La montée des eaux

Ecrit par Christian Massé le 29 septembre 2012. dans Monde, La une, Politique, Culture, Littérature

récit de Charles C. Mann, traduit de l’anglais par Martin Pigeon, éditions Allia, 2009, 63 pages, 3 €

La montée des eaux

Changzhou : une ville du sud de la Chine. Avant le Grand Bond en avant, des flancs de montagnes furent déboisés par des troupes de paysans pour alimenter des fourneaux primitifs destinés à produire de l’acier. Les champs furent empoisonnés. Lors de la Révolution culturelle, des usines de textile proliférèrent, rejetant de grandes quantités de teintures, encres, agents blanchissants et détergents dans les eaux des canaux de Changzhou. On creusa des puits. Les nappes phréatiques baissèrent considérablement. La ville décide de confier la gestion de son eau devenue toute noire, à Veolia.

Veolia (ancienne Compagnie Générale des Eaux) : un chiffre d’affaires annuel de 38 milliards de dollars. L’entreprise opère depuis un bâtiment de style néo-classique parisien à quelques pas de… l’Arc de Triomphe. Elle approvisionne 108 millions de personnes en eau dans 57 pays, dont la Chine. Veolia considère que l’eau est un don de Dieu, mais qu’il a oublié de poser les tuyaux ! Elle rappelle ce qu’écrivait Le Point en 2005 : on vit sur Terre en 2005 avec la même quantité d’eau qu’en 1900, alors que la population a quadruplé ! Mais ce qui est problématique pour l’humanité peut être bon pour les affaires : les revenus de Veolia ont progressé de 12% en 2006. Qu’est-ce que Veolia ? Une entreprise privée… au service de l’eau. Quatre missions lui incombent : purifier l’eau qui entre dans le système, l’acheminer dans les foyers et les entreprises, assainir l’eau qui sort de ces mêmes foyers et entreprises et entretenir le réseau de canalisations, de pompes et de stations. Son argument est simpliste : si l’eau se fait rare, augmentez-en le prix ! Laissez faire la loi de l’offre et de la demande ! Si les consommateurs veulent que leur eau soit abondante et propre, augmentez-là encore. Or, avec cette pratique économique, les résultats sont bien différents. Dans de nombreuses villes de régions les plus pauvres du monde, les consommateurs se sont révoltés. Ce fut le cas en Uruguay, au Ghana, en Inde, en Malaisie, aux Philippines et en Afrique du Sud, où ils déferlèrent dans les rues des villes concernées. Les « mass-médias » noyèrent l’évènement.

Dans le monde d’aujourd’hui, une personne sur trois n’a pas accès à l’eau, parce qu’elle n’est pas potable, qu’elle est hors de prix, ou qu’il n’y en a pas ! Chaque jour, plus d’enfants meurent du fait d’une eau contaminée que du fait du VIH/SIDA, du paludisme ou de la guerre ! D’ici 2020, l’Afrique, le Moyen-Orient, presque toute l’Amérique du Sud et Centrale, ainsi que l’Asie, n’auront plus assez d’eau ou seront incapables de la payer. Et le réchauffement climatique, évident, n’explique pas tout. La tendance mondiale générale est basique : l’eau est propriété collective, son utilisation gratuite… Résultat : le gaspillage est énorme : les villes ne réparent pas les fuites d’eau, tout comme les propriétaires, les agriculteurs irriguent trop facilement, les industriels pensent qu’ils peuvent polluer comme ils l’entendent. Partout dans le monde, les systèmes d’eau municipaux sont sous pression en raison de la croissance accélérée des populations urbaines.

Liuzhou, autre ville chinoise. Entourée de zones industrielles clôturées où s’entassent… 1000 usines, qui fabriquent des moteurs de voitures, des plats préparés, des écrans LCD, des objets de plastique pour les cuisines françaises et américaines. Liuzhou est au bord de la rivière Liu. Les riverains osent le dire : l’eau est noire comme de la sauce soja ! La ville a fait appel à Veolia. Des tuyaux de plastique de quelques centimètres de largeur munis de robinet gris sont apparus ça et là. Si l’eau est meilleure, il faut quand même la faire bouillir comme avant, et elle coûte deux fois plus cher. Pour rénover ses égouts, Liuzhou a emprunté 100 millions de dollars à la Banque mondiale et a signé un contrat avec Veolia de… trente ans.Les habitants en ont pris conscience : notre eau est contrôlée par des étrangers ! Oh, mon Dieu !

Changzhou. Wu tente de laver son linge dans un bras nauséabond du Yang Tsé. Elle est désespérée. Le gouvernement avait attribué la ferme familiale à une usine chimique, et avait donné un travail à son mari avant de le mettre à la porte pour incompétence. Depuis, il est sans emploi. Entre-temps, l’usine a pollué l’eau du puits, et obligé la famille à utiliser un tuyau provenant de la ville. Comme ils n’ont pas de travail, ils ne peuvent payer leurs factures d’eau. Elle sait que le service de l’eau est géré par une entreprise étrangère bénie par le gouvernement communiste et que les prix vont encore augmenter. Plus de 1500 kms de tuyaux ont été posés par Veolia pour une ville de Chine, quelque part dans le Nord… L’eau ? C’est bon pour les riches, dit-elle un peu résignée ! Rien n’arrête la soif de Veolia, dès lors que le gouvernement pékinois s’en lave les mains.

 

Christian Massé

A propos de l'auteur

Christian Massé

Christian Massé

Christian Massé, la soixantaine approchant, vit installé en Touraine depuis 1990, après dix huit années passées à Paris. Marié, père de cinq enfants.
A publié sous le pseudonyme de Julien Viaud :


Les inconditionnelles, recueil de poèmes auto-édités, 1984, épuisé.
Les Genêts, saga, éd. Les Lettres Libres, Paris, 1986, épuisé.
Les Rocs et les cendres, récit, éd. Denis Jeanson, Tours, 1995, épuisé.


A publié sous son patronyme :


Entre noir à Jean-Jaurès, éd. Denis Jeanson, 1997.
Le Drôle-au-diable, récit, éd. Le Temps des Cerises, Paris, 2001.
La mesure du temps, anthologie, éd. Denis Jeanson, 2004, épuisé.
La Loire dans tous ses ébats, nouvelle ligérienne, éd. Le Petit Pavé, Brissac, 2007.
La dernière nuit de Josepha, roman, éd; Le Temps des Cerises, 2008.
Les troubadours dans la ville, ouvrage collectif (? De la plume à la dague ?, nouvelle de CM) édité par le Cercle des Porte-Plumes et les éd. Le Manuscrit, 2010


A paraître au 1er semestre 2011:


Les quinze ans du Petit Pavé, anthologie d'auteurs de cet éditeur (? La Loire coule toujours dans mes yeux ?, nouvelle de C.M.), éd. Le Petit pavé
Lettres de Lucien Gerfault à son père, roman épistolaire, éd. Du Cygne.


Collabore aux revues suivantes (et journaux) :


Intrait d'Union (bulletin trimestriel de l'Union des écrivains – que j'ai récemment quittée)
Le Jardin d'Essai (de Simone Balazard)
Plaisir d'écrire (revue autobiographique trimestrielle, Perpignan)
Dialogue et Le Carillon, revues paroissiales mensuelles
La Nouvelle République (quotidien, accessoirement, sous forme de « billets d'humeur »!)
Le café des Arts (bulletin semestriel du Cercle des Porte-Plumes)


A été membre de l'Union des écrivains, pendant 15 ans.
Membre de l'Association des Auteurs et Éditeurs de Touraine, Signature Touraine.
Membre du Cercle des Porte-Plumes (www.porte-plumes.net)
Membre de la Société des Gens de Lettres (depuis fin décembre 2010)

Président de l'Association littéraire La Plume ligérienne (organise des soirées littéraires dans des lieux non institutionnels)

Commentaires (1)

  • Kaba

    Kaba

    06 octobre 2012 à 21:31 |
    En France, de nombreux maires ont concédé le service de l'eau à des compagnies privées parce que le prix de l'eau allait augmenter, pensaient-ils...
    Véolia fait des bénéfices là où la gestion publique accumulait des pertes épongées par le contribuable. Mais les bénéfices de Véolia, qui les abonde ?
    Véolia s'est diversifiée ; après l'eau, les transports urbains et interurbains, les parkings souterrains... Ici encore, une concession de service public par la collectivité locale (commune, agglo ou département). La gestion de ces services par l'entreprise privée est-elle meilleure que par une régie publique ? Sans doute les coûts sont-ils réduits par l'application d'une convention collective moins favorable aux salariés que le statut d'ouvriers de collectivités locales. Mais surtout, la collectivité prend en charge les déficits... et aussi le profit qu'entend retirer Véolia car imagine-t-on l'entreprise privée assumant une gestion à la fois sans risque et sans profit ?

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