Racines d’actu : Le Congrès de Tours, 1920

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 04 janvier 2016. dans La une, Histoire

Racines d’actu : Le Congrès de Tours, 1920

Quand la Gauche débattait déjà de sa refondation…

Nous venons tout juste de quitter l’année 2015. Or, il se trouve que c’est exactement il y a 95 ans, entre le 25 et le 30 décembre 1920 qu’eut lieu, salle du Manège à Tours, le congrès qui allait mettre fin à l’unité du mouvement socialiste français. En effet, la minorité des mandatés, sous l’égide de Léon Blum, décidèrent de maintenir le Parti Socialiste Unifié SFIO (Section Française de la IIème Internationale), tandis que la majorité créa le futur Parti Communiste Français sous le nom de SFIC (Section Française de la IIIème Internationale). Lors de la fin des débats, les socialistes s’écrièrent Vive Jaurès ! et les communistes Vive Jaurès ! Vive Lénine !). Je rappelle que cette division au sein du mouvement ouvrier ne concerna pas que la France, puisqu’elle eut une dimension internationale, à la suite de ce que l’on appela bien à tort La Révolution d’Octobre, et qui n’était qu’un coup d’État.

Pourquoi cette rupture et qui la provoqua vraiment ? Pendant la Grande Guerre déjà (14-18), la SFIO avait connu des divisions par rapport à l’Union sacrée. Mais, c’est ce qui se passa en Russie après octobre 1917 (tous les socialistes ayant salué la chute du régime tsariste en février et même ce qui semblait être une révolution en octobre) qui amena progressivement à la scission. La grande question qui se posa fut celle de savoir s’il fallait ou non faire partie de la IIIème Internationale (inféodée à Lénine et aux Bolcheviks), créée à Moscou en mars 1919, c’est-à-dire accepter les 21 conditions imposées pour pouvoir y adhérer. Il s’agissait en fait de transformer en profondeur la SFIO en l’amenant à devenir un parti de révolutionnaires professionnels ! Trois tendances se firent jour pendant le Congrès de Tours. D’abord, une aile modérée, regroupée autour de Léon Blum, et qui refusa dès le départ l’idée de l’acceptation des 21 conditions. Ensuite, une aile centrale ou centriste, avec Jean Longuet et Paul Faure, qui voulait négocier certaines de ces conditions, ceci pour pouvoir adhérer à cette nouvelle Internationale, et qui essayait en réalité, d’une certaine façon, de maintenir l’unité du parti. Enfin, une tendance radicale, autour d’hommes tels que Marcel Cachin, qui acceptaient en bloc les 21 conditions, parlant même d’en exiger mille… !

Dès lors, la rupture ne pouvait pas être évitée. Les conséquences immédiates furent en effet les suivantes. D’abord, bien sûr, comme cela a déjà été dit en introduction, la naissance du communisme français, avec la création d’un nouveau parti, la SFIC (Section Française de l’Internationale Communiste), futur PCF, soutenu par une majorité des mandatés ; et le maintien d’une SFIO (membre de la IIème Internationale), avec une minorité des mandatés. Celle-ci se regroupa en fait autour de Léon Blum, de Jean Longuet et de Paul Faure, la tendance centrale ayant refusé le coup de knout de Moscou ! Comment ne pas rappeler ici le célèbre discours de Léon Blum parlant de frères qui allaient se séparer, et non pas comme des ennemis, et disant que pendant qu’ils partiraient à l’aventure, il fallait bien que quelqu’un gardât la vieille maison ? Ce que l’on connaît moins, par contre, c’est la description prophétique que celui-ci fit de ce qui allait aboutir, par le biais du communisme autoritaire de Lénine, au stalinisme : à partir de comités occultes, déclara-t-il, vous aboutirez non pas à la dictature impersonnelle du prolétariat, mais à une dictature tout court, qui ne pourra aboutir qu’à celle d’un homme… !

Passons à l’actualité politique et sociologique du Congrès de Tours. Sur près d’un siècle, ces considérations liées à l’Histoire du socialisme et du communisme français se sont considérablement transformées. En ce qui concerne le PS, en dehors de sa période de remarxisation et d’essor militant (du Congrès d’Épinay-sur-Seine en 1971 jusqu’à mai-juin 1981, puis la politique dite de rigueur dès 1983), ce parti prit progressivement la place de ce qu’avait été le Parti Radical sous la IIIème République, autant pour son l’organisation (des élus et de moins en moins de militants, un électorat centré sur les classes moyennes et supérieures). Le vote populaire socialiste s’effondra progressivement, pour plusieurs raisons, dont l’insuffisance de relais syndical (malgré la CFDT), la diminution spectaculaire des ouvriers et des employés au sein de la population active, et la mise en œuvre d’une politique gouvernementale de plus en plus sociale-libérale, s’éloignant des principes de base de la social-démocratie historique.

Pour le PC, à partir du moment où ce parti participa (plusieurs fois) au gouvernement, en coalition avec les socialistes, les radicaux de gauche et les écologistes (Union de la Gauche et Programme Commun de Gouvernement, puis Gauche Plurielle), il perdit sa virginité révolutionnaire aux yeux de ses éléments les plus radicaux. Ce parti, apparaissant comme les autres, donc du système, se fit damer le pion dans une fraction de plus en plus importante de ce qui restait de la classe ouvrière (malgré son relais de la CGT) par le FN. Ses soutiens populaires limités devinrent très liés aux catégories du troisième âge, plus des éléments sociaux protégés du secteur public. Tout en conservant un réseau de militants dévoués, il connut lui aussi une montée du rôle des élus (le communisme municipal, même s’il se réduit comme peau de chagrin). Ajoutons que, sur le plan idéologique, dans le cadre actuel de la nébuleuse du Front de Gauche, mené par le porte-voix qu’est Jean-Luc Mélenchon, le PC, malgré le slogan La Révolution par les urnes, a – d’une certaine façon – pris la place d’un positionnement de type social-démocrate historique. Ces évolutions traduisent parfaitement le glissement à droite de toute la société française, et européenne – voire au-delà.

Une question se pose, pour conclure : une réunification effaçant la rupture du Congrès de Tours serait-elle possible un jour ? Dans l’immédiat bien sûr que non. Mais, si une certaine croissance économique pouvait revenir en France, se situant un peu au-dessus de 1,5% par an (ce qui permettrait de stabiliser, puis d’entamer un début de baisse du chômage), le socialisme démocratique retrouvant du grain à moudre, c’est-à-dire des richesses à partager équitablement (ce qui est la mission historique principale de la gauche), qui sait si, par étapes, en liaison avec des doses importantes d’écologie politique, une réunification ne serait pas possible, et ceci même si la tendance française est à la division multipartiste et à la tentation cathare… ?!

 

Le congrès de Tours, 1920, Annie Kriegel, Gallimard, Archives, 1973, 264 p.

1920 Le congrès de Tours, Jacques Girault, Jean-Louis Robert, Éditions Sociales, 1990, 188 p.

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    04 janvier 2016 à 14:56 |
    Très intéressante mise au point. Elle illustre une question théorique qui n’a jamais été vraiment tranchée : le marxisme est-il compatible avec la démocratie ?

    Car la racine de la scission de 1920, elle se situe bien là : d’un côté les marxistes authentiques (trotskistes ou léninistes, peu importe ; à l’époque, pas de différence), qui méprisent ce qu’ils appellent les « droits formels » (droits de l’homme, libertés publiques), leurres bourgeois destinés à anesthésier les masses, et n’envisagent l’accession au pouvoir que par un coup de force ; et de l’autre, les marxistes prudents ou inhibés (futurs « mollétistes »), soucieux de légalisme, qui ne conçoivent d’alternance qu’au travers d’élections libres.

    Il fallut du temps au PCF pour admettre et intégrer le jeu démocratique. En 1936, ils n’accordèrent à Blum qu’un « soutien sans participation ». La guerre et l’acquisition par l’URSS d’une respectabilité internationale poussa celle-ci à faire rentrer les partis frères dans les différents gouvernements. Non sans arrière-pensées : partout à l’est du futur rideau de fer, les communistes culbutèrent les régimes démocratiques pour instaurer leur propre dictature. En France, le PCF soutint les grèves à caractère insurrectionnel de 1947 (fermement réprimées par Jules Moch) ; ce qui précipita le départ des ministres communistes.

    Le même entrisme présida au concept même d’union de la gauche, vue du côté communiste : plumer la volaille socialiste ! Grâce à l’habileté mitterrandienne, ce fut l’inverse qui se produisit : le début du processus d’autodestruction du PCF…la question de la compatibilité entre marxisme et démocratie s’estompa donc au profit d’une autre : le marxisme est-il compatible avec l’exercice du pouvoir ? C’est un fait que toutes les tentatives d’appliquer un programme marxiste ou « marxoïde » avortèrent, soit du fait d’un coup d’état (Chili 1973), soit du fait de la pression économique externe (France 1983, Grèce 2015). Pour se maintenir, une « expérience » marxiste doit se soviétiser (Cuba 1959), c’est-à-dire se muer en un régime autoritaire et autarcique à la fois.

    Le Front de Gauche, voiture balais mélenchonienne qui a ramassé les débris communistes ou trotskistes (les autres, NPA ou LO, ayant péri corps et biens), a dû en rabattre depuis le naufrage de Syriza. La gauche marxiste n’a plus – semble-t-il - de problèmes avec l’alternance démocratique. C’est bien pire : elle se voit confrontée avec son apparemment indépassable incapacité à gouverner…

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      08 janvier 2016 à 12:53 |
      D'abord, merci pour votre compliment en ce qui concerne cette « mise au point », pour reprendre votre expression. Il est évident que le marxisme au sens strict peut poser un problème de compatibilité avec la démocratie, mais seulement dans sa conception léniniste, puis stalinienne. En effet, qu'aurait donné la « synthèse jaurésienne » si elle avait pu être mise en application (démocratie politique, économique et sociale) ? Je suis en désaccord avec vous pour ce que vous avez appelé « mollétisme », car Guy Mollet ne pratiquait le « marxime » qu'au niveau de la simple vulgate, allant, de plus, jusqu'à citer Marx pour justifier l'expédition de Suez en 1956 ! Par comparaison avec le François Mitterrand des années 1981-1983, rien à voir - lorsque l'on tient compte des mesures de réformes de structures prises à ce moment-là (je pense notamment aux nationalisations, dans un contexte certes bien différent de celui d'aujourd'hui). Je voudrais ajouter (tout comme vous, en fait) que, pour ce qui concerne la période récente ou actuelle, étant donné ce qu'est la mondialisation néo-libérale, chaque tentative nationale consistant à essayer de poser une politique de type marxiste ou marxisante ne peut qu'échouer. Aux exemples de la France mitterrandienne en 1983 et de la Grèce avec le Syriza d'il y a peu - que vous avez cités -, ajoutons la pression qui fut exercée sur Lula et son PT (Parti des Travailleurs) au Brésil. Il en serait d'ailleurs de même, soyons-en certains, sur PODEMOS, en Espagne demain, si... Enfin, n'oublions pas que le socialisme démocratique, même marxisé, n'a pas en soi une réelle « incapacité à gouverner » ; c'est juste qu'il lui faut, pour pouvoir répartir équitablement les richesses, ce qu'un certain appela « du grain à moudre », c'est-à-dire un niveau satisfaisant de croissance économique - désormais inaccessible...

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