Amphores

Ecrit par Luce Caggini le 20 octobre 2012. dans La une, Ecrits, Actualité, Culture, Histoire

Amphores

Terre des hommes au sein des eaux.

La foi t’arrive un jour sur le coin de la figure.

C’est un temps.

L’exil et le reste enfantent un art bricolé de mots en couleurs, de géométries non identifiées.

L’insaisissable saisi par une artiste de la vie qui joue la vie, en somme.

Créé effacé, ce monde à l’envers, image magie, gone with the wind.

Murs détruits, gommage des histoires des familles déchirées. Comme si chacun obéissait à un autre soi-même laissant à nos cœurs effondrés la trace de nos routes suivies ensemble.

Mes parents, laissez-moi vous rencontrer ne serait-ce qu’en rêve pour que le bonheur m’effleure, une fois encore dans un éblouissement de mers et de soleils. De mes parents je ne parlerai jamais assez et jamais assez bien.

Les images inestimables figées de mon père, au milieu de la route entre La Senia et Oran, ses grands bras levés : c’est l’ultime vision que je garde de lui.

Un convoi militaire avait dû l’escorter depuis Mostaganem jusqu’à l’aéroport car des embuscades en avaient laissé quelques uns sur le goudron. Les familles arrivaient par centaines de toutes les petites villes de l’intérieur ; on pouvait les voir de loin jonchées sur le sol semblables à des décharges humaines vidées de leur passé, qu’elles laissaient sur le bas coté.

Destination : inconnue.

But inconnu.

France, terre inconnue pour la plupart d’entre nous et tout ça avant d’aborder la langue inconnue du cœur à notre égard, celle des français de France.

Naïveté de mes frères algériens qui allaient une fois de plus se faire empapaouter sur la glorieuse esplanade de la France par une succession de gouvernements plus pleutres les uns que les autres.

La veille à six heures du matin nous avions visité l’orangeraie du domaine familial située à quelques kilomètres de Mosta, en compagnie de notre gardien arabe. Les enfants tiraient la djellaba du vieux Kheis, en signe de complicité tandis que lui, hiératique, ému silencieux appuyé sur sa canne nous buvait des yeux.

Nous vivions tous sous le même toit.

Moi-même j’avais fini de grandir sous ses yeux.

Il parlait à mes bébés en arabe. Il les avait vu revenir de la clinique du docteur Jourdan quelques jours après leur naissance, déchargeant le panier en osier de mon enfant avec délicatesse, respect tendresse, devant le portail de notre maison, Route de la Marine.

Mon beau-père l’avait recueilli quand il cherchait du travail. J’étais arrivée dans cette famille en touriste et le vieil arabe avait tout de suite flairé mon côté « indigène ».

Il ne serait venu à l’idée de personne que Kheiss serait un jour ailleurs que sous notre toit. Kheiss n’avait pas de famille, il nous avait et m’avait adoptée.

Nous avions enterré Grand-Maman ensemble. Grâce à elle tout individu transitant par la cuisine savait comment Relizane n’avait vu de Louis-Philippe que la poussière de sa calèche sur les chemins de terre.

Elle avait dix-sept ans. Sa famille venait de Saint-Affrique, dans l’Aveyron. Nous sommes français, nous ! me disait-on déjà.

Quelques uns des leurs avaient succombé aux fièvres. Les plus résistants n’avaient pas compté leurs heures, ils n’étaient pas syndiqués, les bougres.

Sa compréhension de la situation était dépassée par son angoisse. Une photo eut été indigne car à cet instant aucun de nous n’était celui de la veille, nous étions tous empoignés par l’émotion, émulsionnés par avance sur le parchemin de l’histoire, suspendus comme dans l’attente d’un miracle toujours possible, alors que nous étions déjà fixés sur la pellicule vivante d’une situation irrévocable.

Aucune estompe dans ma mémoire pour affadir la silhouette du vieil Arabe quand il faisait les cuivres sur la terrasse de la maison. Souvent je restais à côté de lui au soleil, il me racontait son village en me parlant arabe.

Notre maison est devenue un commissariat de police, je me demanderai toujours si le petit palmier planté dans un coin du jardin d’entrée a survécu sans défaillance.

Je sais que la mémoire des émotions ne se déchire jamais, elle appartient à la grande Histoire, celle qui se livre d’une génération à l’autre et que les livres s’appliquent à taire.

Le jour de notre grand départ ton grand-père a remis la clef de la maison au responsable politique, en toute simplicité, chacun dans son rôle.

Le notre de notre Algérie s’est limité à cet échange silencieux partagé avec un serrement de cœur.

Nous ne nous sauvions pas, il ne s’esquivait pas, nous nous sommes salué, avons échangé des embrassades, inconscients et conscients du point de rencontre de deux rôles provisoirement tenus par des anonymes, futurs inconnus de l’histoire finissante de notre Algérie en souffrance.

Ni les parfums de l’Arabie, ni les roses d’Ispahan n’auront jamais ce parfum vaporeux qui se renouvelait librement pas à pas, au gré de notre marche en un chant plaintif gorgé des vibrations magiques des fleurs d’orangers.

Vapeurs d’amour nées des citronniers d’Ain-Tedeles.

Eux et nous savions que nous échangions nos derniers effluves.

Demain, c’est ton anniversaire.

Un à un, nos souvenirs prennent une distance très doucement, qui laissent place à cette nouvelle montre de ta vie mesurant monts et nuages auxquels je tente de m’accrocher, étirant mes bras jusqu’au ciel.

Dans le ventre de l’Amphore, je commence à naître, je me communarise, je suis toi et moi à nouveau unis, re-unis.

Un apaisement venu je ne sais d’où s’installe de façon intermittente.

Antoni, la terre s’est retournée.

Pour la première fois souvenirs, paroles sont superflus.

Mon âme épurée, les souffrances endormies, la vanité des mots, réalité, existence, absence se sont mis en vrille en silence.

La mère, l’amphore, filtres des eaux magiques sans cesse distribuées, ont accompli l’Œuvre en partie.

Mère pour une fois, mère du monde des infinis.

On dit qu’Un Homme est passé, il y a deux mille ans.

Les institutions s’en sont emparé, mais je crois qu’il s’en est échappé pour me chuchoter que je peux compter sur lui et lui parler en toute circonstance.

Là était l’essentiel de sa mission.

Que reste-t-il quand un homme est passé Antoni ?

– Un petit morceau de ciel en pierre

Je ne parle qu’à la Méditerranée où se situe l’amphore de nos vies.

 

Luce Caggini

A propos de l'auteur

Luce Caggini

Luce Caggini

Peintre. Ecrivain

Histoire  de  Luce  Caggini

Ma  biographie  c’est  l ‘histoire d’ un  pays, l’Algérie  coloniale qui m’a vue naître où j’ai grandi, l’Algérie indépendante qui m’a déconstruite.

Au fil du  temps s’est  édifiée en moi cette force  grandissante, réparatrice , bienfaisante qui me  nourrit d’ un  nouveau  sens de mon histoire.

Toutes ces années passées entre deux  rives, sans jamais accoster.

Dieu  merci, on avait des photos.

Le  moindre détail revenait réveiller la mémoire dont on ne savait plus si on voulait la garder ou l’expulser.

Je vis aujourd’hui dans une maison confortable, entre des murs épais, « Ma terre dans la tête  »  dans un lieu sans nom, peuplé d’ombres.

Un souffle d’air chaud me transporte mieux  que  ne le ferait un « Mystère-Falcon 20 »

Commentaires (2)

  • Sabine Vaillant

    Sabine Vaillant

    23 octobre 2012 à 11:22 |
    une vague d'émotions submerge mes pensées...

    Sabine

    Répondre

  • Simon Dominati

    Simon Dominati

    23 octobre 2012 à 11:18 |
    Bonjour Luce,
    J’ai partagé cette émotion en parcourant à vos côtés cette tranche de vie ou plus simplement la vie, magnifiquement dite. Partir par la force des choses pour y rester plus fort encore, enjamber la Méditerranée et garder ce vécu indélébile pour que la vie reste la vie. Merci, pour ce voyage dans un pays que je ne connais pas mais dont j’apprends le « vivre » grâce à vous.

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.