De l’influence de la lecture sur les comportements de la bourgeoisie

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 06 avril 2013. dans La une, Culture

De l’influence de la lecture sur les comportements de la bourgeoisie

Les bourgeois de ma génération auront vécu dans le souvenir d’une époque que nous n’avons bien connue que par la littérature. Ce sont les livres, les romans en particulier, bien plus que les souvenirs qu’ont pu nous transmettre nos grands-parents, qui ont donné un fond de légitimité à cette nostalgie.

La peinture, la musique et surtout le cinéma nous ont permis de composer, autour de ce passé que nous situons de façon assez vague avant la guerre de 14, des atmosphères visuelles et sonores qui ont étayé notre imaginaire sans doute au prix d’anachronismes. Du côté de chez Swann comme Le grand Meaulnes sont publiés en 1913 mais se réfèrent à des périodes antérieures mal déterminées.

Notre fascination pour cette préhistoire de nos temps modernes ne nous met pas à l’abri d’idéalisations naïves voire de contresens. Ainsi, les jeunes filles en fleurs de Proust qui papillonnent sur les planches de Balbec, les robes à crinolines ou à tournures et les ombrelles peintes par Monet ou Renoir évoquent des cotonnades et des soieries claires et fleuries dont s’inspirent les costumes du film de Bertrand Tavernier Un dimanche à la campagne, délicieusement nostalgique d’un passé recomposé. Mais chez mes amis brocanteurs qui vident les quelques vieux greniers de province encore inviolés, on trouve surtout d’austères robes noires parées de dentelles aussi funèbres que les colliers de jais que portaient nos arrière-grands-mères dès leur premier deuil.

Sous prétexte de dénoncer l’insouciance, la veulerie ou le cynisme des possédants de l’ordre ancien, les somptueux films en costume de Visconti tirés d’œuvres littéraires, du Guépard à L’innocent, magnifient paradoxalement un art de vivre décadent dont l’écho peut se faire encore entendre sous le marteau des commissaires priseurs qui, à Drouot ou dans les salles des ventes de sous-préfectures, en dispersent les fastes défraîchis. Le cours de ces antiquités, en particulier du mobilier, s’effondre progressivement mettant les services de porcelaine et l’argenterie à la portée des bobos sentimentaux lesquels renoncent finalement à ces tentations aristocratiques parce que « ça ne va pas au lave-vaisselle ». Nos belles armoires de mariage, normandes ou lorraines, aux ornements finement ciselés dans le merisier ambré ou monumentalement sculptées dans le chêne éternel, se désolent dans les garde-meubles, ne trouvant acquéreurs ni chez les Américains qui en pincent pour le rustique taillé à la serpe, ni chez les Orientaux qui ne prisent que moulures et dorures.

Pourtant, dans de belles résidences secondaires coûteusement chauffées au fuel et par de vives flambées dans les cheminées de marbre remises en service, dans quelques vieilles demeures de province qui disposent encore de chambres d’amis aux murs tendus de toile de Jouy, une moyenne élite cultivée entretient encore la flamme d’une convivialité innocemment imitée de « l’ancien temps ». On y reçoit pour des week-end prolongés, pour de courtes vacances, des amis d’enfance récemment retrouvés, des collègues de travail (interdiction de parler boulot), des cousins de passage auxquels on est fier d’exhiber la dernière bergère Louis XV authentiquement fin dix-neuvième dénichée dans un vide-grenier, la nature morte aux pivoines rose pâle pâmées (cadre d’époque) ou une de ces chinoiseries Napoléon III en carton bouilli noir ou rouge sang-de-bœuf qui étaient la spécialité de Pont-à-Mousson. Dans les plus raffinées de ces maisons bourgeoises, on dîne sur des nappes damassées et monogrammées, dans des assiettes de porcelaine de Sèvres ou de Limoges. Les couverts, s’ils sont rarement au même chiffre que la nappe et les serviettes amidonnées, sont de métal argenté (poinçon carré) et les verres sont soufflés s’ils ne sont pas de cristal. Comme ces fragiles ustensiles, virtuels biens de famille, demandent des soins particuliers et puisqu’il n’est plus question de s’assurer les services d’un personnel de maison que des scrupules moraux et des charges sociales rendent inaccessibles, tous les convives, après le tajine d’agneau aux pruneaux, le bourgueil et le tiramisu, se retrouvent à la cuisine pour la vaisselle collective ; les messieurs plongent et les dames essuient et rangent. Puis on bâille devant un feu mourant en buvant de la verveine ou un vieil armagnac et certains fumant quasi clandestinement une cigarette dont la cheminée est censée aspirer les effluves prohibés.

Les jeunes enfants qui doivent provisoirement renoncer à leurs consoles de jeux pour subir les joies compassées de ces courtes villégiatures, ignorant leur lointaine filiation avec Sophie Rostopchine, figurent à leur insu d’improbables réincarnations des Petites filles modèles ou d’Un bon petit diable, et doivent à ce titre se taire et ne pas poser leurs coudes sur la table. Eux qui n’auront pas lu La recherche sinon en condensé sur leurs liseuses numériques, eux qui, dans les métropoles où les appelleront de chaotiques carrières de diplômés, s’estimeront heureux de trouver des logements offrant un rapport habitabilité/prix équivalant à celui d’un camping-car, se souviendront-ils de ces mœurs avec une émotion intacte ou un agacement exacerbé par la perspective d’avoir bientôt à gérer la liquidation de tout ce bric-à-brac de meubles, de bibelots et d’antiquités en tout genre qui sera leur héritage ? Pour eux les référents culturels évocateurs d’un passé révolu seront La guerre des étoiles, Facebook ou peut-être les exploits des navigateurs solitaires. Se souviendront-ils avec nostalgie de nos roseraies, de nos parcs et de nos gazons quand l’eau coûtera le prix actuel du pétrole, de nos entrecôtes au barbecue et de nos salades de fruits devant leurs bols d’aliments survitaminés ? Nous maudiront-ils de leur avoir légué notre incurie et les dégâts collatéraux de nos rêves insouciants d’un paradis qui n’a jamais existé ?

Nos propres parents ont bien rêvé d’un monde meilleur, d’une paix universelle, d’un concert harmonieux des nations qu’ils ont été incapables d’orchestrer. Est-ce pour oublier leur échec que nous lisons Scott Fitzgerald, Valérie Larbaud, Katherine Mansfield ou plus proche de nous, la grande, la merveilleuse Colette dont toute l’œuvre traduit dans une langue d’une perfection intemporelle un bonheur de vivre qui se nourrit du goût indistinct pour les beautés de la nature et de la culture ? Colette qui a élevé l’art de vivre au rang des beaux-arts sans jamais lui sacrifier, ni sa liberté de femme, ni une œuvre littéraire dont la portée dépasse de beaucoup le charme des nostalgies que le lecteur actuel peut y trouver.

C’est d’ailleurs sous l’éclairage difracté par le prisme d’œuvres aussi riches que l’on peut interroger cette affection pour un passé forclos qui peut être taxée d’affectation, voire de conservatisme. S’agit-il de maintenir des traditions ou de redonner une vie à des objets qui le mériteraient par leur perfection esthétique ? On peut supposer que les contraintes qu’imposent le respect de ces traditions et la conservation de ces objets, cirer des meubles, amidonner du linge, astiquer des cuivres ou de l’argenterie, battre des tapis, laver à l’évier la porcelaine ou les cristaux, cuisiner, pâtisser, composer des menus, dresser des couverts, sont autant de tâches qui loin d’être les corvées de jadis nous permettent de nous évader de notre quotidien guetté par le stress de la rentabilité. Mais s’en tenir là serait omettre la portée humaine de la convivialité qu’organisent et entourent ces relectures collectives du passé. Or cette convivialité ne s’exerce pas uniquement à l’endroit des amis que nous convions à partager nos loisirs selon un mode partiellement désuet mais aussi à l’égard de ces personnages de la littérature, ces ancêtres fictifs auxquels nous rendons ainsi les honneurs plutôt qu’aux véritables aïeux de nos modestes arbres généalogiques. Nous ne prétendons certes pas recevoir la duchesse de Guermantes mais nous serions flattés que Sido ou l’espiègle Gigi se sentissent à l’aise chez nous et aimassent y goûter nos confitures ou nos tartes aux fruits du jardin. Nous pourrions même leur faire déguster les recettes que Colette ne se prive pas de détailler dans ses livres. On resterait ainsi en famille. Nos vraies familles…

La grand-mère du narrateur lisait et relisait les Mémoires de Madame de Beausergent et les lettres de Madame de Sévigné, à travers lesquelles elle cultivait sans doute une nostalgie pour un âge d’or qu’elle n’avait pas pu connaître. Eût-elle vécu sous Louis XIV comme la pseudo marquise et véritable épistolière ou au dix-huitième siècle comme la mémorialiste imaginée par Proust, elle n’aurait pas côtoyé le monde de ces grandes dames de la plus haute aristocratie et d’ailleurs, rien dans son caractère n’indique qu’elle eût apprécié leur train de vie et leurs obligations mondaines. Mais elle avait besoin de ces livres pour ne pas être elle-même un personnage fictif. Les livres auxquels nous sommes le plus attachés nous ouvrent des horizons qui bornent nos rêves lointains et contribuent ainsi à déterminer, sans que nous en prenions toujours conscience, certaines de nos actions parmi les plus paradoxales mais sans doute les plus indispensables à notre bonheur.

Quel tribut phantasmatique nos enfants payeront-il à un passé qu’ils n’auront pas connu ? Comment leur aspiration à une liberté irrationnelle, à une fantaisie aussi étrange que nos incohérences nostalgiques, se manifestera-t-elle dans leur propre art de vivre qui risque d’être un art de survivre ? Nous l’ignorons d’autant plus que nous sommes incapables d’imaginer un monde où il sera peut-être également impossible de rencontrer un lecteur de Gigi, du Blé en herbe ou de Julie de Carneilhan que des Mémoires de Madame de Beausergent.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (3)

  • Bernard Péchon Pignero

    Bernard Péchon Pignero

    10 avril 2013 à 08:53 |
    Cher Jean François Vincent, j'espère que cette réponse sera publiée. C'est la troisième fois que j'essaye de la faire passer mais sans doute n'ai-je pas bien lu les lettres déformées qui servent apparemment de filtre ( ???) encore une invention du diable pour faciliter le dialogue entre internautes !!!
    Je voulais vous dire que ce que j'ai cherché à exprimer, c'est que l'anamnèse joue par procuration puisque pour moi qui n'ai connu ni duchesses du Faubourg Saint-Honoré, ni bals à Palerme, j'ai une véritable nostalgie de Combray et du salon d'Oriane de Guermantes ou de l'Italie de Lampedusa. Pour ce qui est des années 60 que j'ai connues, je suis moins ému par Amélie Poulain que par Jacques Demy ou par Agnès Varda ce qui me fait dire que le génie de l'artiste, du recréateur de ces mondes oubliés y est pour beaucoup dans la puissance de l'anamnèse. Je ne crois pas que vous me contredirez sur ce point.

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  • Sabine Aussenac

    Sabine Aussenac

    07 avril 2013 à 22:08 |
    Merci infiniment pour cette superbe réflexion sur les chiasmes impossibles et ces étranges temps modernes...
    Souvent, moi aussi, je me suis couché(e) de bonne heure, me rêvant à tantôt à Combray, tantôt aux Feuillantines. Mes étés, je les passais aux Sablonnières, tandis que je déménage encore tous mes "Rouge et or", née Rostopchine à jamais...
    Et je tente, avec plus ou moins de bonheur, de raconter cela à mes enfants, mes élèves, me demandant comment l'éparpillement du net saura nourrir leurs imaginaires, quelles seront leurs passerelles, leurs madeleines...
    http://www.oasisdesartistes.com/modules/newbbex/viewtopic.php?viewmode=thread&topic_id=82531&forum=2

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    07 avril 2013 à 10:31 |
    Merci, cher Bernard, de ces considérations à la fois littéraires et sociétales. J’aimerais soumettre à votre sagacité une tentative d’analyse de cet amour pour un « passé forclos ». Un point commun relie l’œuvre de Proust et les films de Visconti : il ne s’agit, en effet, pas d’un âge d’or, au sens classique du terme, d’une u-topie, d’un nulle part , de quelque chose qui n’a jamais existé : il s’agit, au contraire, d’une anamnèse, d’une remémoration de quelque chose que l’on a connu, mais que la distance dans le temps et la nostalgie ont transformé en une merveille phantasmée, un peu comme dans la métaphore utilisée par Stendhal pour décrire l’objet amoureux : une simple brindille plongée dans une mine de sel devient une prodigieuse sculpture de cristal !...
    Le jeune Proust a connu des salons et des personnages comme ceux des Guermantes et des Verdurin. Le jeune Visconti a vu des bals comme celui du Guépard, il a connu l’époque qui sert de cadre à ses films. Plus près de nous, l’extraordinaire succès du film, le fabuleux destin d’Amélie Poulain, tient à ce qu’il ressuscite un passé que nous avons connu : la France des années 50-60 (Amélie Poulain, sans le dire, est une reconstitution historique), une France des années d’enfance, une société – loin d’être idéale pourtant – mais idéalisée par le souvenir – « l’édifice immense du souvenir », comme disait Proust. Ce passé forclos, c’est la magie de l’enfance ressuscitée, à l’instar la fête étrange du Grand Meaulnes

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