La grâce, la loi et le peuple : quels fondements pour la légitimité d'un leader en démocratie ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 décembre 2012. dans La une, France, Politique, Culture, Histoire

A propos du livre de Jean-Claude Monod, Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? Politiques du charisme, Paris, Seuil, 2012.

La grâce, la loi et le peuple : quels fondements pour la légitimité d'un leader en démocratie ?

Un mot est revenu à la mode : le charisme. On l’entend, on l’emploie comme argument électoral, sans trop savoir d’où il vient. Ainsi on opposa, lors de la présidentielle, le « charismatique » Sarkozy à Hollande et sa normalité. Certes, la République a le culte des « grands hommes », qu’elle « panthéonise » en guise de reconnaissance, « idée neuve du charisme, nous dit Monod, déliant celui-ci de son mode héroïque ou monarchique ». Retour aux sources : c’est Max Weber qui a réintroduit la notion, à l’époque contemporaine, dans un ouvrage très général, Wirtschaft und Gesellschaft, économie et société, paru, à titre posthume, dans les années 20. Weber décrit, en effet, « une certaine qualité d’une personnalité individuelle, en vertu de laquelle elle est revêtue d’une aura extraordinaire et douée de pouvoirs surnaturels ou surhumains ». Pour qu’un chef de cette nature apparaisse, il faut, selon Weber, une « ungewöhnliche Situation », une situation extraordinaire, qui suscite chez lui une « vocation » (Berufung), à l’origine d’une « mission » (Sendung), dont l’objet est une « annonce » (Verkundigung). Weber distingue, par conséquent, un tel chef aux « Berufspolitiker ohne Beruf », les politiciens professionnels sans vocation véritable : jeu de mots à partir de l’allemand « Beruf », signifiant aussi bien le métier que ce à quoi on est « appelé », du verbe « rufen ».

Pente dangereuse, que Monod perçoit parfaitement. Dans le contexte des années 30, le charisme wébérien conduira Carl Schmitt, philosophe du droit aux sympathies nazies, à célébrer le « Führertum » ou le « Führerprinzip », la « chefferie » ou le « principe du chef », tentative maladroite de théoriser la domination d’un seul homme.

Ce qu’on oublie trop souvent, c’est la nature religieuse du Charisme, grâce (« charis ») accordée par les dieux. Idem dans le Nouveau Testament. Saint Paul y parle des différents « charismata » dévolus aux chrétiens (1 Cor 12) : « il y a certes une diversité de dons (« charismata ») spirituels, mais le même Esprit, diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur ». Il s’agit, en réalité, d’un don venu d’en haut ; nulle nomination juridiquement encadrée, nul compte à rendre à qui que ce soit si ce n’est à Dieu Lui-même. Se dessine donc ainsi un conflit entre la loi et le charisme : celui-ci est a-nomique, voire anti-nomique. Monod voit bien que la doctrine qui ferait de celui que seule sa « grâce » légitime, un chef, contredit le fondement même de la démocratie, ce que les anglais nomment « the rule of law » : « l’idée même d’un règne du droit est aujourd’hui contestée par les critiques les plus virulentes des démocraties représentatives, parlementaires et libérales, tenues pour un leurre ». Monod en convient lui-même : « la démocratie est une relativisation du charisme ». Alors quoi ? Quelle solution pour concilier l’inconciliable ? Monod imagine, en conclusion, une sorte de charisme « pluriel », diffusé dans le plus grand nombre : « une autre ligne de progrès est celle qui voit la reconnaissance de la circulation du charisme et la rupture avec toute idée de charisme unique ».

La faille principale du livre de Monod se situe dans son occultation de LA question qui fonde toute réflexion de philosophie politique : la source de la légitimité. Monod l’aborde mais indirectement : pour lui, comme pour Rousseau, le souverain, c’est le peuple, c’est lui et lui seul qui donne au chef le droit de le gouverner. Sa « grâce » n’est qu’un épiphénomène sans valeur constitutionnelle. D’où hiatus difficilement surmontable.

La théorie politique des monarchies hellénistiques, dans l’antiquité, pourrait peut-être aider à y voir plus clair. Les diadoques qui se partagèrent l’empire d’Alexandre étaient des monarques absolus ; ils disposaient d’un « anupeuthunos arché », littéralement d’un pouvoir qui n’a de comptes à rendre à personne, « theoklitoi », élus, appelés par les dieux, ils incarnaient physiquement la loi : « nomos empsychos », stricto sensu la loi faite âme (psyché). Caricature du « charisme » dictatorial dira-t-on ? Eh bien non ! C’est tout le contraire. Antigone Gonatas, roi de Macédoine admoneste ainsi son fils : « ne sais-tu pas, mon fils, que notre royaume (basileia) est une “endochos douleia”, un esclavage honorable ». L’esclavage en question est un esclavage par rapport aux lois, « nomois douleia » : le roi, l’aimé de dieux, le chef charismatique par excellence, est un esclave ! Il sert les lois. Depuis Platon, qui est le véritable auteur de cette théorie, « on doit s’enorgueillir d’être l’esclave des lois, c’est-à-dire de servir les dieux » (Lois, IV, 715d). La différence entre le souverain juste et le tyran, c’est que le second est un hors-la-loi, un sans loi. Platon proposera d’ailleurs au tyran Denys de Syracuse, qu’il conseille, se « placer sous la domination des lois reines ». Et pour cause : les « nomoi » sont d’origine divine, elles proviennent de ce « kosmos noeton », ce monde des idées dont le démiurge s’est servi pour créer le monde. Le souverain hellénistique, charisme ou pas, doit, s’il veut régner dans la justice, se soumettre aux lois : en fait, c’est elles qui règnent ! et de manière « despotique », « nomoi despozein ! »

Telle est la source philosophique et historique de la très britannique « rule of the law ». Transposée en droit français, on parlera plutôt du « bloc de constitutionnalité » que constituent, dans le préambule de constitution de 58, les déclarations de droits de 1789 et 1946 : principes inviolables qui s’imposent à tout gouvernement et à tout leader si charismatique soit-il. En démocratie, le souverain est certes le peuple ; mais, comme dans l’antiquité, ce souverain doit se soumettre aux lois fondamentales, garantes de l’intégrité physique et morale des personnes.

Au VIIIème siècle, la célèbre querelle des images opposa les iconoclastes, les briseurs d’icônes, aux iconodoules, les « esclaves » des icônes. Trop de charisme rend « nomoclaste », briseur de lois. Les démocrates, eux, se doivent de demeurer – et avec fierté – des « nomodoules ».

 

Jean-François Vincent

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (5)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    11 décembre 2012 à 13:05 |
    J'ai eu connaissance de ce livre de Jean-Claude Monod (paru en 2012), par le biais d'un de mes anciens élèves (sans doute le plus brillant que j'ai eu à connaître), qui fut - en son temps - d'abord agrégé de philosophie, puis agrégé d' Histoire. Et nous avons eu un court échange à ce propos. Donc, merci à vous pour la présentation critique que vous faites de cet ouvrage (que je n'ai pas encore lu), tournant autour de cette question très actuelle du "charisme" et du "chef" en démocratie (voir Sarkozy par rapport à Hollande, notamment, lors des Présidentielles de 2012 - comme vous le rappelez).
    Tout ce qui vient de Max Weber me semble être la base : pour le chef charismatique, "une aura extraordinaire", une "situation extraordinaire", donc une "vocation", voire une "mission". De même pour ce qui est dit des caractères dangereux de ces éléments : avec, effectivement, l'exemple de la dérive nazie - à laquelle je pensais - du philosophe Carl Schmitt dans les années 1930.
    Les questions que vous posez ensuite me semblent fort intéressantes : le "Principe du chef", pourquoi ? Et "la nature religieuse du charisme", dîtes-vous ? "Un don venu d'en haut"... Je rappellerai ici l'onction d'origine de la future monarchie absolue "de droit divin" en France, sous l'Ancien Régime. Nous serions donc, bien évidemment, "à l'opposé de la démocratie". Et de citer "The rule of Law", pour les Anglais. J'y ajouterai la "Magna Carta" (de 1215), et la "Common Law". Enfin, encore une bonne question : quelle est la source de la légitimité ?
    Mais, c'est lorsque vous remontez dans l'Antiquité hellénistique que je m'éloignerai de vous. Le chef (prince ou roi) aurait été un "esclave", car il devait servir les "lois", donc indirectement servir "les dieux" ! Vous êtes ici dans le prolongement de ce qu'avaient été les "tyrannies" de la Grèce archaïque et classique, même si elles représentèrent - à Athènes notamment - une étape vers la démocratie. "Esclaves" des lois, peut-être, mais à condition qu'elles soient écrites : d'où nos Constitutions et nos États de droit(s) contemporains... ! Les lois ne ressortent pas seulement du "monde des idées". Mais, nous nous retrouvons, bien sûr, avec vos allusions à 1958, par rapport à 1789 et 1946 : "idées", certes, mais documents écrits (auxquels on peut donc se référer). De Gaulle, dans ce contexte, comment le voyez-vous ? "Souverain" représentant le "peuple" (premier "souverain"...) ou "chef" avant tout ? Enfin, tout à fait d'accord avec vous en ce qui concerne vos dernières lignes. Pensons aussi, cela dit, aux aspects "modernes" de la question posée par Monod : avec le rôle des médias, tout particulièrement, dans la présentation "charismatique" d'un chef d’État potentiel...

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      12 décembre 2012 à 06:53 |
      Le passage de la IVème à la Vème République constitue un chef-d’œuvre de légalisme joint à un monument d’hypocrisie. Tout, en effet, s’est déroulé conformément aux mécanismes prévus par la constitution de 1946 : de Gaulle, nommé président du conseil par René Coty, se fait investir par la chambre des députés et propose la tenue d’un référendum sur de nouvelles institutions. « Noble esclavage » par rapport aux lois ? Non ! Massu était là avec ses parachutistes. Si la procédure « institutionnelle » n’avait pas marché, ils seraient passés à l’action…
      Le prétendu « charisme » de de Gaulle vient de son rôle historique, en 1940. « L’homme qui a dit non », qui a « incarné » la France – « Gallia empsychos » ?! – à un moment crucial de son histoire. En fait, on sait très bien que de Gaulle fut l’homme qui a dit « oui »….Aux Anglais ! Ceux-ci cherchaient à constituer un gouvernement français en exil, sur le modèle des « Polonais libres », qui furent froidement abandonnés, pour des raisons de haute politique, en 1945. Ils abordèrent d’abord Georges Mandel, un gros poisson du personnel politique de la IIIème République, plusieurs fois ministre et hostile à Pétain ; c’est lui qu’ils auraient aimé mettre à la tête de la « France libre ». Il refusa. Faute de merles, on se rabat sur les grives. Il y avait ainsi ce petit général, récemment nommé secrétaire d’état à la guerre par Paul Reynaud, Rastignac de la IIIème République, qui faisait antichambre dans les ministères en vue de faire de la politique. Certes, ce n’était pas, lui, un gros poisson, mais c’était un membre du gouvernement sortant. Sans Reynaud, il n’y aurait pas eu de Gaulle, « charisme » ou pas : jamais les Anglais ne se seraient adressés à un général lambda pour diriger leur « France libre. »
      Quant aux monarques hellénistiques, ce furent, vous avez raison, des dictateurs, mais des dictateurs qui respectaient une apparence de légalité, des « de Gaulle » ?

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      • Jean-Luc Lamouché

        Jean-Luc Lamouché

        12 décembre 2012 à 22:42 |
        A propos des monarques hellénistiques essentiellement - car sur le Général de Gaulle, pour développer mon propos, il me faudrait écrire une nouvelle chronique -, comment dire qu'ils "respectaient une apparence de légalité", puisqu'il ne peut y avoir, à mon avis, de véritable "légalité" sans des lois écrites et des constitutions ? C'était là le point fondamental de mon désaccord avec vous. Juste un mot tout de même sur de Gaulle : il est vrai que l'opération "Résurrection" était prête à être lancée au cas où, mais le fait est qu'elle ne l'a pas été... Donc, de facto, le Général a bien respecté cette "légalité" dont vous parlez. Forcément, je vous l'accorde, car à cette époque il y avait des documents écrits à respecter : en l'occurrence, avant tout, les principes de 1789 et ceux liés à la Constitution de 1946. De Gaulle ne les a pas violés... ! Cela dit, effectivement, qu'aurait-il fait si une coalition politique efficace s'était vraiment opposée à son retour au pouvoir en 1958 ? Cette question n'a pas de réponse... Mais, pour moi, on ne peut pas considérer le Général comme un "dictateur"... ! En tout cas, si c'était le cas, beaucoup moins que ne le furent les monarques hellénistiques...

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        • Jean-François Vincent

          Jean-François Vincent

          14 décembre 2012 à 03:19 |
          Dans la Grèce antique, une loi n’a pas besoin d’être écrite pour exister ! Les « agraphoi nomoi », les lois non écrites voulues par les dieux, et qui, pour Platon, équivalent aux « idées » dont se sert le Démiurge pour créer ont infiniment plus de force que ce que nous appelons « lois », toutes écrites qu’elles soient ! C’est évidemment à ces « agraphoi nomoi » que se réfère Antigone Gonatas quand il parle à son fils. D’ailleurs le caractère « scripturaire » d’une constitution est une garantie dérisoire de son éventuelle pérennité : la France en est déjà à sa cinquième constitution ! La Grande Bretagne, dont la constitution est non écrite – mais bien réelle à la fois juridiquement et politiquement – elle, n’en a jamais changé…

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  • Martine L

    Martine L

    02 décembre 2012 à 09:57 |
    Sujet passionnant, et remarquablement construit avec ce qu'il faut de jalons historiques ! livre alléchant ! peut-il y avoir un " projet collectif" sans chef[e], au féminin, moins ! et, ceci, même en démocratie - qui fonctionne ,s'entend ! notre époque si malmenée le décline à l'envi : interrogations sans fin autour du charisme de F Hollande, dès le tournant des Primaires ; battage autour de la sinistre madone bleu marine, etc ... la montée des Populismes rime avec homme providentiel, délégation de " tout" pouvoir, par des peuples aux abois... votre texte est de toutes nos interrogations ; les plus urgentes...

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