Faut-il brûler Millet ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 07 septembre 2012. dans La une, Actualité, Culture, Société

Faut-il brûler Millet ?

 

Recension du livre de Richard Millet : De l’antiracisme comme terreur littéraire, Paris 2012.

Et d’abord, pourquoi une recension de Richard Millet ? Dès la première page, la messe est dite : « il n’y a pas plus de racisme en France qu’il n’y a de fruits d’or dans les branche des arbres » ; dénégation du racisme, classique chez ceux qui, ne voulant pas voir le racisme en eux-mêmes, refusent de le discerner chez les autres… Pourtant, le nombre des propos xénophobes de ce petit livre est tel qu’on pourrait en faire un florilège, une anthologie. Citons au hasard : les Roms, « peuple évidemment inassimilable », l’immigration ? « innombrable, incompatible, généralement hostile et finalement destructrice (…) une colonisation inverse ». La palme revenant à la dénonciation de cet état d’esprit qui « fait qu’un “sans-papiers” est un “citoyen”, un Noir un Blanc, un animal un humain, un enfant un adulte »… A la limite, on en arriverait à deux groupes d’éléments sinon équivalents, du moins analogues, les uns dans leur supériorité, les autres dans leur infériorité : citoyens, blancs, humains, adultes, d’un côté ; sans-papiers, noirs, animaux, enfants, de l’autre.

Oui, pourquoi une recension de ce qui n’est, après tout, qu’un pamphlet délibérément provocateur dont le but principal est de permettre à l’auteur de se poser en victime d’un « terrorisme » médiatico-littéraire ? Parce qu’il y a, au milieu d’un océan d’outrances nauséabondes, quelques interrogations dérangeantes. Millet dénonce ainsi l’amalgame qui assimile racisme et racialisme. Le racisme, c’est une hiérarchisation des « races » fondée sur leur prétendue inégalité. Le racialisme, c’est simplement la croyance dans l’existence de « races ». Croire qu’il existe des races, c’est déjà du racisme ! Il faut ainsi supprimer le mot « race » de la constitution (qui, au demeurant, affirme « l’égalité des races »), car la présence de ce mot fait d’elle une constitution racialiste, donc raciste. Il faudrait, par la même occasion, supprimer ou interdire tout le vocabulaire « racialiste » d’une anthropologie « chromatique » : blanc, noir, « asiatique » (sous-entendu jaune). Un certain « antiracialime » voit le racisme partout, dont acte. Le problème, c’est que l’auteur maitrise mal sa propre terminologie : page 53, il évoque la « terreur racialiste » de ses adversaires. La terreur racialiste, ce serait, au contraire, celle que ferait régner ceux qui divisent l’humanité en races, autrement dit, des gens comme lui !

Autre passage qui interpelle, le tout premier paragraphe du livre. Il mérite d’être cité intégralement : « ce qu’on appelle littérature, aujourd’hui, et plus largement, la culture, n’est que la face hédoniste d’un nihilisme dont l’antiracisme est la branche terroriste ». Il y aurait donc un rapport, une articulation entre hédonisme et antiracisme. Faux ? Pas si sûr. Et si le culte du moi, qui s’est tellement développé depuis que Barrès en avait dessiné les contours, à la fin du XIXème, avait son corollaire dans un culte d’une humanité différenciée, d’une humanité pétrie de ses différences ? Nier, contester ou même tenter de confiner ces différences dans les limites du raisonnable serait attentatoire au moi tout puissant. L’antiracisme, au sens large, au-delà de la revendication égalitaire, est, en effet, le vecteur d’une sacralisation de « différences » (ethniques, religieuses, linguistiques, voire d’orientation sexuelle) dont la mise en cause – assimilée au racisme – nourrit ainsi un certain narcissisme différentialiste : je ne puis être moi que si je me distingue. L’altérité devenant par là même le fondement de l’identité de chacun. Je suis parce que je suis autre ! Renversement paradoxal des grands systèmes philosophiques – tant religieux que laïcs – qui considèrent l’humanité comme un tout unitaire et indivisible.

Alors, brûler Millet ? L’autodafé de ses écrits serait un martyr dont il rêve en secret. Il faut prendre la peine de le lire : dans l’erreur aussi, il peut y avoir des germes de vérité.

 

Jean-François Vincent

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (3)

  • Ariana Strauss

    Ariana Strauss

    09 septembre 2012 à 09:23 |
    Bonjour Jean-François,

    A la lecture de votre synthèse, deux pensées me viennent. Tout d'abord qu'il faut évidemment lire ce livre pour se faire une idée par soi-même de l'étendue du problème et ensuite que le sujet n'en finit pas, Millet ou non.
    Je souhaite surtout rebondir et souligner votre fin d'intervention, me gardant de me prononcer sur les propos effectivement nauséabonds, immondes même, de Millet (je pense à l’affaire Breivik) puisque pas lu moi-même, en ce que vous soulevez l'imbrication d'éléments de vérité dans l'argumentaire de cet individu.
    Sur ce point précis, il me semble que dans absolument toute prise de position idéologique il n'y a pas d'absolue contre-vérité et c'est bien là ce qui noue le problème de manière générale. D’une perspective religieuse, je pourrais poser que le Diable est connu pour sa "Beauté", ses tentations du reste.
    Pour demeurer cependant sur la vue sociologique, je crois pour ma part que c'est la nature de l'idéologie elle-même qui est dangereuse dans sa problématique.
    Millet ou un autre, quel qu'il soit, trouvera toujours de quoi étayer ses théories, ses idées en puisant dans des éléments de vérité. Car la vérité ne se résume pas à des faits bruts.
    Le problème ne réside pas tant dans les faits que dans la lecture, l'interprétation qu'on leur donne : c'est ici qu'intervient ce que je désigne "idéologie".
    Je ne pense pas que les grands dictateurs ou autres tortionnaires du 20ème siècle aient procédé autrement que de nourrir des contre-vérités à partir de factualité détournée.
    Cela même si entendu qu’une fois au pouvoir, pour certains, à savoir les meilleurs d'entre eux à ce jeu, il s'agit ensuite d'organiser "le" mensonge de masse, ceci faisant appel à d’autres dimensions encore..
    Le vrai problème de la vulgarisation et de l’impact de ses prises de position étant que le peuple a réellement besoin de son opium.
    Or, en ces temps, pour vous d'individualisme, pour moi de surconsommation ou boulimie mentale©, c'est-à-dire processus d'évidement du sens permanent par oscillation faux plein/vrai vide par régurgitation et remplissage en boucle infinie, où trouver son opium, "sa came" en clair quand on n'a pas les moyens de l'acheter?
    Millet est j’imagine plus à plaindre d’un point de vue humain qu’autre chose.
    Voyez-vous, je suis de plus en plus persuadée au regard de l’évolution/dévolution du monde dans son architectonie économique et donc sociale actuelle, que ces excès, ses extrémismes n’y survivront pas. Je ne crois pas qu’à (très) long terme ces idéologies résistent au "Tout Technique"..
    Aussi, je me demande aussi s’il ne s’agit pas là, lorsque nous sommes confrontés à ces voyous de la pensée, des derniers soubresauts de la bête.
    Parce que voyez-vous aussi Jean-François, Richard Millet, comme nous tous, mourra. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il rendra « l’âme », la mienne n’est pas assez charitable pour considérer qu’il en soit doté, mais au bout du compte, une fois trépassé, de cet individu qu’est-ce qu’il nous restera ?
    Rien bien entendu.
    Alors à votre question d'intitulé, non ne le, brûlons pas, attendons simplement le moment de l'incinérer.
    Si j'étais encore croyante, je penserais sans aucun doute qu'il aurait de bonnes chances une fois expiré d'obtenir sa dose de combustible. :-)

    Me reste à vous remercier de cette lecture qui m’a incitée à réagir modérément.
    Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que vous lisant l’envie de vous commenter me prend. Voilà que c’est chose faite.

    Cordialement.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      09 septembre 2012 à 19:22 |
      Millet, en lui-même, est insignifiant, vous avez raison. Que restera-t-il de lui? Pas grand chose. Il faut prendre Millet pour ce qu'il est : un symptôme, symptôme du racisme décomplexé qui désormais n'hésite plus à s'afficher, mais également symptôme d'une diabolisation - vous parlez du diable et de sa beauté - aussi hystérique qu'inefficace, qui suscite en lui une jouissance sado-maso. Millet, en définitive, est le symbole de l'échec de l'antiracisme, qui non seulement n'a pas contenu la bête immonde, mais l'a nourri par des attitudes - religieuses! - d'anathèmes et d'excommunication.

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  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    08 septembre 2012 à 16:20 |
    Vous faîtes bien, JF, d'utiliser cette image du bûcher pour ce «  cher » Millet ! Cette engeance , on le sait, ayant elle même la mise à feu facile, pour les œuvres des autres, quand ce n'est pas pour les gens eux mêmes. Quelqu'un dans FB où s'agitait, récemment un débat, a dit : un fasciste, c'est un fasciste ; certes, mais, un écrivain de l'espèce de Millet, c'est un écrivain... et de faire tourner l'argumentaire : l'œuvre et l'homme ; la poule et l'œuf... et Celine, et Brasillach, et la plume qui tue bien autant que les balles.
    Ce qui est gênant avec Millet – en dehors du coup de pub de l'éditeur, et sans doute de l'auteur, c'est ce qui est dit en contre-ut : «  je suis, l'écrivain le plus détesté de France »... Cette jouissance, presqu'enfantine dans la ( fausse) plainte, qu'on entend, du reste, dans pas mal de ses livres ; ce topo du martyr ; si c'était un gamin, ce serait la gifle assurée, avec cet intellectuel - là, on est tenté de lui indiquer un psy... en Limousin, on dit d'un jambon raté, qu'il a mal été pendu...

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