Gros-câlin, Romain Gary : au Théâtre Le Poche avec Jean-Quentin Châtelain

Ecrit par Valérie Debieux le 10 janvier 2015. dans La une, Culture

Gros-câlin, Romain Gary : au Théâtre Le Poche avec Jean-Quentin Châtelain

« Je vais entrer ici dans le vif du sujet, sans autre forme de procès. L’Assistant, au Jardin d’Acclimatation, qui s’intéresse aux pythons, m’avait dit :

– Je vous encourage fermement à continuer, Cousin. Mettez tout cela par écrit, sans rien cacher, car rien n’est plus émouvant que l’expérience vécue et l’observation directe. Evitez surtout toute littérature, car le sujet en vaut la peine ».

M. Cousin, employé de bureau, œuvrant comme statisticien, ramène à Paris, à son retour d’un voyage organisé en Côte-d’Ivoire, un python pour lequel il a éprouvé, sitôt exhibé, « une amitié immédiate, un élan chaud et spontané, une sorte de mutualité ». Le sujet est là, présenté à vif. Un acteur, seul sur scène, pieds nus, vêtu d’une djellaba sombre, se promenant au milieu de quelques objets mobiliers, raconte sa vie. Sans bruit, ni éclats. Avec bonhomie et avec douceur. Avec intelligence et raffinement.

Se côtoient en autant d’anneaux sa vie en appartement avec Gros-Câlin, sa vie au bureau avec ses collègues, sa relation platonique avec Mlle Dreyfus, « une collègue de bureau qui travaille au même étage, en mini-jupe », sa vie solitaire entre le bureau et son appartement :

« Une autre fois, dans le même ordre de choses, j’ai pris à la porte de Vanves un wagon qui s’est trouvé être vide, sauf un monsieur tout seul dans un coin. J’ai immédiatement vu qu’il était assis seul dans le wagon et je suis allé bien sûr m’asseoir à côté de lui. Nous sommes restés ainsi un moment et il s’est établi entre nous une certaine gêne. Il y avait de la place partout ailleurs alors c’était une situation humainement difficile. Je sentais qu’encore une seconde et on allait changer de place tous les deux mais je m’accrochais, parce que c’était ça dans toute son horreur. Je dis “ça” pour me faire comprendre. Alors il fit quelque chose de très beau et très simple pour me mettre à l’aise. Il sortit son portefeuille et il prit à l’intérieur des photographies. Et il me les fit voir une à une, comme on montre des familles d’êtres qui vous sont chers pour faire connaissance.

– Ça, c’est une vache que j’ai achetée la semaine dernière. Une Jersey. Et ça, c’est une truie, trois cents kilos. Hein ?

– Ils sont très beaux, dis-je […]. Vous faites de l’élevage ?

– Non, c’est comme ça, dit-il. J’aime la nature.

Heureusement que j’étais arrivé parce qu’on s’était tout dit et qu’on avait atteint un point dans les confidences où il allait être très difficile d’aller plus loin et au-delà à cause des embouteillages intérieurs ».

Avec ses phrases courtes et longues, ses mots imagés et imaginés, tendres et vrais, empreints de classicisme et d’exotisme, d’humour, de dérision, de candeur et de profondeur, jalonnés çà et là de références historiques « dans un but d’orientation […] », le texte de Romain Gary alias Émile Ajar, remarquablement mis en scène par Bérangère Bonvoisin et magistralement interprété par Jean-Quentin Châtelain, emmène le lecteur dans les sinuosités et les enlacements du langage. Le spectateur suit, inlassablement, du cœur et des yeux, l’acteur se mouvoir sur scène, jongler avec les mots, mettant ici un accent particulier, donnant là un rythme distinct. Le tout avec justesse et sobriété. Un merveilleux moment d’émotion et un immense bravo à deux talents exceptionnels que sont Bérangère Bonvoisin et Jean-Quentin Châtelain.

A propos de l'auteur

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.