Le Hollandisme, un Mendesisme ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 15 septembre 2012. dans France, La une, Politique, Actualité, Culture, Histoire

Le Hollandisme, un Mendesisme ?

Et si François Hollande s’inspirait des idées et des méthodes de Pierre Mendès-France ? On peut se poser légitimement la question, alors que nous nous situons à largement plus de 100 jours de son élection comme Président de la République, le 6 mai 2012.

On commencera par répondre à cette interrogation en insistant sur les différences, puis nous terminerons par les ressemblances, en tentant de fai.re – en conclusion – un bilan provisoire débouchant sur une certaine analyse de la société française dans ses fondements les plus essentiels.

Les différences sautent aux yeux… D’abord, les périodes ne sont pas de la même nature. Sur le plan économique, Pierre Mendès France, qui gouverna la France pendant environ neuf mois, à la charnière des années 1954-1955 (sous la IVème République), avait pu agir dans un contexte de forte croissance (aux environs de 3 à 4% l’an) alors que François Hollande ne peut espérer – au mieux – que 1%, et encore… ! A ce niveau, il y avait donc, à l’époque de Mendès, « du grain à moudre », comme disent les syndicalistes, car il est plus facile – certes – de répartir les richesses dans ce type de contexte que dans celui que nous connaissons, au moins depuis 2008, avec la grande crise qu’on traverse. Donc, François Hollande n’a pas cet atout de la croissance, qui correspondait au cœur de ce que Jean Fourastié avait appelé, en son temps, Les Trente Glorieuses (1945-1973 environ). Bien au contraire, le Président actuel hérite d’une période de « croissance piteuse ».

Sur le plan institutionnel, François Hollande, en tant que Président de la Vème République, dispose de plus de moyens d’action théoriques que n’en avait Mendès France, qui n’était que Président du Conseil, ou Premier Ministre (membre du Parti Radical), d’une République très instable. Voilà donc un atout pour notre nouveau Président, qui, de plus, n’a pas à négocier, contrairement à Mendès France, pour trouver une majorité parlementaire soudée (rappelons que le PS et les radicaux de gauche, etc., ont la majorité absolue à la Chambre, même sans compter leur allié d’Europe Ecologie Les Verts). Puis, François Hollande n’a à faire face ni aux guerres coloniales (Indochine, Algérie), ni à la guerre froide entre monde capitaliste et monde communiste. Enfin, le Président Hollande n’a pas à construire l’Europe, ce qui était le cas de Mendès France, mais à la reconstruire – en tout cas au niveau de la zone euro surtout. Mais, est-ce vraiment, pour lui, plus facile ? Est-ce un « cadeau » ? De la même façon, l’actuel Président doit faire face à la « mondialisation », ce qui n’était pas encore nécessaire à l’époque de Mendès. François Hollande doit donc à la fois protéger les citoyens les plus fragiles par rapport à celle-ci et adapter notre pays sous peine d’un déclin.

Cherchons à présent les ressemblances, qui sont bien plus nombreuses qu’on pourrait le croire à première vue… D’abord et avant tout, il y a le souci de mettre en place une méthode en ce qui concerne l’action gouvernementale : la concertation (notamment entre partenaires sociaux, et en présence des représentants de l’Etat), suivie d’une décision qui tranche en cas de désaccord(s). Mais aussi, autre méthode, l’annonce d’un calendrier (1) : Mendès France le fit pour la paix en Indochine, par exemple, et il allait le faire en Algérie au moment où on le fit chuter (stratégie dite du « saut de mouton », en traitant les problèmes les uns à la suite des autres, avec fermeté, mais sans précipitation). Ensuite, la volonté de justice sociale en agissant essentiellement en faveur des plus défavorisés (2). Puis, beaucoup plus de ressemblances dans l’image profonde des deux hommes qu’on pourrait à première vue le penser, capables d’opiniâtreté – n’en déplaise à certains médias, concernant François Hollande. Ensuite, la volonté de gérer sérieusement l’économie du pays, avec rigueur, mais sans une véritable austérité, en luttant contre les déficits, dans le cadre d’un goût indiscutable pour le service de l’Etat. Enfin, le fait d’avoir face à eux une double opposition potentielle : une de droite, attendue, mais aussi une de gauche (Mendès refusa le soutien du PCF, en pleine guerre froide, rappelons-le, et Hollande est aujourd’hui vivement critiqué par le Front de Gauche).

Si « l’agenda du redressement » annoncé par François Hollande il y a quelques jours est mené à bien, avec la première période de deux ans qui permettrait de faire baisser le chômage et de réduire les déficits, tout en assurant moins d’inégalités, les ressemblances de l’action gouvernementale des deux hommes auront été très importantes, aussi bien sur la méthode que sur les résultats obtenus. Ceci à moins qu’une aggravation de la crise ne fausse tous les calendriers. De plus, s’il y avait échec de François Hollande, comme pour Mendès France qui fut exclu rapidement par une classe politique qui le détestait, cela prouverait une chose fondamentale : l’impossibilité, en France, de mettre en place un vrai socialisme démocratique construit à l’image de ce qui se passe aujourd’hui encore dans les social-démocraties de l’Europe du nord. A savoir la négociation (le plus possible) à la place de l’affrontement systématique, la solidarité à la place du chacun pour soi, et la cohésion sociale à la place d’un patronat et de certains syndicats qui en seraient restés encore à l’époque de la « lutte des classes » pure et dure. Qu’il n’y ait pas de société démocratique sans conflits, c’est une évidence. Mais, une démocratie adulte et stable se doit de les gérer de manière « civilisée », aussi bien du point de vue de l’employeur que de celui de l’employé.

L’échec de l’actuel Président de la République signifierait donc l’impossibilité d’un vrai dialogue social. Mendès France l’avait tenté et ce fut une des raisons pour lesquelles il ne put gouverner longtemps. Rappelez-vous : Mitterrand disait « qu’il faut laisser du temps au temps »… Mais, le problème, c’est qu’il y a malheureusement beaucoup de gens pour qui le mot « attendre » n’est plus audible…

 

(1) Un autre exemple de calendrier fut celui mis en place par le social démocrate Gerhardt Schröder en Allemagne (chancelier de 1998 à 2005, à la tête d’une coalition entre sociaux démocrates et Verts).

(2)  La réforme fiscale, qui va être discutée au niveau parlementaire, sera votée, en principe, d’ici la fin de l’automne 2012.

 

Jean-Luc Lamouché

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (8)

  • Kaba

    Kaba

    14 octobre 2012 à 12:25 |
    A Jean-Luc : la situation économique à laquelle Mendès faisait face n'était pas moins difficile que celle d'aujourd'hui. Certes, la croissance économique était bien plus forte, mais seulement dans un contexte de rattrapage après les dévastations de la guerre, et de déficits publics énormes dus aux guerres post-coloniales - n'oublions pas que de Gaulle en est responsable (pour l'Algérie) et le gaulliste Thierry d'Argenlieu qui fit bombarder le post d'Haïphong pour l'Indochine.
    Par ailleurs, être keynésien, est-ce relancer l'économie par la consommation ? Dans un contexte de faible demande, sans doute... Mais quelles étaient les conditions économiques du temps de Keynes ? J'allais parler d'"économies nationales". Est-ce que relancer la consommation relancera la production dans une économie ouverte ? Que nenni ! Cela fut déjà expérimenté en 1981 et conduisit à "la rigueur" de 1984 ! L'élasticité des importations par rapport aux revenus était supérieure à 1 - ce qui signifie qu'augmenter les revenus de x% générait une augmentation des importations supérieure à x%. Comment ? Par un effet de substitution simplement. BMW n'eut pas à se plaindre de la politique de relance de la consommation du premier gouvernement Mauroy : ses ventes en France augmentèrent de 20% en 1 an !
    Non ! Keynes n'était pas favorable à une augmentation à tout va de la demande. La politique de grands travaux lancée par Roosevelt n'était pas une politique d'augmentation des revenus distribués sans contrepartie : l'Etat fournissait du travail ; du travail productif et non pas occupationnel !

    A Maurice Lévy : Je m'élève contre l'opposition entre l'Europe du Nord et l'Europe du Sud telle qu'on la présente ordinairement. Les Espagnols travaillent plus que les Allemands. Leur problème actuel, c'est que leur économie était trop orientée vers l'immobilier, que les banques ont ouvert d'énormes lignes de crédits pour financer des projets qui ont été interrompus (les soldes ont été immédiatement de 40% ! (Et aujourd'hui ? Je l'ignore !)
    Le mode de vie espagnol est différent du nôtre. Je les envie ; aller au café rencontrer ses amis et d'autres personnes... Il faut partager ces moments-là, même en restant extérieur, pour comprendre combien ils constituent un élément fort de la culture ibérique.

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  • Maurice Lévy

    Maurice Lévy

    22 septembre 2012 à 15:39 |
    Des jugements raisonnables, équilibrés, rassurants … c’est le signe d’une longue maturation politique. Hollande évite les fanfaronnades de son prédécesseur, tout feu tout flamme, en croisière avec les milliardaires et qui, plus est, leur a libéralement distribué quelques douze ou treize milliards …
    L’Europe est en train de se rééquilibrer, la France et l’Allemagne en train de préparer une nouvelle Union européenne entre l’Europe du nord, fort sage et celle du sud, quelque peu déjantée. Le rapprochement Hollande-Merkel était incontournable.

    Merci pour la richesse des arguments développés ci-avant/ M.L.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      23 septembre 2012 à 14:00 |
      Je partage le contenu de votre commentaire, notamment à propos du "rapprochement Hollande-Merkel". Le Président français a obtenu un plan de croissance (sans doute trop limité, mais il existe...), et l'Allemagne, poussée par la BCE (enfin... !)commence à aller en direction (pour l'instant insuffisamment, mais on y viendra...) d'une mutualisation des "dettes souveraines". En échange, la Chancelière allemande a réussi à orienter la France vers une politique de réduction des déficits publics. Le chemin est étroit, mais, à mon avis, c'était le seul possible - comme dans tous les compromis...

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  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    17 septembre 2012 à 10:37 |
    C'est important d'entendre dans la flopée harcelante et grognon actuelle des média , de leur «  infinie impatience » face au calme fleuve ( non, pas tranquille, calme !) du gouvernement et de Hollande ; un son différent.
    Cela ne peut qu'être agréable de voir poser son nom à côté d'une icône, même si, Mendès n'a que très peu gouverné ( différence majeure avec Mitterrand ). Je le vois plus comme une conscience.
    Le calendrier, bien sûr, la méthode, pour sûr : cette façon de suivre le chemin, en mesurant les obstacles, de continuer en gardant la constance ( pour le cap, Hollande s'améliore ces temps ci ), d'inventer des objectifs «  faisables » en odeur de justice , toujours. Ainsi, de cette «  flexibilité » à la Suédoise – donnant/donnant ( Suédoise, et non allemande !!) qui pourrait , via la pratique des «  contrats de gouvernance » nous donner une flexibilité politique, qui, mine de mine, nous aiderait à vivre ces gros temps. Et, là, oui, il y a a un parfum mendésiste.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    15 septembre 2012 à 14:57 |
    Intéressante comparaison (très flatteuse pour Hollande) qui, à ma connaissance, n’avait jamais été tentée jusqu’ici. Certes, l’écart dans le temps réduit parfois l’analyse à de simples conjectures : qu’aurait fait Mendès en période de crise économique? Aurait-il été keynésien (priorité à la relance de la consommation) ou monétariste (priorité à réduction des déficits) ? Il avait été plutôt keynésien lors de son passage au gouvernement du Front Populaire, en 1936, comme sous-secrétaire d’état au trésor ; mais, à l’époque, les états n’étaient pas endettés comme maintenant… Il est clair qu’il existe une vraie ressemblance dans le style : recherche du dialogue, utilisation des méthodes de communication (Mendès avait instauré des « causeries au coin du feu » radiodiffusées, à l’instar de Roosevelt). Mais, me semble-t-il, le caractère, le tempérament des deux hommes est très différent. Mendès était une très forte personnalité, tranchante et ne rechignant pas à aller au conflit. Qu’aurait fait Hollande après Dièn Bièn Phu ? Aurait-il osé prendre l’engagement de régler l’affaire indochinoise en un mois ou, à défaut, de démissionner ? Une audace telle que Raymond Aron la qualifia d’ « ultimatum du vaincu au vainqueur »…L’audace, peut-être est-ce cela qui distingue fondamentalement François Hollande de Pierre Mendès-France.

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    • Martine L

      Martine L

      18 septembre 2012 à 16:57 |
      votre dernière phrase est forte, mais, un brin violente aussi ; il y a derrière de telles formules, le risque toujours à l'affût de la représentation fausse d'un Hollande tergiversant, demeurant dans le flou ; bref, du mou ; le Flambi fade pointant le nez de l'assiette à la fenêtre. Le calme, la pondération, le jeu à plusieurs coups, c'est de l'intelligence politique et pragmatique, bien plus que l'éclat d'une politique ferrailleuse...

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        20 septembre 2012 à 14:53 |
        On a les défauts de ses qualités et les qualités de ses défauts. Mendès aurait été, par exemple, un très mauvais premier secrétaire du PS, incapable de fédérer les multiples courants et sous-courants de ce parti aux tendances centifuges....Il est également possible de combiner l'audace et le calcul : ce fut le cas de Mitterand. C'était, il est vrai, un virtuose de la politique.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      16 septembre 2012 à 16:52 |
      Il est vrai que ce sont les méthodes, et la notion de calendrier (en l'occurrence "d'agenda", pour Hollande), qui se ressemblent le plus. Par ailleurs, reconnaissons à l'actuel Président de la République d'avoir à faire face à une crise économique (absence de croissance) incroyablement difficile à contrecarrer. Ce n'était pas le cas de PMF qui pouvait s'appuyer sur l'expansion économique particulièrement forte de l'après-guerre. Cela dit, il est également évident que la nature même de Mendès était potentiellement plus "autoritaire" que celle de François Hollande. Mais, ce dernier peut aussi nous surprendre pendant son quinquennat ; ne dit-on pas, en effet, qu'il faut "se méfier des eaux qui dorment"... ?

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