs.

Le contexte général de ce qui se passa en France en février 1934 se situa dans le cadre d’une crise multiforme. D’abord, bien sûr, celui d’une crise économique et sociale, puisqu’à partir de la « Grande Dépression » qui frappa les États-Unis dès octobre 1929 notre pays fut touché en 1932, soit un an après l’Autriche et l’Allemagne, et également en fonction du rapatriement des capitaux américains par les grands organismes financiers étasuniens. Ensuite, celui d’une crise morale, qui fut révélée par des scandales politico-financiers, et notamment « l’affaire Stavisky », cet escroc de haut vol, particulièrement doué pour la mise en place de montages complexes, et qui, en ayant créé par exemple le Crédit Municipal de Bayonne, « au service de » différents types d’épargnants (y compris de petits porteurs), provoqua un scandale retentissant lorsque l’on sut que des hommes politiques de la IIIème République avaient trempé dans ses combines plus que louches. J’ajoute qu’étant juif (d’origine ukrainienne), donc considéré par l’extrême-droite comme pas réellement « français », Stavisky devint un symbole de ce qu’il fallait exécrer dans la « Finance ». Le fait qu’il se suicida, ou qu’il fut assassiné (afin d’éviter les révélations qu’il aurait pu faire), jeta une suspicion sur le régime. Enfin, par voie de conséquence, celui d’une grave crise politique, dans la mesure où, malgré la victoire électorale des gauches lors des élections législatives de 1932, aucun gouvernement stable ne put se mettre en place, bien que le radical Édouard Daladier fût investi comme Président du Conseil le jour même du 6 février 1934. En effet, les gauches étaient profondément divisées depuis 1920, avec la rupture entre socialistes et communistes à Tours.

En ce qui concerne les événements des 6 et 7 février eux-mêmes, on assista à Paris, Place de la Concorde, à de très importantes manifestations de rues suivies d’une répression, cela tournant à l’émeute après l’annonce par le gouvernement Daladier du départ du préfet de police Jean Chiappe qui avait les sympathies de la droite et de l’extrême-droite. Ces troubles furent organisés par les différentes ligues et partis d’extrême droite nationalistes, antiparlementaires et souvent antisémites, tels que L’Action Française (de Charles Maurras) avec ses Camelots du roi, les Jeunesses Patriotes (de Pierre Taittinger), les Croix-de-Feu (du colonel de La Rocque), etc. De violents heurts eurent lieu avec les cavaliers de la garde républicaine mobile. Ces ligues allaient-elles marcher sur le Palais Bourbon, bâtiment abritant l’Assemblée nationale ?! On compta de nombreux morts et blessés parmi les manifestants, et pratiquement pas au sein des forces de l’ordre. La République vacilla puisque le gouvernement de centre-gauche dirigé par le radical Édouard Daladier dut immédiatement démissionner. Un nouveau président du conseil considéré comme ayant plus d’autorité fut alors nommé par l’Assemblée des députés, Gaston Doumergue, qui prit la tête d’un gouvernement d’union nationale pour faire face à cette crise de février. Cela dit, et après la manifestation isolée du Parti Communiste Français dès les jours suivants – le 9 février –, une contre-manifestation eut lieu le 12 février. Deux cortèges de gauche se faisaient face, celui du Parti Communiste Français et des syndicalistes de la Confédération Générale Unitaire du Travail d’un côté, et celui de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (les socialistes) accompagnée de la Confédération Générale du Travail ; on pouvait craindre des affrontements, car les communistes et les socialistes avaient alors des relations extrêmement conflictuelles. Et pourtant, les deux foules se mêlèrent d’un coup, au cri de « Unité ! Unité ! », les militants se jetant dans les bras les uns des autres… ! Le catalyseur de « l’antifascisme » (le « fascisme » étant d’ailleurs un terme impropre pour les ligues d’extrême-droite françaises à ce moment-là, sauf pour le francisme de Marcel Bucard et Solidarité française du riche parfumeur François Coty) avait fonctionné pour les anciens frères ennemis. Et tout ceci allait déboucher progressivement sur les étapes qui mèneraient à la constitution du Front Populaire, encouragé, pour les communistes français, par le célèbre « télégramme » qui leur fut envoyé par Staline en 1935 leur intimant l’ordre de constituer des fronts populaires étant donné la menace que faisait peser Hitler en rapport avec une attaque possible des nazis contre l’Union Soviétique…

Aujourd’hui, y a-t-il, en liaison avec ce mois de février 1934, comme un « parfum » des années 1930 ? Voyons donc les différences et les points communs. Du point de vue des différences, il est évident qu’actuellement aucune manifestation de rue – pouvant déboucher sur une émeute – du type de celle des 6 et 7 février 1934 ne semble en vue, ceci parce que le Front National a choisi, depuis sa création (en 1972), lorsque Jean-Marie Le Pen en prit la direction (contre les activistes du Gud, entre autres), de jouer le jeu parlementaire, tout en essayant de subvertir « le système » par ses célèbres « saillies » provocatrices. Toutefois, en ce qui concerne les points communs, des mouvements politiques encore plus extrémistes que le Front National, tels que le Bloc Identitaire, soutien indépendant mais activiste de Marion Maréchal Le Pen (qui représente la conception la plus extrémiste autour des frontistes), ou Réconciliation Nationale d’Alain Soral et de l’ancien humoriste devenu militant antisémite Dieudonné, se situent dans une logique raciste tous azimuts. Celle-ci pourrait déboucher sur des troubles très graves en cas de victoire de Marine Le Pen lors de futures élections présidentielles. En effet, on sait qu’il y a en France une bonne dizaine de milliers d’activistes d’extrême-droite – y compris des néo-fascistes et des néo-nazis – prêts à en découdre avec la démocratie ! De plus, nous vivons aujourd’hui dans un contexte global assez comparable à celui des années 1930 sur le plan de la crise multiforme que nous traversons : à la fois économique et sociale, morale et politique. Même si nous ne sommes plus – certes – en février 1934, mais en février 2016, un certain nombre d’ingrédients font penser au contexte global de l’avant-guerre. J’ajoute que dans l’immédiat aucune « guerre » n’est bien évidemment à craindre entre pays européens, contrairement à ce qui se passait avant 1939, mais la montée du nationalisme (en Hongrie, en Pologne, et même en France), plus celle de l’antisémitisme et de l’islamophobie, sans oublier tout ce qui est lié à l’essor de la haine de l’autre (y compris du voisin jalousé parce qu’il « a plus » sur le plan matériel !) sont des éléments très inquiétants.

 

Le 6 février 1934, Serge Bernstein, Gallimard, Coll. Archives, 1975, 256 pages

L’Extrême Droite en France, Jean-Christian Petitfils, PUF Coll. Que Sais-je ?, 1995, 127 pages

Le Front National de 1972 à nos jours, Le parti, les hommes, les idées, Valérie Igounet, Seuil, 2014, 495 pages

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    13 février 2016 à 13:03 |
    Vous avez – ô combien – raison d’évoquer les événements de février 34 en ces temps où l’antiparlementarisme ne se limite plus aux officines d’extrême droite que vous mentionnez, mais prend la forme plus subtile – mais non moins perverse – et plus fondamentale encore, d’une remise en cause du principe même de représentation. Le mouvement dit des « indignés », ainsi que celui de l’« occupy movement » - en apparence sans chef, et dont le slogan, « we are the 99% », disqualifie tout mandat représentatif - sont relayés et théorisés par de prestigieux intellectuels, comme Alain Badiou, qui – en bon marxiste - assimile le système parlementaire à un trompe l’œil, destiné à anesthésier les masses pour mieux les dominer.
    Il faut donc le rappeler avec force : la représentation demeure l’unique manière légale – car il n’y en a pas d’autres - d’éviter le détournement et l’accaparement de la démocratie par des imposteurs qui identifient indûment la partie au tout, c’est-à-dire leur propre personne au peuple dans sa totalité…

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      14 février 2016 à 10:42 |
      Je suis assez largement d'accord avec vous, JFV, mais je vais apporter quelques nuances relativement importantes à votre intéressant commentaire. D'accord en ce qui concerne ce que vous avez écrit à propos de la montée de "l'antiparlementarisme" et de l'importance de la démocratie représentative, qui ne doit en aucun cas être jetée "dans les poubelles de l'Histoire" - selon l'expression consacrée. D'accord également avec ce que vous dîtes sur Alain Badiou, dont l'idéologie archaïque et le naufrage de la vieillesse (?) me rappellent étrangement le vieux slogan anarchiste et spontanéiste de mai 68 : "Elections, piège à cons !". D'accord sur ce que vous nommez "l'accaparement de la démocratie par des imposteurs", qui me fait penser à la théorie archaïque des avant-gardes léninistes, puis staliniennes et enfin néo-staliniennes !
      Cela dit, notre système de démocratie représentative est incontestablement en crise - donc à refonder. Il est possible - comme on l'a déjà tenté - d'inclure des doses de démocratie participative (qui n'est certes pas sans poser des questions complexes de légitimité en cas de pouvoirs réels), ainsi que de mettre en place certaines réformes institutionnelles (un septennat non renouvelable et une centaine de députés élus à la proportionnelle de liste nationale, par exemple ?). C'est donc sur votre formule "l'unique manière légale" que, personnellement, j'apporterais des nuances. Mais, attention, car s'il s'agissait de revenir à une sorte de IVème République - en pire ! -, avec un émiettement total de notre vie politique qui entraînerait une ingouvernementalité congénitale de notre pays, je ne pourrais que m'opposer à ceux qui envisageraient l'établissement d'une VIème République de ce type... !!

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