Bibliothèques

Ecrit par Martine L. Petauton le 03 mars 2018. dans France, La une, Politique, Actualité, Culture

Bibliothèques

On dit assez souvent ici, ce qu’on pense comme n’étant pas acceptable dans les premiers travaux Macron, quelquefois, allant même jusqu’à poser de bien mauvaises notes dans la marge de ses copies. Alors, quand se présente un rapport destiné à l’exécutif, signé d’une plume qui tient la route, celle d’Eric Orsenna, en équipe avec Noël Corbin, inspecteur général des affaires culturelles, et sur le sujet des bibliothèques, on lui prête un œil attentif, et dans l’affaire, bienveillant. Le travail, aboutissement d’un tour de France de 3 mois des lieux de lecture publique, a bâti un solide rapport, étayé, réfléchi, suffisamment rare pour qu’on le souligne.

Rapport – que va lire qui de droit, et sa ministre de la culture, concernée pour le moins par le livre, puisque directrice dans une autre vie de la belle maison Actes Sud.

Rapport, et non bien entendu, loi ni même décret. Simple déclinaison de situation, problèmes, modalités possibles d’améliorations, voire de réparations, et, en l’état du sujet, en gardant la métaphore architecturale, d’un vaste plan de rénovation – avant, après. Rapport, diront certains, donc, la voie la plus sûre pour la poubelle et l’élimination de la chose observée ? Ici, cela ne sera probablement pas ; les méthodes Macron – pour le moment, reconnaissons leur cette qualité – n’enterrent pas ; elles regardent avec attention et pèsent, puis acceptent une partie notable et négocient le reste ; Jupiter, on le suppose sans peine, en même temps que le sujet de la dissertation, ayant fourni les grandes lignes de « son » plan… Le titre apporté par l’enthousiasme et les compétences d’Orsenna est beau : « Voyage au pays des bibliothèques ; lire aujourd’hui, lire demain ».

Il s’agit donc du monde des bibliothèques – le jeune président via sa grand-mère ouvreuse de livres en son enfance, ne peut qu’avoir porté à l’affaire l’œil bleu le plus attentif, si ce n’est tendre. Macron et le livre, une belle évidence politique, que depuis Mitterrand, on avait, disons-le, trop peu fréquentée.

Bibliothèque, en pays de France : une par commune même petite, une par quartier, sensible ou moins, c’est la musique des territoires qu’on entend là.

Salle souvent peu éclairée, rayonnages – qui ose dire, poussiéreux ? silence des pages tournées en salle de lecture d’où ne sortent pas les ouvrages (voyez le règlement), pas de loups en bordure des gondoles dont on extrait celui-ci et – tiens, pourquoi pas celui-là. Chuchotements, préposé encore en blouse grise ou dame se penchant sans miette de mot, sur le listing informatisé depuis si peu. Vous, votre carte écornée par tant d’années d’abonnement, et le jour des scolaires, enfin le bruit, enfin la vie, avec quelquefois, un animateur présentant des contes… On a beau dire ou rire, il y a encore beaucoup de ça dans les maisons des livres actuelles.

Antique bibliothèque de mon enfance campagnarde, que je sais exister encore, presque à l’identique dans maints villages corréziens. « Bibli », une odeur, des sons, des éclairages juste impensables, et la magie du livre, entrée en nous, petits d’après-guerre, par Sainte République ayant accouché en ce temps de début des baby boomers, de la multiplication de ces petits temples de la culture populaire tenant haut leur rôle aux côtés de l’école ou de la mairie.

En vrac, je m’immerge encore dans la bibliothèque municipale aux odeurs de chêne ciré de mes débuts universitaires, à la recherche de je ne sais quel fondamental d’Histoire romaine ; samedi après-midi ; prise de notes, à peine descendue du train. Et puis, bien après, la Villa Marie de Fréjus, une merveille d’ancienne maison noble ou bourgeoise accueillant si naturellement les collections ; l’été battait son plein, et je dévorais tous les Agatha Christie, des poches avec des restes de sable entre les pages. Tulle, surtout, et les élèves, leurs recherches, leurs trouvailles, l’infinie patience des bibliothécaires associées dans plus d’un projet du collège. Le jour de la bibli, une fête, pour le moins scolaire, voire le plus dysorthographique !!

Certains d’entre vous cibleront d’entrée « le problème-bibliothèque », à l’heure d’Internet, de la lecture et du livre dématérialisés, de la tablette et autre liseuse en gloire. Le gamin est condamné à abandonner le livre – fatalisme culturel – parce que la culture, la sienne, emprunte d’autres chemins. Le même scénario-scie que le débat TV/lecture. Un archaïsme, une erreur encore vivante – survivante – en son coin, que la réserve à livres ? Circulez, ce n’est plus de saison, l’obsolète serait-il le prénom des bibliothèques ?

Quoi qu’on veuille en penser, les chiffres fatidiques de fréquentation des bibliothèques de quartiers, ou rurales, doivent nager hélas dans ce genre de film noir. Parce que le progrès, parce qu’il faut vivre avec son temps. Mais, ce serait compter sans un étrange et tenace amour, celui de l’opinion pour le livre et sa bibli. C’est probablement le cheval qu’enfourche le rapport Orsenna, et le vivant qui alimente un bon niveau d’optimisme. La mort n’est pas au programme. Malgré l’ordi, la TV et les vents du monde numérisés, et même quand on ne lit pas beaucoup, le livre et son temple gardent un petit quelque chose de sacré.

Pour autant, que ce soit en coût d’équipement par les collectivités, en postes et personnel qualifié (ne parlons pas de tous les bénévoles retraités qu’on voudrait déguiser-loueurs de bouquins, en guise d’économie), le glissement des bibli vers leur maladie annoncée pèse beaucoup plus que pages écornées. Il pourrait y avoir là, même couleur qu’avec le « moins de » bureau de poste, école, etc., et cela pourrait s’apparenter à la fin d’un mode, sinon d’un art de vivre. Et je veux croire que c’est ce qui motive l’urgence du regard de l’exécutif ; la désertification, et des cultures et des territoires.

Cela fait pas mal de temps que les collectivités (épaulées par l’état et l’Europe) se sont saisies du sujet – parlant de ce que je connais un peu en milieu rural – par le truchement des médiathèques. Certes polyculturelles et immensément chères, mais réunissant plusieurs communes ou agglo, mutualisant besoins des consommateurs et offres adaptées. Notre médiathèque de Tulle, magnifique de plus comme bâtiment, dynamique et inventive en est un fleuron. Ce qui n’empêche nullement, la noria des bibliobus, s’installant à jour fixe sur les places éloignées des villages (et même par temps de neige !).

Orsenna, partant bêtement d’un vaste sondage auprès des utilisateurs des bibli, a ciblé – là, comme souvent ailleurs dans le service public ; voir ma précédente chronique – l’inadéquation entre le service et les besoins : les heures d’ouverture – banal et usuel 9 h/18 h du mardi au samedi – évitant, les entre midi et deux, les débuts de soirées, et… les dimanche, au moins matin. Claire évidence, pragmatisme, dirait notre gouvernement ; les besoins des utilisateurs ont changé depuis ma – très – lointaine enfance. Tout serait à négocier, par branche, comme on dit, mais j’aimerais imaginer qu’on se partage les tours de dimanche, contre d’autres libertés, ou avantages internes, laissant le bénéfice financier au secteur marchand. La somme injectable par l’Etat partageant la charge avec les collectivités, serait au vu du rapport, non négligeable (8 millions d’euros) axée sur une meilleure irrigation des territoires, de façon souple, et sur des modifications des missions : faire d’une bibliothèque, un centre de spectacles, conférences, et y installer des services – sociaux, notamment, bref appâter le chaland via le livre qu’il cherche. Système vaguement américain, côté californien, dont on sait l’intérêt que lui porte E. Macron. Multiplier ce qui existe déjà, les ponts avec l’école, l’entreprise. Éviter, surtout, la citadelle centre ville ou village, immerger le livre, pourquoi pas en galerie de grande surface, le sortir de sa bulle, le rendre appétissant et du coup nécessaire. Quelque chose à prendre en mains, et vite, par les personnels, les décisionnaires, les usagers aussi – en avant les associations !

Ça me branche, parce que c’est culturel, inventif, imaginatif ; que du rêve passe, enfin là où on n’en voyait guère depuis les débuts du quinquennat. La survie du livre, de ses locaux, ses lecteurs, immense défilé. En avant Orsenna !

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (5)

  • Joubert jean-françois

    Joubert jean-françois

    04 mars 2018 à 19:46 |
    Brest ville de moyenne dimension, 10 médiathèques unis et une nouvelle un centre de 10000 m2 , tous les arts y ont accès mais exception culturelle

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  • bernard Péchon Pignero

    bernard Péchon Pignero

    04 mars 2018 à 11:43 |
    Dans ma petite ville (2500 habitants) en pleine cambrousse picarde, la médiathèque est fréquentée par des séniors (livres à gros caractères) par des écoliers avec leurs professeurs
    une fois par semaine au moins (environs 300 emprunteurs de livres qu’ils lisent ou ne lisent pas) et par les ados et préados dès la sortie des classes pour jouer sur les 7 écrans ouverts sur internet mais sous contrôle de la bibliothécaire et de l’informaticien municipal qui a fermé quelques accès « inappropriés ». Il y a une médiathèque de ce type dans tous les cantons ruraux des environs. Elles sont malheureusement fermées pendant 4 semaines par an justement quand les écoliers et collégiens sont en vacances et n’ont pas d’autres occupations. Le problème est que la médiathèque ne peut être ouverte au public que si deux personnes s’y trouvent et que ces employées ont droit aussi à des vacances et à leurs dimanches. Il reste le bénévolat et ses incertitudes !

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    • Martine L

      Martine L

      04 mars 2018 à 20:04 |
      S'il y a bien un piège grandissant dans nos sociétés âgées et éduquées, c'est celui du bénévolat auquel correspond dans les représentations un peu éloignées des réalités, la dame de la bibli qui reçoit votre retour et enregistre votre choix. Facile comme emploi en bibliothèque, pense-t-on – trop rapidement, évidemment. Les masters de métiers du livre et de la documentation ne sont pas à la portée de tout le monde. Alors, campant sur cette soi disant possibilité, hardi les retraités en mal de « retraite active », et mères de familles bourgeoises s'ennuyant au logis. C'est ainsi que sous prétexte de la démographie et du « désir », on se retrouve en partance pour un bon tiers d'emplois tout bénef. Nos gouvernants ne seront pas contre. .. et pourraient trouver là la source de jouvence en remplacement de x fonctionnaires gloutons de fonds publics. Je connais une ville du sud moyenne et très touristique, où la gestion de leur bibliothèque municipale est - uniquement - dans les mains de bénévoles. Mais, dira-t-on, ce sont des emplois assez peu qualifiés encadrés par des personnels techniques. Ne serait-il pas préférable d'en confier la tâche à des emplois aidés ? Des gens en reconversion, des emplois étudiants à la fois formateurs et un peu rémunérés. En période de bas emploi, tout plutôt qu' un travail bénévole à la place d'un possible travail rémunéré. C'est le dessin de toute une société qui se cache, derrière.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    03 mars 2018 à 13:04 |
    Toute bibliothèque – en particulier, les grandes ! – est un dédale, quelque chose de labyrinthique, que décrit bien Umberto Eco dans « Le nom de la rose ». L’émotion – quasi érotique – du toucher d’un livre rare et parcheminé, je l’ai éprouvée moi aussi, comme le héros du livre, Guillaume de Baskerville.
    Mais sans doute faut-il distinguer les bibliothèques universitaires, dédiées aux étudiants et aux chercheurs – celles-ci ne sont pas désertées – des bibliothèques municipales, conçues pour le grand public. Chaque fois que j’ai visité l’une de ces dernières, j’ai toujours été frappé par le moule sociologique des lecteurs qui la fréquentaient : non point les classes « populaires » auxquelles ces lieux de culture sont prioritairement destinés, mais des bobos, aux revenus largement suffisants pour s’acheter des livres, mais qui – radinerie oblige – préférent le caractère gratuit du service public. Dommage pour les libraires dont la survie est souvent menacée…

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    • martineL

      martineL

      03 mars 2018 à 15:47 |
      Dans le paradoxe que vous citez – bobos fortunés / service public « détourné », on peut voir – justement, cette « crainte », ce respect craintif, du livre chez les catégories dites populaires. Je peux à l'appui citer une petite anecdote : j'ai accouché quelques jours après la parution de notre premier livre, JL et moi, «  la Corrèze d'autrefois » ; cela faisait un « petit bruit » dans notre Landernau, car « nous étions publiés ». « L’œuvre » était posée sur le lit de la fraîchement accouchée, quand passa une femme de ménage, bourrue et peu causante et qui me tançait chaque jour, pour le désordre de ma chambre. Elle s'enquiert de la chose – c'est vous qui avez écrit ce livre !!! ( d'un coup, j'avais une identité), et, moi, modeste ( ou faussement modeste ?) de lui répliquer – enfin, ce n'est pas une thèse !! et elle – ah quand même ( la thèse étant sans doute associée au nombre de pages), et, puis : vous permettez que je revienne le voir quand je me serai lavé les mains ? Et le livre a fait le tour du service, et nous trois, JL, Cédric et moi, sommes devenus des stars ! Avec la réputation qui va avec – elle a écrit un livre... c'était, faut-il le dire avant Internet et les réseaux sociaux, ailleurs !!

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