16 mai 2015 - Racines d'Actu : Le 10 mai 1981, hier...

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 16 mai 2015. dans La une, Histoire

16 mai 2015 - Racines d'Actu : Le 10 mai 1981, hier...

Il y a quelques jours, nous étions le 10 mai 2015. Intéressant et utile peut-être d’évoquer ce que furent les grandes étapes de la genèse et du choc provoqués par le 10 mai 1981 (il y a 34 ans !).

Ayant vécu, jeune, ce moment historique, qui vit la victoire de François Mitterrand contre Valéry Giscard d’Estaing lors du second tour des élections présidentielles, il n’est pas facile pour moi de faire la part des choses entre ce qui a pu me concerner comme citoyen engagé politiquement et en tant qu’historien. Cela dit, je vais ici tenter de faire preuve d’un maximum d’honnêteté intellectuelle et de démarche historique pour ce qui n’est qu’une mini-chronique, qui exigerait – certes – des développement bien plus considérables.

Remontons aux sources. En mai 1974, François Mitterrand, candidat unique de la gauche dès le premier tour des élections présidentielles, avait déjà frôlé la victoire, avec plus de 49% des suffrages exprimés ; d’où sa célèbre formule : « votre victoire est inéluctable ! ». Cet excellent résultat avait été obtenu grâce à l’outil politique créé au congrès d’Épinay-sur-Seine en 1971, un rassemblement de la plus grande partie des familles socialistes (en dehors du PSU de Michel Rocard, qui ne rejoignit le nouveau PS que lors des « Assises du socialisme » en octobre 1974) ; et en rapport avec la signature du Programme Commun de Gouvernement avec le PCF de Georges Marchais et le MRG (Mouvement des Radicaux de Gauche) de Robert Fabre – durant l’année 1972.

Bien que François Mitterrand ne fût pas le candidat unique de la Gauche pour le premier tour, contrairement à ce qui s’était passé en 1974 (Georges Marchais étant présenté par le PCF), son score fut très élevé le 26 avril 1981, avec environ 32% des suffrages exprimés, contre un peu plus de 28% à Valéry Giscard d’Estaing, 18% à Jacques Chirac (RPR) et plus de 15% pour Georges Marchais. Contraint et forcé (il y avait eu la rupture des relations PS/PCF lors de la renégociation du Programme Commun en 1977), Georges Marchais appela à voter pour le candidat socialiste au second tour (malgré des consignes, en sous-main, pour un « vote révolutionnaire Giscard »… !). A l’opposé, le néo-gaulliste Jacques Chirac laissa le libre choix à ses partisans entre les deux candidats restant pour le second tour, tout en disant qu’à titre personnel (pouvait-il faire autrement, ayant été le Premier Ministre de Valéry Giscard d’Estaing jusqu’à sa démission en 1976 ?) il voterait en faveur du candidat centriste de l’UDF. Le 10 mai 1981, pour le second tour – les médias télévisuels jouant déjà un très grand rôle à cette époque – on vit apparaître progressivement, sur Antenne 2 (mais, de qui s’agissait-il ?), une image, sous la forme d’un portrait électronique, du vainqueur. C’était… François Mitterrand… !! Les présentateurs de la Télévision, notamment Jean-Pierre Elkabbach, dont les spectateurs scrutaient les comportements et les « mines », car ils étaient presque tous systématiquement assimilés à la droite, annoncèrent les résultats : un peu moins de 52% pour François Mitterrand et un peu plus de 48% en faveur de Valéry Giscard d’Estaing.

Une véritable explosion de joie déferla alors, sorte de vague immense, sur « le peuple de Gauche » français ! Pourquoi ? Tout simplement parce que la dernière fois, dans l’Histoire de notre pays, que la Gauche était arrivée au pouvoir (et dans des conditions particulières, sous des aspects bien modérés, autour du socialiste Guy Mollet), c’était en 1956, pendant la IVe République finissante ; on pourrait même dire en 1954 (avec le radical Pierre Mendès-France). En somme, il y avait plus de 25 ans qu’une alternance ne s’était produite… !

Cette joie, incarnée par « la rose au poing » (symbole du nouveau PS), amena dans les rues des centaines de milliers de personnes ; surtout à Paris, à la Bastille (lieu éminent), où des cris fusèrent d’on ne sait où : comme il y avait des orages, avec une pluie battante, ce furent des « Mitterrand, du soleil ! »… Après la passation de pouvoir entre le Président sortant et le nouvel élu, il y eut la nomination du socialiste (maire de Lille) Pierre Mauroy comme Premier Ministre, avec notamment la présence de quatre ministres communistes – à la grande stupéfaction horrifiée du président des États-Unis Ronald Reagan, en visite à Paris ! C’est alors que l’espoir d’une « grande alternance » s’ouvrit, d’une rupture avec le capitalisme ! On sait que cette grande espérance ne dura, telle quelle, que deux ans, jusqu’à la mise en place de la politique dite de « rigueur ». Mais, c’est une autre Histoire…

 

10 mai 1981, une journée particulière, Emmanuel Lemieux, Olivier Roller, François Bourin Editeur, 2011, 200 pages

Mai 1981 raconté par les tracts, Christophe Bourseiller, Hors Collection, 2011, 157 pages

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (3)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    16 mai 2015 à 15:33 |
    Merci de faire revivre cette page d’histoire aux générations qui ne l’ont pas vécue. Que de souvenirs, en effet : la mine verdâtre d’Elkabbach annonciatrice de la défaite giscardienne avant même les 20h00 fatidiques, le terrible orage qui doucha la foule en liesse à la Bastille, sans même parler de l’adieu théâtral et méli-mélo de Giscard sortant d’un studio en laissant un chaise vide après avoir lâché un inimitable : « au revoir ! ».
    Je voudrais simplement replacer le 10 mai dans le cadre général du mouvement des idées de la décennie précédente. Mai 68, désir de changement, mais terrible peur de la chienlit : on chasse de Gaulle, mais on se rassure avec le pompidolisme, conservatisme réactionnaire bon enfant, un peu de Raymond Marcellin pour mater les étudiants gauchistes, mais un peu de Guy Béart et Beaubourg pour montrer qu’on est quand même pas scrogneugneu. Cela ne suffit pas. La réaction sent malgré tout le renfermé, les centristes (Lecanuet) font dissidence. Le peuple a envie de la gauche ; mais voilà il y a l’alliance avec les communistes encore archéostaliniens. Alors en 1974, on préfère à Mitterrand le Giscard dit « sexy youpi », le changement dans la continuité : majorité à 18 ans et loi Weil. C’est pas mal, mais on a envie de plus. Plus de libertés, la mainmise de l’état sur l’audiovisuel reste totale, en dépit du démantèlement de la vieille ORTF, de sa division en trois sociétés publiques autonomes et de la bouffée de « persiflage » (dixit Chirac) gentiment provocateur d’émissions comme le « Petit rapporteur ». Puis vint le barrisme, orthodoxie néolibérale suite aux deux chocs pétroliers et à la stagflation mettant fin aux trente glorieuses. Barre un, barre deux, barre-toi ! Non décidément, la droite insupporte. 1977, raz-de-marée socialiste aux municipales. Et puis la gauche fait moins peur : Marchais a sabordé le programme commun juste avant les élections législatives de 1978. Alors le peuple se lance, tout étonné de son audace. Les 110 propositions du candidat Mitterrand effraient toujours un peu. Les sondages resteront favorables à Giscard jusqu’en mars 81. Le basculement se fait lentement et l’inversion des courbes se produit à un moment les enquêtes d’opinion ne sont plus publiables. D’où la sidération incrédule et béate des Français au soir du 10 mai. Quoi ? On a osé ? On a remercié cette droite qui gouvernait sans interruption depuis 1958 ? J’avais 21 ans en 81 et je croyais la droite Vème république éternelle, comme la Démocratie Chrétienne en Italie. J’avais tort : rien - ni la droite, ni la gauche - n’est éternel.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      17 mai 2015 à 12:02 |
      D'abord, merci pour votre long commentaire, et de qualité, Jean-François. Il complète d'une manière importante, structurée et riche, ma mini-chronique - dont le gabarit limité est la règle pour les "Racines d'Actu". Etant donné que vous avez écrit quasiment l'essentiel de ce qui manquait en amont de la victoire de François Mitterrand et du "Peuple de Gauche" le 10 mai, je vais simplement me limiter à un point en liaison directe avec les rappels d'histoire politique que vous avez faits. Valéry Giscard d'Estaing dût effectivement tenir compte, surtout durant les années 1974-1975, de ce qui s'était passé lors des "événements" de mai 68. Il avait d'ailleurs utilisé une autre formule que "Le changement dans la continuité" (par rapport à l'époque pompidolienne). Il s'agissait de "La société libérale avancée" (avec les décisions que vous rappelez sur le vote des jeunes et la libéralisation de l'avortement). Je me souviens aussi que, dans le cadre de ce "programme" (?), il avait beaucoup insisté sur le fait que, si les différences entre la Gauche (qui se structurait de plus en plus nettement) n'étaient que de degré et non pas de nature (la "rupture avec le capitalisme - inacceptable pour un libéral comme lui), une alternance pouvait s'envisager sans trop de problème...

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  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    16 mai 2015 à 14:27 |
    S'il est bien des Événements qui, tant d'années après n'ont pas besoin qu'on revienne sur eux – quelle que soit l'honnêteté de l'analyse - avec une approche historique pure, c'est bien le 10 Mai ; il est un « Evénement » d'une autre nature. Que F Mitterrand ait vaincu, pour ce faire, un Giscard ou un Tartempion ( inscrit à un Parti quand même), n'a finalement aucune importance pour observer la date et son sens. Le 10 Mai ( on remarquera qu'il n'est pas nécessaire de la faire suivre de 1981), c'est d'imaginaire collectif et générationnel, de rêve bien autant individuel que sociétal qu'il s'agit. Le 10 Mai... raconte moi ce «  moment », pour toi, pour lui, eux. Point. Au bout, c'est bien de l'Histoire qu'il faut faire, mais pas la classique, la traditionnelle. Il relèverait d'un Hamon, d'un Rotman dans leur génial et inégalé «  Génération ». Encore point.

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