Jim Harrison, la Terre des hommes

Ecrit par Léon-Marc Levy le 26 janvier 2013. dans La une, Culture

Jim Harrison, la Terre des hommes

Quelle alchimie opaque fabrique le lien secret et indélébile qui se tisse entre un lecteur et l’œuvre d’un écrivain ? Faut-il la chercher dans les espaces de la ressemblance, dans les échos plus ou moins muets qui s’établissent entre les deux êtres qui sont à chaque bout de l’écriture ? Y a-t-il vraiment un statut du « ah imbécile qui crois que je ne suis pas toi ! » de Victor Hugo dans la rencontre parfois vitale d’un lecteur et d’un livre ? Il y a peu je posais la question ici de « qui écrit ? » à propos de Guy De Maupassant. La question consubstantielle en est « Qui lit ? »

Il ne faut pas tenter de répondre à cette interrogation troublante. Il n’y en a sûrement pas, ou trop. Peut-être qu’adolescent, j’ai entendu les terreurs et les dégoûts de Baudelaire parce que j’en éprouvais une part. Peut-être que j’ai avalé London parce qu’il portait une part de mes idéaux. Sûrement ai-je mythifié Fante parce qu’il parle, à chaque ligne, de mes douleurs et de mes joies.

Et pourtant, c’est bien le contraire qui mène et attache à Jim Harrison. C’est sa capacité à m’extraire totalement de mon univers, de mes sentiments, de mes passions, de mes convictions même. Je suis « embarqué » par une sorte de forçage culturel, esthétique, comme une découverte obligée d’un univers qui m’est parfaitement étranger. Le Michigan, le Montana, l’amour des chevaux, la passion de la nature, le goût immodéré du whisky, les grandes amitiés (ou inimitiés) viriles, le sentiment panthéiste d’une nature donatrice : rien a priori dans les livres d’Harrison, ne ressemble à ce qui fonde les sources de ma vie et mes élans. Si ce n’est les livres d’Harrison. Etrange cul-de-sac, fréquent en littérature, que ce « je t’aime, moi non plus » qui s’établit entre l’écrivain et son lecteur. C’est un peu comme la passion des westerns. Je suis bouleversé par un grand John Ford, jusqu’aux larmes souvent, jusqu’à l’enthousiasme toujours. Or quels élans m’animent alors ? Ceux de John Ford : relations viriles, patriotisme, apologie de la famille traditionnelle américaine, imagerie simpliste et manichéenne de l’enfance. A mille lieues de mes racines et de mes valeurs. Enfin, en apparence. Juste un « miracle ». Pour Ford comme pour Jim Harrison, comme pour Jack London, Melville, Bass,  Vargas-Llosa et une myriade d’autres. Un miracle que Franz Kafka a épinglé en une formule magnifique : « la hache qui brise la mer gelée en nous ». Le choc qui fait exploser notre indifférence, fait naître une émotion qu’on ne soupçonnait pas. Harrison me fait découvrir qu’en moi il y a plus que moi. Ou d’autres moi que je ne connaissais pas. Autant Fante me tend un miroir, autant Harrison me tend un tableau où je vois quelqu’un qui ne me ressemble pas et qui n’en est pas moins moi.

Et le lien qui se noue n’est pas moins fort.

Alors je veux comprendre. Essayer.

Jim Harrison est dans la lignée des figures fortes de la littérature (et d’autres formes d’art) américaine : géant hédoniste à la Hemingway, à la Huston, à la Bukowski. Amoureux de gastronomie, de grands vins (français en particulier) et de toutes formes de boissons alcoolisées, de femmes. Le « Gargantua » du Michigan est célèbre pour ses excès en tous genres. « Elle a un cul à déclencher une troisième guerre mondiale ! ». Son écriture est excessive comme lui : cascades de phrases peu ponctuées, discours directs insérés à un rythme dense et inattendu, vocabulaire dru, volontiers violent, toujours collé aux propos du peuple des tavernes : « Lorsque j’ai humé l’odeur de cette carte postale dans le bureau de poste, un vieux chnoque m’a vu faire et il a éclaté de rire. Soi dit en passant, la carte postale ne sentait rien. […] Mon cœur s’est emballé, ma queue a frémi dans mon pantalon. Ma volonté a connu un passage à vide et je suis allé boire un verre dans la taverne surpeuplée. Il y avait là au moins une douzaine de femmes baisables qui buvaient de la bière et disaient des choses aussi inimitables que : « Faut que j’aille pisser » (De Marquette à Vera Cruz. True North). Son monde littéraire, son monde tout court, traverse comme une basse continue l’histoire même de la littérature américaine. L’histoire de ces écritures tricotées a un réel profondément ancré dans des lieux, avec des gens, des paysages, des modes de discours. On y retrouve le Steinbeck de Tortilla Flat, le Fante de Bandini, disons une lignée jusqu’à Selby ou Bret Easton Ellis.

« Ecole du Montana » a-t-on dit, avec l’approximation qu’implique une « école » qui n’en est pas une. Harrison est plutôt du Michigan qui constitue l’épicentre de son œuvre. Le Michigan, avec sa rudesse, ses forêts infinies, sa démesure autour des grands lacs. C’est cette insertion de l’écriture dans un écrin de géographie qui donne à Harrison son irrésistible puissance. Les américains ont une expression pour parler des gens et des genres comme lui : « larger than life », plus grand que la vie, ce qui lui vaut tous les surnoms qu’on lui connaît : le « Grizzly des lettres », « l’Ogre du Montana ».

Et pourtant. Derrière la bourrasque Harrison et ses déluges d’outrances, se tissent une écriture et un univers d’une immense humanité, où chaque personnage est irremplaçable, où les femmes sont d’une force et d’un courage exemplaires devant la vie. Lorsque Harrison parle des femmes c’est toujours pour les dépouiller de leur image factice de « statue de porcelaine ». Elles sont les vraies héroïnes de Dalva, de Légendes d’Automne, celles que les blessures de la vie ne brisent pas, contrairement aux héros masculins si friables derrière leurs vociférations. Ne vous y laissez pas prendre aux rodomontades d’Harrison : « Les Françaises ? Elles ont les plus belles fesses du monde ». Il faut y entendre une tradition de gueulante machiste qui rappelle Faulkner et ses pathétiques aphorismes misogynes (« Les femmes ne sont que des organes génitaux articulés et doués de la faculté de dépenser tout l’argent qu’on possède »). Allez à la découverte d’une de ses dernières héroïnes, Sarah Anitra Holcomb, la « Fille du Fermier. The farmer’s daughter », qui constitue la première nouvelle de son dernier recueil Les Jeux de la Nuit. Un être de force et de lumière qui se débat dans la soif de vengeance qui l’anime depuis le viol qu’elle a subi à l’âge de quinze ans.

Allez à la rencontre de Dalva, éblouissante de richesses intérieures, elle aussi à jamais blessée par un événement de l’adolescence, l’abandon de son propre enfant. Ou à la rencontre de Claire (La Femme aux lucioles / The Woman lit by fire flies) qui fait de la douleur la matière même de sa bonté.

Le thème de la faute, du remords et de la rédemption par l’amour des autres est récurrent chez Harrison. Encore une fois, je vous l’ai dit, nous sommes au cœur du roman a-mé-ri-cain, au cœur plus exactement du roman de l’Amérique, déchirée depuis sa naissance entre l’aspiration puissante aux idéaux les plus nobles (justice, liberté, responsabilité individuelle, fraternité) et les dérapages permanents de son histoire. Ça a enfanté A l’Est d’Eden, Sanctuaire, Cheyenne et mille chefs-d’œuvre qui appartiennent à l’humanité toute entière.

Jim Harrison, la « grande gueule » de la littérature américaine d’aujourd’hui, est le peintre ultime de l’amour des hommes, de la nature, le peintre ultime d’un monde qui mérite encore d’être appelé Terre des hommes.

 

Léon-Marc Levy

A propos de l'auteur

Léon-Marc Levy

Léon-Marc Levy

 

Modérateur

Professeur agrégé de Lettres Modernes

Maîtrise de philosophie

Directeur du magazine "La Cause Littéraire"

Rédacteur en Chef du "920-Revue.fr"

Animateur de "Thème et Texte"

 

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