Le Temps change

Ecrit par Martine L. Petauton le 01 juillet 2010. dans Environnement, Culture, Notre monde, Histoire

Le Temps change

Hier, dans l’herbe haute – couleur vert-trempé -, j’ai trouvé un petit cèpe, frais, joufflu, mais un peu pâle. Ma petite chatte ne comprend plus ; elle sort en fronçant le nez : l’été serait-il déjà fini ? Ce matin, l’aube était cotonneuse, presque froide ; le brouillard, sauce chrysanthèmes, n’a cédé qu’autour de midi. Denise, ma voisine, s’interroge : ” c’est quand, qu’il va faire beau ? Dans le jardin, rien ne pousse! A part, l’herbe!”, rigole son Raymond de mari… (“a marié la Denise…” chantait Brel).

Soixante-dix-huit ans, aux châtaignes; intarissable, sur les choses du jardin, experte, à la façon de ceux qu’on voit, dans les émissions du petit écran, voilà Denise.

Râblée – un peu Balzacienne- sous son chapeau de paille qui en a vu d’autres; des yeux bleu, devenant gris, quand elle parle de la Guerre; installée – à perpétuité – dans ses “sabotous” de jardin; elle sait tout ce que je ne connais pas ! Les bonnes semences, celles “qui ne valent redotout”, le nom de l’oiseau qui pique mes cerises, les “gens d’ici”, ceux à qui l’on parle, ceux qu’on évite, pourquoi – ça, elle sait pas toujours – depuis quand ? Denise, c’est ma référence, ma tutrice-ès campagne; son chapeau, c’est mon amicale boussole…

Elle en connaît un bout pour vous dire, les champignons – pas les coins ! Quand même ! -, les caprices des lunes et par où, vient l’orage, en été… Alors, ce temps de la fin Juin, ça l’interpelle, “dans son vécu” ! Comme on dit entre psys !

D’autant que, chez l’épicière, où le consensus s’impose toujours dans les clabaudages ; quelqu’un a dit, sentencieusement : “On annonce ça, pour tout le début Juillet, et juste  derrière, la canicule!”. Emoi!

Sur le temps qu’il fait, comme – ne pensez-vous pas ? – sur le temps qui passe, (drôle de langue, dans laquelle ces deux notions fusionnent !), on est tous, comme Denise ! On maîtrise plus ! On sent la menace, diffuse, qui pèse sur nos pauvres carcasses ; on ne la ramène plus avec nos savoirs, sciento- technico- mathématico… on prend, tout de suite, quelques toises en moins; on rejoint, d’un coup d’ailes, le paysan médiéval, au seuil de l’An Mille, prêts à je ne sais quelles patenôtres… va-t-il faire beau, pour nos vacances qui s’ouvrent ? Pour les haricots de Denise, aussi…

“Chut ! Le temps !”, disait mon père, recueilli, chaque soir, à l’heure de la pythie-météo, à la T.V… avec, je ne sais quoi de solennel dans la voix, qui nous faisait, tous, se taire…

C’est vrai que “le temps”, c’est épique, sonnant, comme un vieil opéra, presque du genre, divinité germanique; tandis que “le climat”, c’est plat et scientifique, seulement…

” Le temps change !” confirme, sombrement, Denise…Ca se couvre et, là-bas, tirant vers la Dordogne, on a parlé de terribles orages, avec des grêlons ! – ceux, vous savez, dont on parle à la télé…-

Alors, j’explique un peu; c’est banal, ces variations du temps, mais si, pendant des durées longues, mesurées, et surtout répétées, ces modifications perdurent; dans ce cas, mais dans ce cas seulement,  on parlera d’un changement de climat…

Denise, persiste :” le climat, c’est pour la télé; moi, je dis : le temps !” et, puis, s’emballe-t-elle, il y a les records ! Cet hiver, il n’avait jamais autant neigé depuis… ça remonte à… du jamais vu ! Je vous dis ! ” D’ailleurs, ton cèpe “, pontifie ma Denise, ” tu peux t’en régaler! Tu n’en auras pas la queue d’un, à l’automne, parce qu’avec ce début d’été, la terre ne fleurira plus !”( Note pour les Parisiens qui confondent  salsifis et carottes… on dit ça, pour désigner les moisissures, sur le sol ). J’en reste coite; je n’ai plus rien dans ma boutique rationnelle; il n’y aura pas de champignons ! Voici venu, le malheur des temps !

Je tente une remontée, une reprise de seconde mi-temps ! : ” Tu sais, les changements de climat, il y en a eu d’autres, et de considérables!”. Denise, intéressée, arrête de désherber son carré de tomates, et se pose sur une souche de vieux noyer… je suis professeur, et pour Denise, c’est un métier ! Merci !

536; invasions des Vandales, couvrant, d’un voile noir, les derniers feux antiques… un historien Byzantin s’émeut : “pendant cette année, un signe de mauvaise augure a eu lieu… le soleil a donné sa lumière sans éclat ! “; de la neige, en plein mois d’Août, en Chine, la même année… ce 6ème siècle, serait – d’après les paléoclimatologues – le plus sérieux refroidissement, des deux millénaires ! Frissons, près du noyer ! “Oui” s’anime soudain, ma voisine,” ma grand-mère m’avait raconté qu’en 1911 ou 12, un marronnier avait fleuri, comme au printemps, sur le champ de Mars, à T, en plein octobre “!

Le climat a donc son Histoire! ” Ça se pourrait !” opine la jardinière…

Depuis qu’un certain Emmanuel Leroy-Ladurie, a écrit – passionnant, comme un roman – “l’histoire du climat depuis l’An Mille”, n’ont plus de secrets pour nous : la dendrochronologie (analyse des troncs d’arbres), la croissance plus faible des chênes d’Irlande, dans les siècles froids (faudrait, peut-être relire Joyce!) , la descente des glaciers alpins au ras des villages, dans ces 17 et 18èmes siècles transis, qui leur ont valu le nom de “petit âge glaciaire”, les répercussions sur les cépages de Bourgogne, la qualité des vins , les dates des vendanges… en Mai 1789, le vin a gelé, dans les carafes, au château de Versailles… Dans ces époques, entièrement rurales, les aléas du climat tiennent leur place dans le faisceau multi-causal, du déclenchement de la Révolution Française ! ” Seigneur !”, murmure Denise, regardant friser son persil, après l’averse, car :

“Une monotone pluie

A cousu le ciel aux toits “( G.Chennevière.) , et a interrompu la leçon d’Histoire…

Il y a eu, aussi -moins connu- un réchauffement au cœur du Moyen-âge, du 10ème au 14ème siècle. ” Comme ce qu’on dit aux infos ?”, s’intéresse ma Denise. Exact;  on convoque cet “optimum climatique médiéval” aux débats sur le Réchauffement, les recherches du GIEC, les nuisances d’El Nino…

Peu de contestations possibles : les Vikings ont pu, avec des mers moins englacées, rejoindre et habiter le Groenland (green land, en fait), la Californie tournait alors, à l’Atacama, la culture de la vigne grimpait jusqu’en Angleterre… l’Afrique subsahélienne, au carrefour de l’or  et des épices, offrait des paysages parfois verdoyants; les zones équatoriales étaient sans doute, plus sèches… Denise en pose son sarcloir !

Mais, et les dernières recherches – notamment américaines – en font état, gardons-nous de généraliser; partons des cas; pas plus l’optimum du Moyen-âge, que le petit âge glaciaire, ne sauraient être étendus à la planète entière, ni à l’hémisphère… on a observé des refroidissements en plein optimum, et de la chaleur au 17ème siècle… Il y a, c’est probable, des évidences, ça et là : des sédiments, au fond de la Mer des Sargasses, font état d’une eau plus chaude, il y a 1000 ans, et refroidie, au temps des pirates du 17ème siècle. La fonte des glaciers avance, et menace de son impact les régions – Amérique du sud, et Asie centrale – qui dépendent de leur eau, pour l’irrigation. Le Kilimandjaro, perd ses neiges ;  ” tu l’as vu, toi !, tu m’avais montré les photos !”, dit Denise, en s’y intéressant, comme à un vieux copain… Pour autant, les courbes de nos chercheurs, parlent encore et encore de la nécessité de ne pas abuser des généralisations…

“Ah ! “ médite ma voisine, un rien déboussolée, ” faut donc chercher à comprendre, mais ne pas s’inquiéter de tout !”

Tout est dit ! Denise; le ciel est plus rose à l’ouest, et une hirondelle froufroute – mais, pas au ras du bassin – il fera beau, demain…

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

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