Une lecture de Schlomo Sand

Ecrit par Jean-François Vincent le 21 juillet 2010. dans Religions, Histoire

Une lecture de Schlomo Sand

L’expulsion du divin de l’histoire d’Israël, ou la convergence paradoxale du sionisme et de l’antisionisme

Le livre de Shlomo Sand « Comment le peuple juif fut inventé » est un ouvrage érudit et brillant. L’ennemi qu’il traque, sans relâche, d’un bout à l’autre de son essai, est le sionisme, qu’il assimile aux nationalismes racialistes qui se sont développés au XIXème siècle.

Une fine analyse lexicologique esquisse le glissement du mot « peuple » dans les différentes langues, dont l’hébreu, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. D’où il ressort qu’au début,   le terme –  des plus vagues – désigne n’importe quel  groupe  humain : «  du « peuple d’Israël », de l’époque où la  Bible fut écrite,  jusqu’au « peuple de Dieu » de l’Europe  médiévale, « peuple » s’applique sans beaucoup  de rigueur à des  groupes humains  « dont l’identité est loin d’être stable », voire  carrément   « insaisissable ».

Au XIXème, par contre, la boucle est bouclée : peuple = race, et Sand de citer un extrait accablant de l’œuvre de Nathan Birnbaum, « l’inventeur » du mot « sionisme » : « on ne peut « expliquer les dispositions particulières d’esprit et de sentiments d’un peuple que par les sciences naturelles ». « La race est tout » dit notre ami, le “grand Lord Beaconsfield (Disraeli) ». La « différenciation des peuples tire son origine de la différenciation des races. C’est la variété des « races » qui explique la grande « diversité des nations ». C’est à cause des « différences entre les races » que l’allemand ou le slave pensent « autrement » que le juif. « C’est cette différence qui explique que c’est l’allemand qui a créé la chanson des Nibelungen, et le juif la Bible. »

Tout est dit ici : le peuple juif est un peuple « naturel », comme les germains ou les slaves, et la Bible est une œuvre de fiction, comme les Nibelungen…Le problème, c’est que Sand, l’antisioniste, partage, au fond, les vues de Birnbaum : de l’origine surnaturelle du peuple juif de par l’Alliance avec Dieu, qui fit d’Abraham – à l’origine un simple goy ! – un Juif, il n’est nulle part question dans son livre. Quant à la Bible, il s’agit, pour lui, d’une œuvre « politique »  qui a toujours eu, au fil des âges, une visée manipulatrice. La conclusion de Sand, « on doit décrire Israël comme « ethnocratie », serait-elle approuvée par Birnbaum, s’il vivait à notre époque ? Nul ne sait, mais la similitude de démarche est frappante.

Sionisme et antisionisme convergent pour éliminer Dieu de l’histoire du peuple juif….Alors que le sionisme véritable ne peut que s’ancrer dans le Judaïsme : l’alyah, l’ascension, est une montée vers Jérusalem pour rendre un culte à Dieu; comme le dit la prière finale du Seder de Pessa’h : « l’an prochain à Jérusalem! », c’est-à-dire : « puissions-nous, l’an prochain, célébrer Pessa’h à Jérusalem ! »

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Léon-Marc LEVY

    Léon-Marc LEVY

    21 juillet 2010 à 19:15 |
    Vous soulevez, en fin de chronique, la question évidemment majeure quant à l’identité d’un peuple, juif ou pas : quel ciment symbolique constitue, siècle après siècle, la “géologie” mythologique (pour parler comme Levi-Strauss) d’un peuple ? “Lechana raba yéroushalaim” n’est pas un projet politique et le réduire au projet sioniste du XIXème siècle, celui de Herzl par exemple, c’est passer à côté de la question du sens de toute mémoire constitutive d’un peuple. Vous appelez ça la question de Dieu. Je l’appelle autrement mais nous parlons bien de la même chose : Sand évacue l’essentiel des deux mots : peuple et Juif !
    Dommage, le dessein aurait pu me plaire. A la freudienne je veux dire.
    Belle lecture JFV, avec votre habituelle finesse.

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