Le Sermon sur la chute de Rome

Ecrit par Etienne ORSINI le 15 septembre 2012. dans La une, Culture, Littérature

Jérôme Ferrari, Actes Sud, Arles, août 2012, 202 pages

Le Sermon sur la chute de Rome

De cette Rome-là, ne subsiste pour tout vestige qu’une photo jaunie. L’image date de 1918 et représente les cinq frères et sœurs de Marcel posant avec leur mère dans la cour de l’école du village. Sa vie durant, Marcel méditera sur les mystères de l’existence devant ce cliché pris peu avant sa naissance, et dans lequel il ne percevra qu’un reflet de sa propre absence…

… Quelques décennies plus tard, Matthieu, son petit-fils, se met en tête de fuir Paris, où les caprices du destin l’ont fait naître, pour aller passer au village, chez les parents de son ami Libero, tous ses congés scolaires. Plus tard encore, quand le bar du village se retrouve sans gérant après plusieurs expériences désastreuses, c’est immédiatement que les deux camarades, devenus étudiants en philosophie, délaissent la Sorbonne, Leibniz et Augustin pour proposer avec succès leurs services à la propriétaire de l’établissement.

Leur belle candeur les rend très vite vulnérables aux conseils de mauvais amis. Le bar recrute des filles particulièrement entreprenantes et les affaires fleurissent. Imperceptiblement, Matthieu qui continue d’idéaliser l’existence villageoise, change, au grand dam de sa famille et en particulier de sa sœur, Aurélie. Il découche de la maison de famille, s’achète un pistolet pour se prémunir d’un braquage, ne dédaigne pas les petits verres de whisky et demeure insensible à la maladie et au décès de son père… Lorsque Libero prend conscience de la situation et enjoint son ami à tout laisser en plan, il est trop tard : les événements se déchaînent contre eux. Les yeux de Matthieu en ont-ils été pour autant dessillés ?

Avec ce roman court et dense, Jérôme Ferrari signe un livre d’une grande cohérence où il est question d’identité, de retour aux sources, de tentative de fuite du destin et bien entendu d’écroulement de mondes. Cohérente, cette tragédie romanesque l’est ne serait-ce que par une certaine unité de lieu. Le bar dans tout ce qu’il a de plus trivial et de plus sordide cristallise toute la vie villageoise. Aucune description de paysages corses dans ce livre. On n’y aperçoit pas même une ruelle. On passe de la maison familiale au bar ou à l’appartement transformé en lupanar qui se trouve au-dessus ; ou encore à l’église, à deux reprises et pour des occasions particulièrement réjouissantes : l’office du jeudi saint et les funérailles de Jacques, le père de Marcel ! L’extérieur et la lumière, c’est en Afrique qu’on les trouve, dans ce coin perdu dont Marcel devient administrateur sitôt après la guerre. La Corse ne se quitte pas facilement comme l’apprennent à leurs dépens Matthieu et Libero, incapables de monter dans un avion à l’aéroport d’Ajaccio.

Jérôme Ferrari avait déjà exploré cet univers de comptoir dans son roman Dans le secret (Actes Sud) en montrant comment le bar pouvait être le théâtre de la déchéance et de la fin des illusions. Il va ici beaucoup plus loin : la figure de Saint Augustin dont les phrases du Sermon sont placées avant chaque chapitre paraît étrangement décalée mais si justement invoquée. Les paroles de l’évêque d’Hippone résonnent avec acuité comme autant d’avertissements à ceux qui, à l’instar de Matthieu, voudraient que les cités humaines demeurent éternelles.

Une Corse meurt, une autre renaît sur les décombres de l’ancienne. C’est bien ce que nous prouve le roman de Jérôme Ferrari. Alors que la littérature sarde (avec un Prix Nobel en 1926 et des conteurs comme Marcello Fois ou Michele Murgia) a su le plus simplement du monde et depuis longtemps atteindre à l’universalité, sa voisine corse ne pourrait-elle toucher le monde qu’en abordant de front la question du déracinement et de la perte ? On est plus que porté à le croire.

 

Etienne Orsini

A propos de l'auteur

Etienne ORSINI

Né en 1968, Etienne ORSINI, après des études de droit et de lettres modernes, est aujourd’hui bibliothécaire de profession et poète « de passion ». Son cinquième recueil paraîtra au Nouvel Athanor en 2013, tandis que plusieurs de ses textes ont été retenus pour figurer dans des anthologies : L’Année poétique 2007 (Seghers), L’Anthologie de la prière contemporaine (Presses de la Renaissance, Paris, 2008), Sables (Poésie-Images, 2010), Transparence (Poésie-Images, 2012). Ses poèmes, souvent lapidaires, témoignent d’un sentiment d’incompréhension, mêlé d’étonnement, vis-à-vis du monde. Il donne aussi régulièrement des concerts de polyphonies corses et participe à des expositions de photographies (Espace Icare, Issy-les-Moulineaux, septembre-octobre 2012).

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