Histoires interactives : oeuvres en duo et en écho

Ecrit par Nadia Agsous le 19 mai 2012. dans La une, Arts graphiques, Culture

Histoires interactives : oeuvres en duo et en écho

 

Après avoir célébré « la Commune » au printemps 2011, un groupe d’artistes issus des Ateliers de Ménilmontant, des ateliers d’artistes de Belleville, d’Artistes à la Bastille et du Génie de la Bastille, Français et Algériens, se mobilisent autour d’une exposition collective afin de rendre hommage au cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie. Initié et porté par Christine Pastor, plasticienne, cet événement artistique aura lieu au centre culturel algérien à Paris. Il sera structuré en deux phases : Interactivité I : Œuvres en Duo, du 06 au 23 juin 2012 et Interactivité II : Œuvres en écho, du 27 juin au 13 juillet 2012 .

Christine Pastor et Zouhir Boudjema, plasticiens, nous proposent de découvrir Histoiresinteractives, événement culturel dont l’objectif principal vise à « transformer le champ de bataille en champ de création ».

 

Quelle estlagenèsedecetteexpositionquiapourobjetl’indépendancedel’Algérie ?

Christine Pastor : Ce projet fait suite aux expositions organisées dans le XXe arrondissement de Paris autour du cinquantenaire de la Commune de Paris au printemps 2011. Et comme en 2012 l’Algérie s’apprêtait à célébrer le cinquantenaire de son indépendance, j’ai eu l’idée de consacrer une exposition collective à cet événement historique.

J’ai conçu le projet avec l’aide de Mireille Weinland. Puis nous l’avons proposé à d’autres artistes, Algériens et Français, d’horizons divers dans le but d’expérimenter sur une même toile l’enrichissement de deux cultures. C’est à la mi-octobre 2011 que ce projet est devenu collectif. A la fin novembre 2011, un appel à écriture a été lancé afin que les artistes s’inspirent des textes pour créer des œuvres spécifiques.

Cette exposition repose sur l’interaction de l’écriture et de l’Histoire. Elle s’inscrit dans le cadre d’une dynamique collective et favorise la création en duo et à partir de textes d’auteurs reconnus et de témoignages.

 

Quelles sontlesraisonsquiontprésidéauchoixdelacélébrationducinquantenairedel’indépendancedel’Algérie ?

 

Zouhir Boudjema : Parler artistiquement de l’Algérie m’a sensibilisé naturellement. L’idée de l’indépendance est très belle et noble car elle a permis au peuple algérien de se libérer du joug colonial. Cependant, c’est une période que nous ne connaissons pas très bien et qui suscite bien des interrogations. Ma participation à cette exposition poursuit deux objectifs. D’une part, célébrer l’indépendance de mon pays. Et d’autre part, la questionner, car l’Algérie post-indépendante se cherche encore.

 

Christine Pastor: Toute la construction de ce projet part de l’Algérie. Je suis habitée par cette histoire. Et l’occasion m’était donnée pour organiser une exposition sur l’indépendance de ce pays. Je souhaitais me positionner artistiquement. L’indépendance est de mon point de vue un état naturel. Cette exposition est une prise de position contre le colonialisme.

 

Quel estlesenssymboliqueduterme « interactivité »danslecadredevotreprojet ?

 

Zouhir Boudjema: la notion d’interactivité évoque l’échange, le partage et la complémentarité qui sont l’essence même de notre projet. Ce terme présente un double intérêt. Si on accepte de partager un espace avec l’autre, c’est déjà une performance car il y a une culture de tolérance qui doit s’imposer. Accepter l’autre, c’est être en harmonie avec cette personne. Le second aspect a un lien avec mon histoire personnelle. Lorsque Christine m’a parlé de ses parents qui ont vécu en Algérie, cela m’a rappelé les histoires de partage avec nos voisins pieds-noirs que mes parents m’ont racontées. Ils s’échangeaient des plats, des gâteaux… Ils partageaient une histoire humaine.

Ce travail en interactivité est quelque part un défi. C’est une forme de performance car en réalisant le projet, on essaye de se connaître. Mais travailler collectivement est très complexe car il faut ménager les egos et les sensibilités.

 

L’un desaxesdel’expositionconcernelacréationenduoàpartirdetextes.Enquoiconsistecettedémarche ?Comments’est-elledérouléepourvousconcrètement ?

 

Christine Pastor : Le premier duo a été réalisé avec Zouhir. Au début, chacun peignait sur sa toile pour ensuite la céder à l’autre. Cette démarche s’est avérée particulièrement difficile à réaliser. C’est pourquoi nous avons modifié notre approche pour peindre chacun à notre tour sur la même toile. Il y avait des moments de silence car nous avions besoin de concentration. Le travail en duo aiguise notre regard et oblige à l’écoute de l’autre. C’est une expérience qui a modifié en profondeur mon acte de créer. L’échange était très intéressant.

 

Zouhir Boudjema : On travaillait et on se posait des questions. C’était très perplexe car il n’y a pas plus intimiste qu’un peintre face à sa toile. Travailler à deux sur la même toile c’est un peu comme si on intègre dans ton intimité une autre émotion pour partager le geste, la couleur… C’est comme si on peint avec quatre mains au lieu de deux. C’est une gymnastique un peu kafkaïenne. Et d’ailleurs, au début je me posais des questions sur la faisabilité et l’utilité de ce travail en duo.

Quand on peignait ensemble, Christine parlait en même temps. C’était un peu perturbant mais cette attitude m’a permis de mieux la connaître.

Mon expérience avec Mireille était complètement différente. Elle peint en silence et des fois je me demandais si elle était présente.

 

Comment cetravailenduovient-ilfaireéchoauthèmedel’indépendancedel’Algérie ?

 

Christine Pastor : Le groupe d’artistes impliqué dans ce projet à vocation artistique est motivé par l’histoire. En tant qu’enfant de pieds-noirs, née en Algérie, je suis très en colère contre la colonisation et les membres de ma famille et leur manque de philosophie éthique à l’égard de l’autre. Ce qui est grotesque, c’est que les autorités coloniales ont fait venir des Espagnols, des Italiens… en leur disant que l’Algérie était leur pays. En travaillant avec des algériens, j’ai pris conscience qu’ils sont en colère contre leurs dirigeants car l’indépendance n’a pas toujours donné des résultats escomptés.

 

Zouhir Boudjema : Ma colère est double. Je suis né à l’indépendance. Je me pose des questions sur cette France dont je porte un héritage culturel car, très tôt, je me suis exprimé en langue française et me suis imprégné de cette culture. Cependant, je me demande pourquoi la France refuse de reconnaître ses crimes de guerre en Algérie coloniale. Je suis également en colère contre l’Algérie car au moment de l’indépendance, il y a eu un tas d’événements dont on ne connaît ni les tenants ni les aboutissants. La France et l’Algérie ont en quelque sorte abandonné le peuple algérien.

 

Comment cettedémarchededuos’inscrit-elledansl’espritdepartageetd’acceptationdel’autre,prônéedanslecadredecetteexposition ?

 

Zouhir Boudjema : L’acte de peindre est synonyme de paix, de partage et d’humanité. Chaque artiste porte en lui cette humanité. Quand on est avec l’autre, quelle que soit son origine ou ses appartenances, l’essentiel est le partage des émotions. L’art facilite la communication et le dialogue. C’est le moyen par lequel on peut appréhender l’Histoire de manière pacifique. L’art encourage l’esprit d’ouverture et l’acceptation de l’autre. La forme artistique est subjective. Elle ne pose pas les questions de manière directe. La peinture s’appréhende principalement par les couleurs et par les émotions.

 

Christine Pastor : Lorsqu’on a commencé à peindre en duo, nous n’avions pas d’idée préconçue du résultat. Ce qui était important, c’était de vivre l’expérience émotionnellement. La création en duo est différente selon la personne. Avec Zouhir, comme j’étais l’ancienne colonisatrice, j’ai accueilli ce qu’il demandait sans mettre de limites. En peignant avec d’autres personnes, Français notamment, j’ai pris conscience que j’avais également mes propres limites.

Lorsque j’ai travaillé sur le collage avec Abdelkader, j’étais en grande difficulté car il fallait que je peigne à partir de personnages et de textes qu’il collait sur la toile. Au début, il a été difficile d’allier collage et peinture abstraite.

 

Quels sontlesobjectifsquevouspoursuivezàtraverscettemanifestation ?

 

Christine Pastor : Notre objectif principal est de nous retrouver collectivement au cœur d’un espace commun pour rendre hommage à la fin d’une guerre.

Le cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie est de mon point de vue le moment opportun pour organiser un événement artistique qui célèbre l’Algérie et la fin du colonialisme. Nous aspirons à être entendus par la France et par l’Algérie. Notre souhait est que cette exposition continue à être vue en France et qu’elle soit accueillie en Algérie. Parallèlement à l’exposition, deux vidéastes ont réalisé une vidéo qui sera en quelque sorte la mémoire de notre action en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Notre démarche est innovatrice.

 

 

Zouhir Boudjema est peintre plasticien de la génération d’artistes post-1988. Il est né à Alger en 1962. Il vit et travaille en France depuis 2001. La peinture, l’Installation, la Performance sont ses champs d’action. L’art de Zouhir Boudjema se caractérise par l’utilisation de divers supports (toile, bois et papier) et matériaux (gouache, acrylique et huile). Après avoir expérimenté l’art figuratif, il se verse dans le champ de l’abstrait.

 

Christine Pastor est née en Algérie en 1955 dans une famille d’origine espagnole, installée en Algérie depuis 1860. Elle est artiste peintre et vit à Paris depuis 1995. Sa peinture a été nourrie par son histoire et par celle de l’Algérie. Elle milite artistiquement aujourd’hui, par la peinture et l’écriture, autour de thèmes touchant à la liberté et à la paix. Christine Pastor est à l’origine de l’exposition Histoiresinteractives.

 

Nadia Agsous

 

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Nadia Agsous

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