Auschwitz. Reste la question essentielle : Pourquoi ?

Ecrit par Daniel Sibony le 05 novembre 2010. dans Racisme, xénophobie, La une, Histoire

Auschwitz. Reste la question essentielle : Pourquoi ?

(NDLR : Ce texte a été écrit à l’occasion des cérémonies du 60ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz)


Beaucoup se sont étonnés de l'ampleur prise par les commémorations d'Auschwitz. Certes, c'était le 60ème anniversaire, la solennité de la décennie ; ce ne sera pas pareil au 63ème, par exemple. Et puis, un homme qui serait né à cette libération prendrait aujourd'hui sa retraite et aurait de quoi réfléchir. Sur quoi ? Sur ce qu'on peut faire à des humains ? Mais ce qui m'étonne souvent dans toutes ces évocations, c'est l'étonnement : "Comment a-t-on pu faire ça à des humains ? Oui, par exemple, arracher les bébés à leur mère, les jeter en tas et faire passer la pelleteuse ...

Or dans cet étonnement, on oublie l'essentiel : c'était des Juifs, et pour les nazis ou leurs collaborateurs, les Juifs n'étaient pas des humains. C'était autre chose. Du reste, ceux-là même qui les ont ainsi traités, traitaient décemment leurs bêtes ou d'autres hommes qu'ils jugeaient inférieurs. Mais pour les Juifs, c'était l'extermination systématique, c’est-à-dire la traque du dernier Juif qui, refermant sur lui la porte de la chambre à gaz, la fermerait du même coup sur tous les corps qui répondent au nom " Juif ". Et cette traque était sous le signe du fait que les Juifs, ce n'est vraiment pas des humains. (Remarquons au passage que la Révolution française de 1789, dont la belle Déclaration des Droits de l'homme ne laissait en principe nulle équivoque : " Tous les hommes naissent libres et égaux " - a mis deux ans à reconnaître les Juifs, comme "hommes". C'était pour des raisons financières : ils payaient des impôts spéciaux, et les reconnaître " hommes " de plein droit aurait supprimé trop de recettes.)

Mais revenons à cette Extermination. Si l'on fait d'Auschwitz, comme c'est le cas, le haut lieu du crime contre l'Humain, contre l'Humanité, outre que cela suscite à terme l'agacement d'autres humains qui ont aussi leur catastrophe (car il y a une jalousie du malheur), on manque la spécificité de cette extermination qui visait les Juifs en tant qu'ils seraient aux limites de l'humain ; au bord, à la frontière avec… quoi ? Avec le monstrueux ? Le diabolique ? Le sous-humain ? Le sur-humain ? (Ces traits, curieusement, renvoient au divin, en négatif.)

Notre recherche sur ce thème suggère une hypothèse : les Juifs, en apportant Dieu, (qu'ils ont découvert ou inventé, peu importe ici), se sont trouvés identifiés à des sortes d'intermédiaires, d'intercesseurs entre les humains et le divin. Tout se passe comme si, en cas de manque, d'échec, de ratage, on devait faire passer par eux l'offrande expiatoire, le sacrifice salvateur, le don nécessaire au rachat. Peu à peu, on a fini par les prendre pour responsables du fait qu'il faut se racheter, donc les responsables du manque, les fauteurs de l'échec et de la crise puisque, consciemment ou pas, le sacrifice réparateur passait par eux. La flambée nazie les a visés tout spécialement pour en finir une fois pour toutes avec cette histoire de rachat périodique ; pour n'avoir plus sous les yeux des êtres qui, rappelant l'échec et l'exigence d'un sacrifice réparateur, semblent être la cause de cet échec. Hitler avait dit : " il faut tuer le Juif qui est en nous " ; a fortiori, celui qui, hors de nous, rappelle le Juif en nous. Le nazisme a fait d'eux les objets même du sacrifice réparateur, de l'Holocauste définitif.

Faute d'aborder cette question : " Pourquoi les Juifs ? Pourquoi l'extermination fut élaborée pour eux ? " - on en reste à l'étonnement, parfois complaisant, sur le thème : " Mais comment peut-on oublier qu'on a devant soi des humains ? " Or ce n'était pas un oubli, c'était une décision.

Et de vouloir l'ignorer, produit de curieux effets. Par exemple, j'ai lu dans un journal un grand article sur un rescapé d'Auschwitz " qui a eu de la chance, tout simplement ". A aucun moment il n'est dit qu'il est Juif. L'article réussit à exprimer de la compassion tout en effaçant ce pour quoi l'homme a souffert : on le rétablit comme homme en l'effaçant comme Juif. La compassion maintient la haine qui a visé son effacement. N'est-ce pas là une prouesse psychologique ? Mais il est vrai qu'elle s'atténue et qu'on admet de plus en plus que c'était "en tant que Juifs" qu'ils furent déportés ou gazés. Mais la question du pourquoi gênera encore longtemps.

Et parfois légitimement. Car déjà pour certains Juifs, notamment pour ceux qui ne tiennent leur judéité que de la Shoah, cette question doit rester un mystère : l'éclairer ou l'expliquer c'est proprement sacrilège, c'est réduire à une parole, à une parole descriptive, rien de moins que leur origine, leur ancrage identitaire. C'est aussi sacrilège que si l'on montrait à des croyants une photo de leur Dieu, ou à d'autre un scanner de leur transcendance.

On doit respecter cette exigence de mystère. Et en même temps, le besoin de comprendre ou de penser la chose est irrésistible, et lui aussi légitime chez ceux qui l'éprouvent. D'autant qu'on voit bien en quel sens les Juifs morts ne font problème à personne et que le mystère " insupportable " de leur effacement nourrit beaucoup de monde. C'est pourquoi, on s'en doute, la question est complexe : il faut respecter le mystère et en même temps le désir de voir plus loin ; il faut commémorer et en même temps penser au-delà de la mémoire.

Du reste, cette commémoration a eu des effets positifs. D'abord on dirait que ses promoteurs ont été débordés par l'énormité de l'horreur toujours nouvelle, inépuisable; et l'énormité de l'ignorance: beaucoup ne savaient pas, ou ne savaient qu'une infime partie de la chose. D'autres ne veulent pas savoir, pas seulement les négationnistes : beaucoup, dans la mouvance islamiste, n'aiment pas l'idée que cela pourrait donner un " plus " à l'Etat juif, un semblant de justification. Comme si cet Etat était dû à la Shoah. Or Israël est dû à la transmission millénaire d'une parole juive sur cette terre, parole qui est passée à l'acte bien avant la Shoah ; laquelle a été un catalyseur, certes essentiel.

Cela dit, il serait bon de rappeler que " les Juifs " ont apporté au monde autre chose que le risque d'être anéantis, ou longuement persécutés. Les réduire à être la cible d'une haine condamnable serait manquer l'essentiel. En étant pris comme symboles de cette frontière que nous évoquions entre humain et divin, ils ont en fait apporté une identité instable, entre-deux, impossible à définir et à cadrer, mais qui se maintient à travers ses ratages. Bref, une non-identité, tant elle a de " fuites ", de béances, de contradictions ; ce qui est le propre des humains réels et non pas idéaux. Cette non-identité symbolise ce par quoi les manques et les ratages qu'il y a dans toute identité, subjective ou collective, peuvent y être facteurs de vie et non pas causes de rancœur, de jalousie, de mortification. "Les Juifs" témoignent, souvent malgré eux (car beaucoup d'entre eux voudraient en finir avec cette histoire, mais elle leur revient), ils témoignent de tout ce qui, malgré nous, sur le mode inconscient, nous appelle à voir plus loin que nos identifications. En ce sens, la non-identité juive (puisqu'elle est indéfinissable) oppose un acte de vie aux identités qui se veulent pleines, définies et sans manque. Elle semble leur dire: " Vous n'avez pas besoin de cette plénitude pour vivre ; au contraire, le manque vous est nécessaire, mais ne l'imputez pas aux autres ".

Pour ma part, je suis souvent impressionné par cette idée que les pays d'Europe qui ont laissé faire sur leur sol cette chose inouïe qui est de déporter des femmes et des enfants pour les gazer, ces pays sont poursuivis jusqu'à nos jours par une sorte de malédiction : leur politique semble marquée par de curieux manques de courage voire de dignité, alors même que les hommes qui les promeuvent ne sont pas moins dignes que d'autres. C'est là une étrangeté qui n'est pas simple à éclairer.

Dernier détail : on a pu entendre, dans le flot des discours, qu'ici " personne ne savait ce qui se passait ", mais que les Américains, eux, savaient. (Les Polonais, quand même un peu ? et les Allemands ?) Mais l'idée est intéressante. En tout cas, imaginez les deux hommes qui se sont évadés d'Auschwitz, prouesse surhumaine, allaient-ils venir alerter l'Etat français qui déportait les Juifs ? Non. Ils sont donc allés parler aux Anglo-américains, dont les chefs, hélas, ont imposé cette idée à la fois juste et stupide : " le but est de vaincre l'Allemagne donc tout acte qui ne va pas vers ce but est à proscrire. Donc on ne bombarde pas les chambres à gaz, ni les voies ferrées qui y mènent ". Cela aurait pourtant empêché l'arrivage et le gazage de presque un million de Hongrois in extremis. Or, vaincre l'Allemagne n'avait-il pas pour but d'arrêter le massacre ? Cette action militaire qu'ils ont rejetée ne faisait-elle pas partie du but ?

Un mot sur le silence du monde islamique dans cette commémoration. En principe, ce silence ou cette distance sont justifiées : c'est l'affaire de l'Europe, c'est son histoire avec les Juifs, ça ne nous regarde pas. Nous n'avons quant à nous jamais cherché à les faire disparaître.

Or les Juifs ont " disparu " du monde arabo-musulman. On a donc là un exemple de disparition pacifique, quasi-totale. Elle a eu lieu depuis que l'idée de leur souveraineté s'est exprimée, à travers la résurgence d'un Etat juif. Depuis cette résurgence, leur présence dans les pays islamiques était devenue peu à peu impossible (sauf quelques restes au Maroc et en Turquie, rappelant une présence naguère massive). Cette disparition, officiellement, s'explique par la mauvaise conduite de l'Etat hébreu. Nous avons montré ailleurs que l'existence même d'un Etat juif semble être une mauvaise conduite, de la part d'un peuple dont le Coran a réglé la question une fois pour toutes : les Juifs authentiques sont ceux qui se "soumettent", c’est-à-dire qui sont musulmans ; les autres sont des ennemis, surtout s'ils soutiennent un Etat " colonial ".


Daniel Sibony


Texte repris du site

(NDLR)

Site: http://www.danielsibony.com

Vidéos: http://www.youtube.com/user/danielsibony

Blog: http://danielsibony.typepad.fr/


VIDEO de Daniel SIBONY : L'énigme antisémite (http://www.youtube.com/watch?v=_KEY6wzGUXM)

A propos de l'auteur

Daniel Sibony

Daniel Sibony

Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste, auteur d'une trentaine de livres.

Né le 22 août 1942 à Marrakech, dans une famille juive habitant la Médina. Sa langue maternelle: l'arabe; sa langue culturelle: l'hébreu biblique. A l'âge de 5 ans il commence à apprendre le français. Il émigre à Paris à l'âge 13 ans.

Etudes de mathématiques : licence puis doctorat d'Etat. Il est assistant en mathématiques à l'Université de Paris à l'âge de 21 ans, puis maître de conférence à 25 ans en juin 1967. Il devient professeur à cette Université jusqu'en 2000, y animant, outre ses cours, toutes sortes de séminaires et d'expériences originales.

Entre-temps, études de philosophie, licence, puis doctorat d'Etat en 1985 (avec, entre autres, au jury : E. Levinas, JT Desanti, H. Atlan, Michel de Certeau).

Il devient psychanalyste à 32 ans après une formation avec Lacan et son école,

La collaboration avec Lacan fut très personnelle : Lacan a assisté plusieurs années au séminaire de D. Sibony à Vincennes sur "Topologie et interprétation des rêves": "Cet échange m'a permis de n'être ni lacanien, ni antilacanien mais d'intégrer le meilleur du lacanisme : la lecture de Freud et de m'éloigner du pire : le langage des sectes", dit Sibony.

Il fait chaque année depuis 1974 un séminaire indépendant consacré aux questions thérapeutiques et aux pratiques créatives et symboliques dans leurs rapport à l'inconscient.

 

Bibliographie :


D. Sibony est l'auteur d'une trentaine de livres dont les plus importants sont :


. NOM DE DIEU. Par delà les trois monothéismes (au Seuil, 2002)
Une analyse des tensions originaires entre les trois religions et une approche renouvelée de l'idée de Dieu.

. PROCHE-ORIENT. PSYCHANALYSE D'UN CONFLIT (Seuil, sept. 2003)

. L'ENIGME ANTISEMITE. (Seuil, sept. 2004)

. FOUS DE L'ORIGINE. Journal d'Intifada , (Bourgois, février 2005)

. CREATION. ESSAI SUR L'ART CONTEMPORAIN, (Seuil, oct. 2005).


Les livres de Sibony, malgré leur densité et leur caractère de recherche, ont un public important, public élargi par les interventions de l'auteur dans les quotidiens, à propos de l'actualité.

Actuellement D. Sibony partage son temps entre la pratique et la recherche psychanalytique (plusieurs ouvrages sur la psychanalyse sont en préparation), l'écriture et les conférences les plus variées.

 

Livres parus de Daniel Sibony :


LE NOM ET LE CORPS - (Seuil, 1974)

L'AUTRE INCASTRABLE - Psychanalyse-écritures - (Seuil, 1978)
LE GROUPE INCONSCIENT - Le lien et la peur - (Bourgois, 1980)

LA JUIVE - Une transmission d'inconscient - (Grasset, 1983)
L'AMOUR INCONSCIENT - Au-delà du principe de séduction -(Grasset, 1983)

JOUISSANCES DU DIRE - Nouveaux essais sur une transmission d'inconscient- (Grasset, 1985)
LE FEMININ ET LA SEDUCTION

- (Le Livre de Poche, 1987)
ENTRE DIRE ET FAIRE - Penser la technique - (Grasset, 1989)
ENTRE-DEUX - L'origine en partage - (1991, Seuil, Points-Essais, 1998)
LES TROIS MONOTHEISMES - Juifs, Chrétiens, Musulmans entre leurs sources et leurs destins - (1992, Seuil, Points-Essais, 1997)
LE PEUPLE "PSY" - Situation actuelle de la psychanalyse - (Ed. Balland, 1993)
LA HAINE DU DESIR - (Bourgois, (1978) 1994)
LE CORPS ET SA DANSE - (1995, Seuil, Points-Essais, 1998)
EVENEMENTS I - Psychopathologie du quotidien - (1991, Seuil, Points-Essais, 1995)
EVENEMENTS II - Psychopathologie du quotidien -(Seuil, Points-Essais, 1995)
ANTONIO SEGUI - (Cercle d'Art, 1996)
LE JEU ET LA PASSE - Identité et théâtre - (Seuil, 1997)
VIOLENCE - Traversées - (Seuil, 1998)
PSYCHOPATHOLOGIE DE L'ACTUEL - Evénements III - (Seuil, 1999, Points-Essais, 2000)
PERVERSIONS. - Dialogues sur des folies "actuelles"--(1987, Seuil, Points-Essais, 2000)
DON DE SOI ou PARTAGE DE SOI?- Le drame Lévinas -(Odile Jacob, 2000)
LE "RACISME", UNE HAINE IDENTITAIRE - (1988 et 1997, Seuil, Points-Essais, 2001)
PSYCHANALYSE ET JUDAÏSME - Flammarion, coll. Champs, 2001.
Coffret des 3 volumes EVENEMENTS - Psychopathologie de l'actuel - en poche (Seuil, 2001)
NOM DE DIEU - Par delà les trois monothéismes - (Seuil, 2002 - Points-Essais, 2006)
AVEC SHAKESPEARE - Eclats et passions en douze pièces - (1988, Seuil, Points-Essais, 2003)
PROCHE-ORIENT. PSYCHANALYSE D'UN CONFLIT- (Seuil, 2003)
L'ENIGME ANTISEMITE - (Seuil, 2004)
FOUS DE L'ORIGINE. Journal d'Intifada - (Bourgois, février 2005)
CREATION. Essai sur l'art contemporain - (Seuil, octobre 2005)
LECTURES BIBLIQUES - (Odile Jacob, oct. 2006)

ACTE THERAPEUTIQUE. Au-delà du peuple "psy" - (Seuil, février. 2007)

MARRAKECH, LE DEPART (Odile Jacob. 2009)

Commentaires (15)

  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    08 novembre 2010 à 20:03 |
    "Pourquoi" restera en suspension.
    Ce qui peut-être fait de cet holocauste un évènement majeur est la gratuité de l'extermination, au sens où le pouvoir et la force de travail,le potentiel créateur, Habermas périssant dans ses excréments, n'ont pas été utilisés comme dans d'autres sociétés esclavagistes où la sous-humanité ne se questionnait pas autrement non plus que comme un fait acquis.
    Une forme de vision plus "humaine" disons, car simplement plus liée à la nécessité de l'exploitation ou de l'effort de conquête.
    Il n'y a rien d'exceptionnel dans cette horreur si ce n'est son ampleur, son organisation et la question qu'elle a ouverte une fois pour toute sur la nature du Mal.
    Rien, si ce n'est sa profonde et indéfectible gratuité et la jouissance qu'elle peut tirer dans son sillage.
    Il pourrait apparaitre que la notion de sous-homme même soit un retournement habile pour s'autoriser à cette fête de l'immolation en repoussant la culpabilité.
    Un lieu où rien de ce qui vaut ne s'échange.
    Ce fût comme une révélation : l'enfer était bel et bien là, chose que nous savions et dont nous pratiquions les subtilités infinies depuis des siècles mais qui à cette occasion nous a sauté aux yeux.
    Pourquoi est le lieu vide de l'inconscient, le lieu même du rien, la place vide au centre du conflit qui nous génère.

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  • Eymard

    Eymard

    07 novembre 2010 à 18:50 |
    Je suis né comme vous à Marrakech, mais où je vous bats, sur la place Djema El Fna dans un hôtel, pour vivre ensuite à Rabat puis bien plus loin… A cette époque, on chantait encore dans les écoles « Maréchal, nous voilà », le Gaullisme était un gros mot et les adultes ne disaient jamais « juifs » (sauf pour insulter) mais « israélites », ce qui en dit long sur l’hypocrisie des bien-pensants hostiles à tout racisme.
    J’aimerais réagir sur un seul point à votre excellent article. Selon vous, les Nazis considéraient les juifs comme non-humains, ce qui expliquerait leur volonté d’extermination. J’ai du mal à concevoir, étant donné le très grand nombre d’exécuteurs nazis et autres, qu’ils aient pu tous avoir cette perception pour commettre un tel crime, en perdant toute conscience de l’ampleur de sa cruauté.
    Je n’ai hélas aucune explication à vous opposer et je n’en ai jamais trouvé auprès de ceux bien plus compétents que moi en la matière. Simplement, je me méfie de ce dont est capable l’Homme quand certaines circonstances lui permettent d’épanouir le Mal. A tite d'exemple, donnez une arme à de jeunes conscrits en période de guerre, et vous verrez ce dont certains seront capables, juifs ou pas. J’ai bien conscience de ne rien avoir apporté au pourquoi d’Auschwitz, et la question reste toujours essentielle.

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    07 novembre 2010 à 06:51 |
    Je voudrais intervenir sur trois points à propos de votre texte. 1- L'expression "jalousie du malheur" me semble très juste, car il est vrai que le génocide juif ne fut pas le seul (exemples : celui des Arméniens organisé par les Turcs, celui des Bosniaques par les Serbes, celui des Tutsis par les Hutus, etc.). Les antisémites qui reconnaissent le côté "inouïe" de la "Shoah" sont extrêmement nerveux et agressifs lorsqu'ils se sentent forcés de ne pas nier l'existence même de ce racisme spécifique 2- Il y a un antisémitisme de la "mouvance islamiste" (de la même façon qu'il y a un antisémitisme d'une certaine extrême gauche), très réel, même s'il n'est certes pas comparable à celui des nazis. Toutefois, je tiens à rappeler qu'à la conférence de Durban 1 (en 2001, en Afrique du Sud), contre le racisme, on entendit fuser des cris tels que : "Un juif, une balle !". Imaginons que le régime iranien ait la puissance que possédait l'Allemagne hitlérienne, comment réagirait-il face aux juifs ? 3- Historiquement, il est vrai que les "Alliés", pendant la Seconde guerre mondiale, ont pensé inutile de bombarder "les chambres à gaz", tout en sachant ce qui se passait dans les camps d'extermination. De même pour les trains de déportation. Reconnaissons toutefois que ces opérations militaires aériennes auraient été difficiles à réaliser sans casse humaine.

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    • Dovia Blum

      Dovia Blum

      07 novembre 2010 à 20:09 |
      Je n'ai peut-être pas bien compris. Vous voulez-dire, sans "casse humaine" allemande ? La casse des "non-humains" ce n'était pas le pire ? Et la non-intervention a permis la liquidation de quelques millions de Juifs de plus. Ce n'était pas de la casse humaine ?

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      • Jean-Luc Lamouché

        Jean-Luc Lamouché

        08 novembre 2010 à 10:06 |
        Effectivement, vous ne m'avez pas bien compris (ou je me suis mal fait comprendre). Les Alliés, en bombardant, risquaient de tuer des juifs dans les camps. On pourrait parler, aujourd'hui, de "dégâts collatéraux" (?). Les démocraties anglo-saxonnes n'ont pas voulu alors prendre ce risque. Cependant, il est vrai - comme vous le dite - que des centaines de milliers de vies auraient sans doute été sauvées s'ils avaient essayé de détruire les chambres à gaz et de bombarder les trains de déportation. Dont acte !

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  • Luce  Caggini

    Luce Caggini

    07 novembre 2010 à 03:52 |
    « Je me suis bricolée »juive intuitivement .Je le savais depuis toujours,c’est encore plus confortable de l ‘entendre résonner dans le discours d e Daniel Sibony grâce au demi- mystère de mes origines?née sur une terre où le coeur de vivre avait les parfums mêlés des joies et des peines des uns et des autres ?. Étaient ils plus ou moins juifs que moi?
    C’est ce que j’ai transmis à mes enfants .L’idée d’élire la vie ,dans le respect de sa magnitude , héritage d’ un père,avoir les liens qui se passent d’ identité ,rester accrochés les uns aux autres ,avec ou sans rites , riches d’avoir grandi ensemble .

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  • Leon-Marc Levy

    Leon-Marc Levy

    06 novembre 2010 à 19:50 |
    En plus du sous-humain ou du sur-humain que vous pointez fort justement dans ce texte et qui oscille comme un pendule dans le discours nazi sur les juifs, il y a le « trop-humain » dont je trouve écho dans vos travaux sur l’antisémitisme. Trop humains, les Juifs le sont par leur aptitude à afficher la « faille » radicale de l’être, le ratage incontournable de la quête d’une identité stable et définie. C’est là un des moteurs de la haine dont ils sont l’éternel objet. Humains, trop humains, ils sont l’incarnation de l’indéfinissable. De l’ « entre-deux » dites-vous dans la vidéo que je propose aux lecteurs de reflets du temps sous ce lien :
    http://www.youtube.com/watch?v=_KEY6wzGUXM
    Merci pour votre apport à "l’énigme antisémite".
    P.S. Votre vidéo ne pouvant s'intégrer à un commentaire (pour des raisons qui m'échappent), je l'intègre à la fin de votre texte.

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  • Clô di Natale

    Clô di Natale

    06 novembre 2010 à 02:00 |
    Idem. Merci pour ce moment éminent de réflexion. Ou d'infini questionnement. Peut-être étroitement lié à cette pensée de "non-identité". Précieuse pensée.

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  • Dov Yeroushalmi

    Dov Yeroushalmi

    06 novembre 2010 à 00:55 |
    Texte essentiel dans sa volonté d’en finir avec ceux qui banalisent, avec plein de bonnes intentions, la Shoah. Mais je coince un peu sur vos dernières phrases. Si l’Islam a toujours « dominé » ses communautés juives (en les massacrant ou en les protégeant selon les époques) jamais rien n’a ressemblé à l’entreprise de la Shoah dans le monde musulman. Je crois que l’hostilité séculaire des sociétés musulmanes relève plus de « l’anti-judaïsme » que de ce que vous appelez ailleurs dans votre œuvre « l ‘affect » antisémite. N’est-ce pas de nature différente ?
    Merci pour ce moment éminent de réflexion.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      06 novembre 2010 à 07:14 |
      Il n'y eut certes, côté musulman, aucune volonté d'extermination, juste...D'expulsion! Faut-il rappeler qu'au début, les Allemands, cherchant un moyen de se débarasser des juifs, avaient sérieusemnt songé à une expulsion massive vers la Palestine; ils y ont renoncé à cause des coûts: les chambres à gaz sont plus "économiques"!

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  • Matthieu Delorme

    Matthieu Delorme

    06 novembre 2010 à 00:36 |
    Article d’une finesse rare, qui glisse sur les « bien entendus » et en montre tout le malentendu. Par la même occasion le pire malentendu de tous : d’autres peuples ont subi la même chose. D’autres peuples oui, mais des « non-peuples » ?, comme celui dont les nazis niaient l’ « humanité » comme vous le dites fort bien, M. Sibony, mais aussi dont des « historiens » israéliens (!!) nient l’existence ! Troublant non ?

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  • SL

    SL

    05 novembre 2010 à 21:44 |
    L'explication qui est donnée de la disparition des Juifs dans les pays arabes me semble largement incomplète. En prenant le cas de l'Algérie, il est évident que bien plus que la raison "Israël", le départ des Juifs correspond au choix massif, au moment de la décolonisation, de se ranger du côté de la France. Pour le Maroc et la Tunisie, ici aussi, l'écrasante majorité des Juifs a préféré rejoindre la France (ou les Etats-Unis, Israël...) par idéal plutôt que par choix imposé par la nation de leurs ancêtres. Cette disparition n'a donc pas grand chose à voir avec la "mauvaise conduite de l'état hébreu". D'autre part, l'islam ne réduit en aucun cas l'Humanité à musulman / ennemi du musulman.

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    • Salomon

      Salomon

      07 novembre 2010 à 16:18 |
      de Salomon: Sur les Juifs d'Algérie, vous faite erreur. Tous ceux qui ont choisi le FLN et l'ont soutenu et pensaient vivre dans l'Algérie indépendante se sont fait proprement virer après 62, sous des prétextes divers, mais où la vindicte islamique contre le peuple juif a dû jouer son rôle.
      D'autre part, comme beaucoup de musulmans, vous connaissez mal le Coran, qui sépare le monde en "maison de la paix" et "maison de la guerre". La paix c'est l'islam, comme son nom l'indique. Le même Texte parle des gens du Livre (juifs et chrétiens) comme étant respectivement "pervers" pour la plupart ou "imbéciles".
      Cela dit, l'islam vivant, c'est-à-dire les musulmans n'en sont pas là, et lorsqu'il y a convivialité, ils oublient ce traitement que leur Texte fait de l'autre; ou plus souvent, ils ne le connaissent pas.
      Voyez là-dessus LES TROIS MONOTHEISMES et NOM DE DIEU de Daniel Sibony.

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      • SL

        SL

        07 novembre 2010 à 19:05 |
        Cher Salomon, je ne me serais pas permis de m’avancer sur des sujets que je « connais mal », comme vous m’en accusez. Malgré tout il est vrai que l’erreur est toujours possible, y compris dans des domaines que l’on pense connaître. Cette fois, je pense qu’elle est de votre côté.
        Vous prétendez connaître le Coran et savoir qu’Il sépare le monde en « maison de la paix » (« Dar al-Islam ») et « maison de la guerre » (« Dar al-Harb »). Heureusement, vous faites erreur : ni cette division, ni ces termes ne figurent dans les textes fondamentaux de l’Islam, que sont le Coran et la Sunna. Au contraire, la guerre est interdite en Islam, à moins qu’elle ne soit une réponse à une agression (« Jihad mineur »).

        « Lorsqu’ils inclinent à la paix, fais de même et place ta confiance en Dieu, Il est celui qui Entend et Sait. » S8.V61

        En revanche, il est vrai que cette conception a longuement été entretenue dans le monde musulman, notamment lors des grandes conquêtes militaires, mais ne faut-il pas y voir là un détournement du religieux à des fins politiques ?
        A l’heure actuelle, ce sujet fait débat parmi les juristes et intellectuels musulmans. Beaucoup d’entre eux se positionnent en faveur d’une « réforme » de cette conception, qui ne s’appuie sur aucun fondement « sacré » en Islam.

        Le rapport qu’entretient l’Islam avec les « Gens du Livre » est bien évidemment influencé par le contexte des révélations. Le message ayant été souvent rejeté et combattu par les tribus juives et chrétiennes de l’époque, certains passages du Coran sont très durs à leur encontre. Certains versets qualifient en effet la majorité d’entre eux de « pervers ». Cependant, cette qualification reste relative à un contexte très particulier et ne constitue en aucun cas une vérité générale qui s’appliquerait à tout temps et à toute personne, ce qui irait à l’encontre des principes de base de la religion.

        « Et ne discutez que de la meilleure façon avec les gens du Livre, sauf ceux d'entre eux qui sont injustes.» S29.V46

        Par rapport aux Juifs d’Algérie, la position du FLN a été très claire lors de la guerre. Le 1er octobre 1956, une lettre du FLN a été adressée à tous les responsables de la communauté juive d’Algérie, les appelant en tant que « fils de (la) patrie (algérienne) » à clarifier leur position dans le conflit et à se ranger du côté de l’indépendance. Cet appel est resté sans effets : au-delà de quelques rares engagements individuels dans les rangs du FLN, la communauté juive ne s’est jamais positionnée collectivement dans le sens voulu par l’appel. Je n’ai pas entendu parler jusqu’à ce jour de témoignages ou d’études évoquant l’expulsion des Juifs qui ont rejoint la guerre d’indépendance. Pour autant, je ne peux pas affirmer que vous vous trompez, même si je l’espère ;)

        Bien cordialement ;)

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    05 novembre 2010 à 20:20 |
    L’article de Daniel Sibony est particulièrement riche. Je me contenterai de commenter deux points, essentiels.
    Tout d’abord sur la psychologie de l’extermination, Sibony souligne admirablement que, pour les nazis, les juifs ne sont pas seulement des « Untermenschen », une sous-humanité, mais bien une non humanité dont le statut lève, par là-même, tous les interdits, toutes les inhibitions, qui, vis-à-vis des hommes véritables, doivent normalement empêcher les exactions et les crimes. Pour autant, il continue en soutenant la thèse du juif bouc émissaire, responsable de tous les manques, ratages, échecs, etc…Et dont le sacrifice expiatoire est « nécessaire au rachat ». C’est, à mon sens, introduire une problématique éthique voire sotériologique (faute, rachat, expiation) dans une doctrine fondamentalement amorale et sans scrupules.
    Daniel Sibony aurait pu, en prolongeant ses propos sur la non humanité, parler d’une non humanité NUISIBLE : pour un nazi, la solution finale s’apparente à l’élimination d’une vermine. Les non humains sont, en effet, dangereux, car ils menacent les vrais humains, les aryens. Rien ne résume mieux la pensée nazie qu’un discours, prononcé par Hitler en 1930 : « il n’y a aucun pacte possible avec les juifs, mais seulement l’implacable eux ou nous ». « Eux ou nous », telle est l’alternative dans cette lutte à mort pour la vie qui oppose Aryens et Sémites. Hitler l’a lu, pour la première fois, sous la plume du naturaliste anglais écrivant en allemand, Houston Chamberlain ; celui-ci, lecteur de Darwin, transpose la théorie de la sélection naturelle à l’intérieur de l’espèce humaine en imaginant une guerre totale entre les deux « races », celle-ci devant se terminer par l’anéantissement de l’une d’entre elle.
    Ce qui motive la solution finale, ce n’est pas seulement la haine, c’est la peur : les nazies ont peur des juifs, ont peur d’être liquidés par eux ; ils prennent donc les devants…
    Deuxièmement sur la « non identité » des juifs, Daniel Sibony parle d’une identité instable, à la limite de l’humain et du divin, qui renverrait les non juifs à leurs propres problèmes d’identification, pire, qui poserait en modèle cette instabilité, ce manque. Là encore, il me semble qu’un pas de plus aurait dû être franchi : l’origine même du peuple juif est surnaturelle. Au départ, il y avait toutes sortes de peuples, des germains, des slaves, des arabes, des celtes, etc…Mais aucun juif ! Même Abraham, le premier juif, au début, de l’était pas ; il ne l’est devenu qu’à partir de l’Alliance avec Dieu. Alliance conditionnelle, lourde à porter, source de devoirs plus que de privilèges. Depuis l’Alliance, les juifs sont les porte-parole de l’humanité auprès de Dieu, un peuple de prêtres, un goy kadosh, un peuple saint. Peut-être cette « surnaturalité » du peuple juif est-elle si lourde qu’elle provoque une sorte d’amnésie, la « judéité » (culturelle, historique, etc…) masquant le fait redoutable que, dans cette frontière entre le divin et l’humain, les juifs servent d’interface entre les deux mondes : représentants des hommes et représentants de Dieu tout à la fois.

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