Le mystère Kathleen Ferrier

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 30 juin 2012. dans La une, Culture, Musique

Le mystère Kathleen Ferrier

 

Il est d’usage, lorsqu’on cite l’article publié par un ami de le qualifier d’excellent (l’article ou l’ami ou les deux si on ne craint pas les répétitions). Celui que Jean-Luc Lamouché, non moins excellent chroniqueur dans ces colonnes, consacre à Kathleen Ferrier dans Tutti-Magazine, mérite bien ce qualificatif mais je dois en outre lui reconnaître de m’avoir éclairé sur un mystère qui taraudait ma conscience de mélomane.

J’ai toujours eu des réserves quant à l’admiration universelle dont est entouré l’art de Kathleen Ferrier. Soyons plus précis : l’art de la grande contralto n’est pas en cause et, en tout cas, ce n’est pas à un simple mélomane d’en juger quand les plus grands musiciens, interprètes et compositeurs réunis, l’ont célébré comme exceptionnel. Reste la voix et là, mes préventions peuvent éventuellement avoir droit de cité. Je n’aime pas toujours, pas inconditionnellement, si vous préférez, la voix de Kathleen Ferrier. C’est scandaleux, je le sais, mais j’en revendique le droit. Je trouve cette voix somptueuse dans la Rhapsodie pour contralto de Brahms qui est, par ailleurs, un des joyaux de la musique. Je la tiens pour idéale dans le rôle d’Orphée tel que l’a conçu Gluck (quand on a la patience de savourer les très répétitives beautés de cet opéra) mais je n’aime pas Kathleen Ferrier dans Le Chant de la Terre, fût-ce là l’interprétation de référence absolue.

Je dois d’ailleurs avouer que j’aime encore moins Julius Patzak, ce qu’on me pardonnera peut-être. Mais en fait, je dois confesser que je n’aime pas Le Chant de la Terre ce qui ne va pas arranger mon cas. Je m’empresse toutefois de dire que je suis un fan de Mahler, que je connais bien son œuvre, sa démarche musicale et sa vie pour avoir lu, disques à l’appui, attentivement et passionnément, les trois mille huit cents pages qu’Henry-Louis de la Grange a consacrées à ce compositeur phare de la musique postromantique. Le Chant de la Terre m’a toujours paru être une bizarrerie un peu ratée dans l’œuvre de Mahler. Passons ; ce n’est pas là mon sujet.

Revenons à la voix de la grande Kathleen et essayons de condenser la façon dont je la ressens : je la trouve parfaitement belle mais elle me fait mal. Elle me fait mal parce qu’elle est souvent au bord du sanglot, ajoutant au lyrisme de la musique une dramatisation qui serait, non pas le fait de l’interprétation toujours sobre de la cantatrice, mais serait inhérente au grain, à la texture même de sa voix.

Or, ce que suggère avec beaucoup de tact l’article de (l’excellent) Jean-Luc Lamouché, c’est le rapport entre cette voix et la mort de Kathleen Ferrier à l’âge de quarante et un ans. Je le cite pour ne pas le trahir : du « … timbre immédiatement reconnaissable de Kathleen Ferrier… », Jean-Luc Lamouché note : « Grave, profond et empreint d’une certaine tristesse, il révèle à n’en pas douter une importante faille personnelle ». En lisant cette remarque soudain évidente, me revient à l’esprit une discussion que j’avais eue jadis avec un ami musicien professionnel qui trouvait dans la musique de Mahler quelque chose de morbide qui la lui rendait difficilement supportable. On peut effectivement relever chez Mahler une imprégnation étrange des thèmes de la mort que l’on associe souvent à sa destinée pathétique. C’est oublier que les Kindertotenlieder et la tragique sixième symphonie sont antérieurs à la mort de sa fille Maria et à la révélation de la maladie incurable qui devait l’emporter à l’âge de cinquante ans.

La faille personnelle dont parle J.L. Lamouché à propos du timbre de Kathleen Ferrier ne pourrait-elle pas tout aussi bien qualifier le « timbre » de la musique de Mahler, autrement dit les harmonies qui lui sont naturelles, le mode mineur de ses plus grandes compositions (deuxième, troisième, cinquième, septième symphonies et tant de lieder), en somme, le son mahlérien lui aussi immédiatement reconnaissable ?

Mahler est mort en 1911, il n’a pas connu la fin du monde qu’a été la Grande Guerre et encore moins le drame absolu qu’a été la Deuxième Guerre mondiale. Il était peu concerné par la judéité mais a souffert toute sa vie de l’antisémitisme qui dut lui faire renoncer à son poste de directeur de l’Opéra de Vienne et qui devait plus tard faire interdire sa musique par les nazis. Or, à mon sens, aucune musique du vingtième siècle ne fait mieux écho à la blessure profonde que ces deux guerres ont irrémédiablement infligé à l’homme moderne. Métamorphoses de son rival et ami Richard Strauss a magnifiquement dressé le constat de la faillite de la civilisation occidentale mais cinquante ans plus tôt, il me semble que Mahler en avait déjà porté la prémonition dans le secret le plus intime de son art.

Est-ce cette même blessure qui altère (au sens musical) le timbre de Kathleen Ferrier ? Est-ce la prémonition de sa mort prochaine, la sournoise progression de la maladie, ou bien l’horreur de la guerre durant laquelle elle a connu l’apogée de sa carrière ? Pourtant, Kathleen Ferrier, nous dit Jean-Luc Lamouché, était une jeune femme pleine de gaîté et de fantaisie. La voix serait-elle donc soumise à des lois qui échappent à la raison ? Garderait-elle à leur insu, chez les plus grands artistes, la trace des malédictions que l’humanité semble s’acharner à porter contre elle-même ?

Le mystère se double de la façon dont chaque voix est entendue par chaque auditeur, de l’écho qu’elle trouve en lui, des réminiscences qu’elle évoque, des harmoniques inconscientes qu’elle fait vibrer. Celle de Kathleen Ferrier est certainement une des plus profondément incarnées. Elle est de celles qui vous invitent d’emblée à une communion intime, parfois à la limite de l’impudeur, avec l’interprète. Voix à la fois naturelle et suprêmement maîtrisée, voix profondément pathétique qui exige une attention totale, une adhésion active au discours musical qu’elle porte.

Faut-il espérer enfin éclairer cet autre mystère qui réside dans  l’incomparable privilège d’entendre encore cette voix, soixante ans après qu’elle s’est tue, et d’en éprouver la profonde et sublime tristesse dans lesRückert-Lieder, composés par Mahler il y a cent dix ans ? Comme si cette musique et son interprète idéale renaissaient pour nous à l’instant…

 

Bernard Péchon-Pignero

 

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (1)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    01 juillet 2012 à 16:53 |
    Il me faut d'abord remercier Bernard Péchon-Pignero pour son indulgence à l'égard de ma critique, publiée sur le site de "Tutti-magazine", à propos de la contralto britannique Kathleen Ferrier (dont nous célébrons cette année le centenaire de la naissance). Ma grande fierté serait d'avoir un tout petit peu contribué à éclairer ce qu'il appelle, dans sa belle chronique, ce qui reste, pour lui - et sans doute pour d'autres mélomanes -, "un mystère".
    Oui, "un mystère", car il nous explique qu'il n'aime pas toujours cette grande voix, malgré - par exemple - ses interprétations de la "Rhapsodie pour contralto" de Brahms, ou son incarnation du rôle d'Orphée (celui de Gluck). Il dit "avouer" ne pas aimer Kathleen Ferrier dans "Le Chant de la Terre", et même cette partition de Mahler en elle-même : "une bizarrerie un peu ratée". Pourtant, il aime et connaît bien Mahler (ayant lu Henri-Louis de la Grange). Il ajoute que la voix de Ferrier lui "fait mal", par sa "dramatisation", "inhérente au grain, à la texture même de sa voix".
    Mais alors, que lui dire, à cet ami ? D'abord qu'on a bien le droit de ne pas aimer une voix ou de ne pas se sentir à l'aise dans une musique. Ensuite, et plus globalement, je voudrais lui dire une fois encore que j'ai toujours senti, chez Kathleen, cette "importante faille personnelle", traduisant, à mon avis, une certaine forme de mal être annonçant sa mort précoce (en 1953, à l'âge de 41 ans). Selon moi, il y a ainsi des artistes météoriques qui portent en eux(en elles) tellement d'émotions rentrées qu'ils(elles) s'y consument !
    Pour ce qui concerne le fait qu'il y aurait "quelque chose de morbide" dans la musique de Mahler (voir sa célèbre, mais courte, entrevue avec Freud), cela me semble relativement vrai - à l'instar de la plupart des romantiques et des postromantiques de tradition germanique. Mahler, lui aussi, mourut d'ailleurs assez jeune (à 51 ans). Oui, le "mode mineur" (avant la polytonalité, chez lui, plus tard)). Oui, Mahler et la "prémonition" des catastrophes du XXe siècle (guerres mondiales, etc.). Peut-on parler de prophéties artistiques mahlériennes ? L'art peut-il parfois être prophétique, telles la Pythie de Delphes et la Sibylle de Cumes, dans l'Antiquité gréco-romaine ?

    Lien vers la critique de Jean-Luc Lamouché sur Tutti magazine : http://www.tutti-magazine.fr/test/detail/Kathleen-Ferrier-Diane-Perelsztejn-fr/

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