Rivesaltes

Ecrit par Sabine Vaillant le 16 décembre 2017. dans La une, Histoire

Rivesaltes

« Un peuple est fort lorsqu’il ose regarder en face sa pire histoire. Ça n’arrive pas qu’à l’autre bout du monde, c’est arrivé ici. Que ce travail de mémoire serve à notre jeunesse, à tous, à l’humanité » (Christian Bourquin).

Le ciel d’un gris entêtant couvrait le camp de Rivesaltes ce dernier dimanche d’octobre 2015. A portée d’ailes, les Corbières restaient en retrait et le Canigou drapé dans les plis et replis de sa couverture d’automne se faisait petit. L’air doux et humide de la mer empaquetait le plat de la plaine du Roussillon aux allures désertiques, laissant immobiles les éoliennes. A quelques centaines de mètres, l’autoroute déroulait sans fin son asphalte ton sur ton avec le ciel. Seul le sol réfléchissait la lumière laissant l’œil découvrir l’étendue des 620 hectares du camp de Rivesaltes recouvrant trois guerres : une guerre civile, une guerre coloniale, une guerre mondiale. Ancien camp militaire Joffre, plus grand camp d’Europe occidentale où furent internés : juifs étrangers, républicains espagnols, tziganes à partir du 14 janvier 1941, et qui servit de centre de rétention administrative jusqu’en 2007.

De fragiles baraquements de béton en ruine, alignés parfaitement, ouverts à tous les vents, entourés d’une corde au ras du sol, surplombés à intervalles réguliers de poteaux électriques récents aux ampoules allumées, émergent dans leur solitude et le silence glaçants. Au centre sur l’ancienne place d’armes, le Mémorial de l’architecte Rudy Ricciotti, long monolithe de béton couleur sable, dont l’arrête la plus haute s’aligne sur le point le plus haut des baraquements, sans fenêtres avec pour seule ouverture le ciel.

Le chemin en pente et souterrain jusqu’au patio de l’entrée du mémorial matérialise la plongée dans « la mémoire enfouie » que va effectuer le visiteur. Le long couloir d’accès à la grande salle d’exposition en est une autre rappelant les files d’attente de ceux qui ont été forcés de survivre ici, avant, pour les Juifs, d’être embarqués dans des wagons à bestiaux vers Drancy puis Auschwitz ou Dachau où 2500 d’entre eux sont morts.

A l’intérieur tout autour de la salle, l’espace scande les temps du camp en six modules avec des films et des panneaux sobres, reprenant le contexte historique français et mondial : montée des fascismes en Europe et politique d’internement, guerre d’Espagne, Seconde Guerre mondiale, guerre d’Algérie. Ils racontent les Espagnols fuyant les troupes franquistes en janvier et février 1939, le premier convoi de déportation des juifs de Rivesaltes pour Drancy puis Auschwitz le 11 août 1942, les Tziganes, et les Harkis à partir du 12 septembre 1962 et jusqu’à sa fermeture en 1964.

Mais aussi un espace plus grand où des films, cartes à l’appui, expliquent le poids de l’histoire : guerre des Balkans, Première Guerre mondiale, colonisation, sur le camp de Rivesaltes mais aussi sur les autres camps en France.

Au Dernier module, les images des camps de ce XXIe siècle parlent d’elles-mêmes : de Makaki en Afghanistan 2001, en passant par le centre de rétention de Vincennes en France en 2008, jusqu’à la Tunisie en 2015 avec les réfugiés syriens. 60 millions de déplacés dont 20 millions de réfugiés sur la planète. « Ainsi, la mémoire est dans l’histoire, et cela se confirme à Rivesaltes même » explique l’historien Denis Peschanski, après ces images, lors d’une interview avec Philippe Leclerc, représentant en France du Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugiés (HCR). « Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, on avait toujours les bâtisses, mais on n’avait plus la mémoire de ses “indésirables étrangers”, comme on les appelait, qui avaient été internés là. Puis est venue la guerre d’Algérie et les Harkis, enfermés dans le même lieu. On n’avait toujours pas la mémoire, après, de cet enfermement à Rivesaltes. C’était en quelque sorte… des camps sans mémoire ». L’historien revient sur le temps qu’a mis le mouvement à surgir avant d’aboutir à la construction du Mémorial de Rivesaltes en 2015, avant de conclure « Un Mémorial qui nous sert à comprendre cette histoire complexe, bien sûr. Mais un Mémorial qui nous sert aussi à comprendre le présent ».

Deux « forêts de 48 témoignages individuels » disponibles sur des tablettes s’interposent dans ce parcours, et donnent un visage, une parole forte aux internés sur leur histoire et leur vie dans le camp presque les yeux dans les yeux avec le visiteur. Tout est dit avec densité dans une grande dignité.

Au centre de la salle, une table de 30 mètres retrace l’internement des troupes coloniales, des républicains espagnols, des indésirables, des juifs, des tziganes, des collaborateurs et des prisonniers de guerre allemands, autrichiens, italiens, polonais, puis des harkis, des tirailleurs guinéens, malgaches, indochinois… avec des documents dont la lettre bouleversante d’une mère à son enfant unique de quelques mois qu’elle confie à une voisine car elle va être arrêtée parce qu’elle est juive.

Pour terminer, Anne-Laure Boyer, artiste plasticienne, propose dans le cadre de l’exposition temporaire La Marche, un film sans parole, produit avec le Mémorial en juin 2015 sur le camp de Rivesaltes en mémoire des internés. Et des « Lettres de Rivesaltes », écrites par les participants à son atelier d’écriture, racontant leur histoire ou leur ressenti durant la visite. Anne-Laure Boyer propose d’en prendre une cachetée au hasard et de l’envoyer à votre adresse pour en prendre connaissance chez vous, tissant ainsi une proximité supplémentaire avec son auteur. Libre à chacun d’y répondre ou pas.

Il aura fallu de la persévérance pour que le camp soit conservé et le mémorial construit ! De Serge Klarsfeld qui publia en 1978 la liste des déportés juifs et des juifs décédés dans le camp, à la volonté de Christian Bourquin de porter le projet dès 1998 en tant que président socialiste du conseil général des Pyrénées-Orientales, puis à partir de 2012 comme président de la région Languedoc-Roussillon.

En pleine crise des réfugiés, au cœur d’une actualité brûlante, Rivesaltes porte haut l’ambition muséographique et pédagogique depuis le camp et « la beauté austère et respectueuse » du bâtiment du Mémorial avec le ciel pour horizon.

 

Sabine Vaillant

 

Mémorial du camp de Rivesaltes

Avenue Christian Bourquin

66 600 Salses le Château

Tel : 04.68.08.34.90

Fax : 04.68.08.34.99

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Sabine Vaillant

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